‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 330 sur 423 · REMARQUES · texte numérisé non relu

REMARQUES

SUE LE SENTIMENT DU PÈRE MALEDBANCHE , QUI POETE QUE NOUS VOTONS TOUT EN DIEU ; CONCERNANT L EXAMEN QUE M. LOCKE EN A FAIT.

Il y a dans les œuvres posthumes de M. Locke, publiées à Londres en 1 706 (1 vol. in-8") , un examen

APPENDICE

du P. Malebranche qui porte que nous voyons toutes i choses «1 Dieu. H reconnaît d’abord qu’il y a quan- ' tité de pensées délicates et de réflexions judicieuses ; dans le livre de la Recherche de la vérité , et que cela l’a fait espérer d’y trouver quelque satisfaction sur la nature de nos idées. Mais il a remarqué d’abord ($ 2), qué ce père se sert de ce que M. Locke appelle argument um ad ignorantiam , en prétendant de prouver son sentiment , parce qu’il n’y a point d’autre moyen d’expliquer la chose; mais, selon M. Locke, cet argument perd sa force, lorsqu’on considère la faiblesse de notre entendement. Je suis pourtant d’avis que cet argument est bon, lorsqu'on peut faire un parfait dénombrement des moyens, et en exclure tous hormis un. C’est même dans l'analyse, que M. Frenicle se servait de cette méthode de l'exclusion, comme il l'appelait. Cependant M. Locke a raison de dire qu’il ne sert de rien de dire que cette hypothèse est meilleure que les autres, s'il se trouve qu’elle n’explique point ce qu’on voudrait entendre, et enveloppe même des choses qui ne sauraient s'accorder ensemble.

Après avoir considéré ce qu’il y a dans le premier chapitre de la seconde partie du livre troisième, où le P. Malebranche prétend que ce que l’esprit peut percevoir lui doit être uni immédiatement, M. Locke demande ($ 3, 4) ce que c’est que à' être un» immédiatement; cela ne lui paraissant intelligible que dans les corps. Peut-être pourrait-on répondre que c’est ce que l'un opère immédiatement sur l’autre. Et comme le P. Malebranche, avouant que nos corps sont unis à nos âmes, ajoute que ce n’est pas d’une manière qui fasse que l’âme s’en aperçoive , on lui demande ($ 5) qu’il explique cette manière d’union, ou du moins en quoi elle diffère de celle qu’il n’accorde pas. Le P. Malebranche dira peut-être qu'il ne connaît l’union de l’âme avec le corps que par la foi , et que la nature du corps , consistant dans l’étendue seule , on n’en peut rien tirer qui serve à faire entendre son opération sur le corps. Il accorde une union inexplicable, mais il en demande une qui serve à expliquer le commerce de l’âme et du corps. Il prétend aussi de rendre raison pourquoi les êtres matériels ne sauraient être unis avec l'âme comme on le demande ; c’est parce que ces êtres, étant étendus , et l’âme ne l’étant point, il n’y a point de proportion entre eux. Mais c’est là où M. Locke demande fort à propos (§ 7) s’il y a plus de proportion entre Dieu et l'âme. En effet, il semble que le révérend P. Malebranche devait assigner, non pas le peu de proportion, mais le peu de connexion qui parait entre l’âme et le corps , au lieu qu’il y a une connexion entre Dieu et les créatures , qui fait qu'elles ne sauraient exister sans lui.

Lorsque ce père dit (§6) qu’il n'y a point de substance purement intelligible, que Dieu, j'avoue que je ne l’entends pas assez bien. Il y a quelque chose dans l'âme que nous entendons distinctement ; et il

y a bien des choses en Dieu que nous n’entendons point du tout.

M. Locke (§ 8) fait une remarque sur la fin du chapitre du Père , qui revient à mes sentiments ; car, pour faire voir que ce Père n’a pas exclu tous les moyens d'expliquer la chose, il ajoute : Si je disais qu'il est possible que Dieu ait fait nos âmes en sorte , et les ait tellement unies au corps , que y sur certaines motions du corps , l'âme eût telles ou telles perceptions , mais d'une manière inconcevable à nous , j'aurais dit quelque chose d'aussi apparent et d’aussi instructif que ce qu'il dit. M. Locke, en disant cela, paraît avoir envisagé mon système de l’harmonie préétablie , ou quelque chose d’approchant.

