PAR
M. DE FONTENELLE
Godefroi-Guillaume Leibnitz naquit à Leipsick, en Saxe, le 23 juin 1649, de Frédéric Leibnitz , professeur de morale, et greffier de l’université de Leipsick , et de Catherine Schmuck , sa troisième femme, fille d’un docteur et professeur en droit. Paul Leibnitz , son grand-oncle , avait été capitaine en Hongrie, et ennobli pour ses services , en 1600, par l'empereur Rodolphe II, qui lui donna les armes que M. Leibnitz portait.
Il perdit son père à l’âge de six ans, et sa mère, qui était une femme de mérite, eut soin de son éducation. Il ne marqua aucune inclination particulière pour un genre d'étude plutôt que pour un autre. Il se porta à tout avec une égale vivacité; et comme son père lui avait laissé une assez ample bibliothèque de livres bien choisis, il entreprit, dès qu’il sut assez de latin et de grec, de les lire tous avec ordre, poètes , orateurs , historiens, jurisconsultes , philosophes, mathématiciens, théologiens. Il sentit bientôt qu’il avait besoin de secours; il en alla chercher chez tous les habiles gens de son temps, et même, quand il le fallut, assez loin de Leipsick.
Cette lecture universelle et très-assidue , jointe à un grand génie naturel , le fit devenir tout ce qu’il avait lu : pareil en quelque sorte aux anciens qui avaient l’adresse de mener jusqu’à huit chevaux attelés de front, il mena de front toutes les sciences. Ainsi nous sommes obligés de le partager ici , et, pour parler philosophiquement, de le décomposer. I>e plusieurs Hercules l’antiquité n’en a fait qu’un , et du seul M. Leibnitz nous feroos plusieurs savants. Encore une raison qui nous détermine à ne pas suivre comme de coutume l’ordre chronologique, c'est que dans les mêmes années il paraissait de lui des écrits sur différentes matières ; et ce mélange presque perpétuel , qui ne produisait nulle confusion dans ses idées , ces passages brusques et fréquents d’un sujet à un autre tout opposé, qui ne l'embarrassaient pas , mettraient de la confusion et de l’embarras dans cette histoire.
M. Leibnitz avait du goût et du talent pour la poésie. Il savait les bons poètes par cceur ; et, dans sa vieillesse même, il aurait encore récité Virgile presque tout entier mot pour mot. Il avait une fois composé en un jour un ouvrage de trois cents vers latins , sans se permettre une seule élision ; jeu d'esprit, mais jeu difficile. Lorsqu’en 1679, il perdit le duc Jean Frédéric de Brunswick , son protecteur, il fit sur sa mort un poeme latin qui est son chef-d'œuvre, et qui mérite d’être compté parmi les plus beaux d’entre les modernes. Il ne
croyait pas, comme la plupart de ceux qui ont travaillé dans ce genre , qu’à cause qu’on fait des vers en latin, on est en droit de ne point penser et de ne rien dire, si ce n’est peut-être ce que les anciens ont dit ; sa poésie est pleine de choses ; ce qu’il dit lui appartient; il a la force de Lucain , mais de Lucain qui ne fait pas trop d’efforts. Un morceau remarquable de ce poème est celui où il parle du phosphore dont Brandt était l’inventeur. Le duc de Brunswick, excité par M. Leibnitz, avait fait venir Brandt à sa cour pour jouir du phosphore , et le poète chante cette merveille jusquelà inouïe. « Ce feu inconnu à la nature même , « qu’un nouveau Vulcain avait allumé dans un « antre savant, que l'eau conservait et empêchait « de se rejoindre à la sphère du feu sa patrie, qui, « enseveli sous l’eau , dissimulait son être , et sor- ■ tait lumineux et brillant de ce tombeau, image « de l’âme immortelle et heureuse , etc. » Tout ce que la fable , tout ce que l’histoire sainte ou profane peuvent fournir, qui ait rapport au phosphore, tout est employé, le larcin de Prométhée , la robe de Médée, le visage lumineux de Moïse, le feu de Jérémie enfoui quand les juifs furent emmenés en captivité , les Vestales , les lampes sépulcrales, le combat des prêtrss égyptiens et perses ; et quoiqu’il semble qu’en voilà beaucoup , tout cela n’est point entassé; un ordre fin et adroit donne à chaque ehose une place qu’on ne saurait lui ôter , et les différentes idées qui se succèdent rapidement , ne se succèdent qu’à propos1. M. Leibnitz faisait
1 Voici les vers latins de Leibnitz, tome 2, paitie 2, page 106:
Vidimos hand unquam visum morlalibus ignem ; Frighlus hic mediis servari gaudet in midis,
Paulatim catalans, patrios ne reppetat orbes. Fragmina perspicui simulare pute» eiectri ,
Nam lapis est , lapida» placet appellare pyropum , iKDolum, natura, tibi, ni doclior ilium Nupcrus artifici ooqueret Vulcanvu in antro;
F.t fors, ni tanti spectadum Principis esse Debuerat , veluti latuil , per sæcla laleret.