M. Locke objecte ($ 20) que le soleil est inutile si nous le voyons en Dieu. Comme cet argument irait aussi contre mon système, qui prétend que nous voyons le soleil en nous , je réponds que le soleil n’est pas seulement fait pour nous , et que Dieu veut nous faire représenter des vérités sur ce qui est hors de nous.

Il objecte aussi (§ 22) qu’il ne conçoit pas comment nous puissions voir quelque chose confusément en Dieu , où il n’y a point de confusion. On pourrait répondre que nous voyons les choses confusément, quand nous en voyons trop à la fois.

Le P. Malebranche ayant dit que Dieu est la place des esprits, comme l’espace est la place des corps , M. Locke dit (§ 25) qu’il n’entend pas un mot de cela. Mais il entend au moins ce que c’est que l'espace, place et corps. Il entend aussi que le Père met une analogie entre espace, lieu, corps, et entre Dieu , lieu , esprit. Ainsi, une bonne partie de ce qu’il dit ici est intelligible. On peut seulement objecter que cette analogie n’est point prouvée , quoiqu'on s’aperçoive aisément de quelques rapports qui peuvent donner lieu à la comparaison. Je remarque souvent que certaines gens tâchent d’éluder ce qu’on leur dit par cette affectation d’ignorance, comme s’ils n'y entendaient rien ; ce qu’ils font, non pas pour se blâmer eux-mêmes, mais, ou pour blâmer ceux qui parlent, comme si leur jargon était non intelligible, ou pour s’élever au dessus de la chose et de celui qui la débite, comme si elle n’était point digne de leur attention. Cependant M. Locke a raison de dire que le sentiment du Père Malebranche est non intelligible, par rapport à ses autres sentiments; puisque , chez lui , espace et corps est la même chose. La vérité lui est échappée ici , et il a conçu quelque chose de commun et d’immuable, auquel les corps ont un rapport essentiel , et qui fait même leur rapport entre eux. Cet ordre donne lieu à faire une fiction, et de concevoir l’espace comme une substance immuable ; mais ce qu’il -y a de réel dans cette notion regarde les substances simples, sous lesquelles les esprits sont compris, et se trouve en Dieu qui les unit.

Le Père disant que les idées sont des êtres repré-

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sentatifs, M. Locke a sujet ($ 26) de demander si ces êtres sont des substances , des modes ou des relations. Je crois qu’on peut dire que ce ne sont que des rapports qui résultent des attributs de Dieu.

Quand M. Locke déclare (§ 31) qu'il ne comprend point comment la variété des idées est compatible avec la simplicité de Dieu, il me semble qu’il n’en doit point tirer une objection contre le P. Ma- Icbranche ; car il n’y a point de système qui puisse faire comprendre une telle chose. Nous ne pouvons pas comprendre l’incommensurable, et mille autres choses dont la vérité ne laisse pas de nous être connue, et que nous avons droit d'employer pour rendre raison d’autres , qui en sont dépendantes. Quelque chose d'approchant a lieu dans toutes les substances simples, où il y a une variété des affections dans l’unité de la substance.

Le Père soutient que l’idée de l'ht/înt est anténenre à celle du fini. M. Locke objecte (§ 34) qu’un enfant a plutôt l'idée d’un nombre ou d’un carré, que celle de l’infini. Il a raison, en prenant les idées pour des images; mais, en les prenant pour les fondements des notions , il trou v era que dans le continuum la notion d'un étendu , pris absolument, est antérieure à la notion d’un étendu, où la modification est ajoutée. 11 faut encore appliquer cela à ce qui se dit ($ 42 et 46).

L’argument du Père, que M. Locke examine (§40), n’est pas i mépriser, que Dieu seul, étant la fin des esprits , en est aussi l’objet unique. Il est vrai qu’il s’en faut quelque chose , pour qu'on puisse l'appeler une démonstration. Il y a une raison plus concluante , qui fait voir que Dieu est le seul objet immédiat externe des esprits , et c’est qu’il n’y a que lui qui puisse opérer sur eux.

On objecte (S 41) que l’apôtre commence par la connaissance des créatures , pour nous mener à Dieu , et que le Père fait le contraire. Je crois que ces méthodes s'accordent. L’une procède à priori , l’autre à posteriori , et la dernière est plus commune. Il est vrai que la meilleure voie deconnaltre les choses est celle qui va par leurs causes ; mais ce n’est pas la plus aisée. Elle demande trop détention aux choses sensibles.

En répondant au $ 34, j'ai remarqué la différence qu’il y a entre image et idée. Il semble qu’on combat cette différence (§ 38) , en trouvant de la difficulté dans la différence qu’il y a entre sentiment et idée. Mais je crois que le Père entend par sentiment une perception d’imagination , au lieu qu’on peut avoir des idées des choses qui ne sont point sensibles ou imaginables. J’avoue que nous avons une idée aussi claire de la couleur du violet, que de la figure (comme on objecte ici), mais non pas aussi distincte ni aussi intelligible.

M. Locke demande si une substance indivisible

et non étendue peut avoir en même temps des modifications différentes , et qui se rapportent à des objets inconsistants. Je réponds que oui. Ce qui est inconsistant dans un même objet n’est pas inconsistant dans la représentation de différents objets qu’on conçoit à la fois. Il n’est point nécessaire pour cela qu’il y ait des différentes parties dans l’âme , comme il n’est point necessaire qu’il y ait des différentes parties dans le point , quoique les différents angles y aboutissent.

On demande avec raison (§43) comment nous connaissons les créatures , si nous ne voyons immédiatement que Dieu. C’est que les objets dont Dieu nous fait avoir la représentation , ont quelque chose qui ressemble à l’idée que nous avons de la substance, et c’est ce qui nous fait juger qu’il y a d’autres substances.

On suppose (§ 46) que Dieu a l’idée d’un angle qui est le plus prochain de l’angle droit, mais qu’il ne montre h personne , quelque désir qu’on puisse avoir de l’avoir. Je réponds qu’un tel angle est une fiction , comme la fraction la plus prochaine de l’uoité, ou le nombre le plus prochain du zéro, ou le moindre de tous les nombres. La nature de la continuité ne permet pas qu’il y ait rien de tel.

Le Père avait dit que nous connaissons notre âme par un sentiment extérieur de connaissance, et que, pour cela, la connaissance de notre âme est plus imparfaite que celle des choses que nous connaissons en Dieu. M. Locke y remarque fort à propos ($ 47) que l’idée de notre âme étant en Dieu , aussi bien que celle des autres choses , nous la devrions voir aussi en Dieu. La vérité est que nous voyons tout en nous , et dans nos âmes ; et que la connaissance que nous avons de l’âme est très-véritable et juste , pourvu que nous y prenions garde ; que c’est par la connaissance que nous avons de l’âme , que nous connaissons l’être, la substance, Dieu même, et que c’est par la réflexion sur nos pensées que nous connaissons l’étendue et les corps ; qu’il est vrai cependant que Dieu nous donne tout ce qu’il y a de positif en cela, et toute perfection y est enveloppée , par une émanation immédiate et continuelle , en vertu de la dépendance que toutes les créatures ont de lui ; et c’est par là qu'on peut donner un bon sens à eette phrase : que Dieu est l’objet de nos âmes, et que nous voyons tout en lui.

Peut-être que le dessein du Père, qu’on examine ($ 53) , en disant que nous voyons les essences des choses dans les perfections de Dieu, et que c’est la raison universelle qui nous éclaire, tend à faire remarquer que les attributs de Dieu fondent les notions simples que nous avons des choses; l’être , la puissance, la connaissance, la diffusion, la durée, (prises absolument), étant en lui, et n'étant dans les créatures que d'une manière limitée.

ÉLOGE DE M. LEIBNITZ

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