Hune si, Persa, sacrum coluiases credulus igucm.
Non te pertu&A lusisset Nilus in olla.
N os ter inextinctus imitatur viribus a&tra,
Et quæsita Sophis , veteruinque affirla sepulcliris , Hnus perpetuæ nutrit vitalia tlanmia- ,
Net. vestalis eget. Jer entas condcret illo,
Quod sua posteritas patriis acccoderet ans.
Ardentem in lenebns limeas traclare Lapiilunt Inscius , illc tamen nil taclu Uedit, et ullro Corjpoream retins lut cm (utirabile die tu},
AÏÏHcat, et Muais faciem imrantibu* offert,
Parte vel à minimA lingentibus oinoia fiammis ,
ELOGE DE M. LEIBNITZ
même des vers français ' , mais il ne réussissait pas dans la poésie allemande. Notre préjugé pour notre langue, et l’estime qui est due à ce poète, nous pourraient faire croire que ce n’était pas tout à fait sa faute.
Jnnocuus, ni fors hostili durius ausn Tracteliir, niinio motu tuni rouclpit iras llombili fremilu, «risque nrilorilius urit,
Oninia corripien», et longa incendia misent.
Promptiua Assyriam posais extingucre naphtam,
Pbasidis nul puis» toniaun , léthal» dona,
Cum lumulalus aquis, nimin disccdit ab «estu , Dissimulât vires, tantum cum forte movebia,
Admotave manu , faciès senUre calorem , lmpiger emisso testalur fulgure vitam,
Immortale animæ rercrem cmbleina beat».
■ On voit dans le i’ tome des iruvres de Leibnitz , des vers français de sa eomposiUon qui valent bien ceux de plusieurs poêles français de son temps. Nous n’on citerons que deux . Il y eut, dit-il , t. 6, part. I , p. 3». phi-
« sieurs traductions françaises de l'épigranime d Ansonc s sur Didon , lorsque quelques-uns de l'Aeadémie française . se piquèrent d'en exprimer toute la force. Elle est de « deux vers, et ces traductions sont ordinairement de « quatre. l'entrepris un jour d’en faire une plus serrée et « pluB liUirale, que des connaisseurs approuvèrent.
Quel mari qn'lU ntàos , son malheur la pounaU ;
FUe fuit , quand l'un meurt . et meurt quand 1 autre fuit.
Mais pour montrer que le génie poétique n’était point étranger à Leibnitz , nous citerons le plan qu il avait
conçu d'un poème épique.
« Je nie suis souvent occupé , dit-il , tome 5, pag. 503,
, |07l „a Fabrlclum, de l'idée d'un poème épi-
« que en douze cliants , auquel ou donnerait pour litre :
. Crame, ou plutôt Iraniade, et qui aurait pour objet „ de chanter la cité de Dieu el la vie éternelle. Le poete . commencerait par la création de l'univers cl le paradis « terrestre ; ce serait la matière du premier, ou même du . second livre. Le troisième , le quatrième et le on- „ quiéme, si l'on voulait, renfermeraient la chute d'A- .. dam. la rédemption du genre humain par JésusChrist,
. et une histoire rapide de l'Église. De là je permettrais « facilement au poêle de faire, dans le sixième, la des- . cripUon du règne de mille ans , et de peindre dam le . septième la tyrannie de l' Antéchrist , survenant avec.
• Gog et Magog , et exterminé enlîu par le souffle de 1 es- «< pril de Dieu. Noua aurions, dan* le huitième, le jour . du jugement et les peines des réprouvés ; dans les ncu-
. vième, dixième et onzième, le couronnement des saints,
. la grandeur aussi bien que la beauté de la cité de Dieu . et du séjour des bienheureux , les œuvres merveilleuses . de Dieu , semées dans l« espaces immense* de I une .. vers, et le palais qu'il habite luéraème, parcourus el mis . sous nos yeux. Le douzième livre terminerai! tout par „ une apotaclasie universelle , c'est-à-dire, qu on y mon-
• itérait les maux eux-mêmes corrigés , et aboutissant . enfin à la félicité des êtres créés el à la gloire de Dieu , . Dieu opérant dorénavant sans exception tout en toutes . ses créatures. U serait facile d étaler de temps en tempe „ une philosophie sublime, tnêlée d'une théologie mys- . tique, et qui traiterait de l’origine des choses à la roa- . nièce de Lucrèce , de Vida et de Fracastor On pardon- . remit facilement à un poète re qu'on tolérerait avec
• peine dans on théologien dogmatique.
Il était très-profond dans l’histoire et dans les intérêts des princes , qui en sont le résultat politique. Apres que Jean Casimir, roi de Pologne, eut abdiqué la couronne en HUiS, Philippe-Guillaume de Neubourg , eomte palatin , fut un des prétendants, et M. Leibnitz fit un traité sous le nom supposé de George l licocius , pour prouver que ia république ne pouvait faire un meilleur choix. Cet ouvrage eut beaucoup d’éclat : l'auteur avait vingt-deux ans.
Quand on commença à traiter de ia paix de Nimèguc , il y eut des difficultés sur le cérémonial à l’égard des princes libres de l' Empire qui n'étaient pas électeurs : ou ne voulait pas accorder à leurs ministres les mêmes titres et les mêmes traitements qu’à ceux des princes d’Italie , tels que sont les ducs de Modcnc ou de Mantoue. M. I-eibnitz publia en leur faveur un livre intitulé : Cezarini Furstenerii , de jure Supremalûs ac lsr/ationis Principum Germaniie, qui parut en IGG7. Le faux nom qu'il se donne signifie qu'il était et dans les intérêts de l’empereur et dans ceux des princes ; et qu’en soutenant leur dignité, il ne nuisait point à celle du chef de l’Empire. Il avait effectivement sur la dignité impériale une idée qui ne pouvait déplaire qu’aux autres potentats. Il prétendait que tous les États chrétiens , du moins ceux d’Occident , ne font qu’un corps , dont le pape est le chef spirituel , et l’empereur le chef temporel ; qu’il appartient à l’un et à I outre une certaine juridiction universelle ; que I empereur est le général né , le défenseur , l’arfeoué de l’Église , principalement contre les infidèles, et que de là lui vient le titre de sacrée majesté, et à
« Un ouvrage semblable procurerait à l’auteur une „ gloire immortelle, outre qu’il servirait merveilleusement . à animer les homme» par l'espoir de la félicilé, et a . nourrir dan» leurs cœurs le feu d'une piété solide. »
M. Leibnitz, avait fait proposer à Petersen, célébra poêle allemand, d'exécuter le plan de ce poerne épique. La proposition fut acceptée , et le poème achevé au Unit de deux ou troi» moi». Leibnitz fut surpris de la rapidité, ou plutôt de la précipitation que l'auteur avait nusc dans l'exécution d'un ouvrage de cette étendue et de cette im- Dortance 11 y trouva de grandes beautés, mais déplus grands défauts encore. 11 se chargea d'y faire des rorrectîons qui le fatiguèrent beaucoup, à cause de Kvtr multitude et lui dérobèrent un temps infiniment précieux. L'ouvrage fut imprimé à Halle, sous ce titre : PeUrseml Uranias de npenbus Dn magms, etc. 11 neut qoun médiocre succès : ce qui u cmpècbe pas que 1 idee dt Leibnitz ne, soit très- heureuse et parfaitement digne de
enn PlCcllêllt tt vaste jjénic.
Vabtë Feiler, dans son Dictionnaire historique , nous dit aue Leibnitz fit un po&ne sur la conquftte de la terre servit qu’à le rendre ridicul. Nous qmorons pleinement ce que c'est que ce P^’ J* ”°? assurons que dans toutes tes œuvres el les lettres de Leibnitz , on ne volt pas la plus légère trace de cette t"<tendue com|>o«tk«-
PAU M. DE FONT EN ELLE
r Empire celui de saint Empire ; et que , quoique tout cela ne soit pas de droit divin, c'est une es< pèce de système politique formé par le consente ment des peuples , et qu'il serait à souhaiter qu'il subsistât en son entier. Il en tire des conséquences avantageuses pour les princes libres d'Allemagne, qui ne tienuent pas beaucoup plus à l'empereur que les rois eux-mêmes n’y devraient tenir. Du moins il prouve très-fortement que leur souveraineté n'est point diminuée par l’espèce de dépendance où ils sont ; ce qui est le but de tout l’ouvrage. Cette république chrétienne , dont l’empereur et le pape sont les chefs , n’aurait rien d’étonnant si elle était imaginée par un Allemand catholique; mais elle l’était par un luthérien : l’esprit de système qu’il possédait au souverain degré , avait bien prévalu à l’égard de la religion sur l’esprit de parti.
Le livre du faux Cesaritius Fursfenerlus contient non -seulement une infinité de faits remarquables, mais encore quantité de petits faits qui ne regardent que les titres et les cérémonies , assez souvent négligés par les plus savants en histoire. On voit que M. Leibnitz, dans sa vaste lecture , ne méprisait rien ; et il est étonnant à combien de livres médiocres , et presque absolument inconnus*, il avait fait la grâce de les lire : mais il l'est surtout, qu’il ait pu mettre autant d'esprit philosophique dans une matière si peu philosophique. 11 pose des définitions exactes, qui le privent de l’agréable liberté d’abuser des termes dans les occasions; il cherche des points fixes , et en trouve dans le6 choses du monde les plus inconstantes et les plus sujettes au caprice des hommes ; il établit des rapports et des proportions qui plaisent autant que des figures de rhétorique et persuadent mieux. On sent qu’il se tient presqu’à regret dans des détails où son sujet l’enchatne , et que son esprit prend son vol dès qu’il le peut, et s’élève aux vues générales. Ce livre fut fait et imprimé en Hollande , et réimprimé d’abord en Allemagne jusqu’à quatre fois.
I^a princes de Brunswick le destinèrent à écrire l'histoire de leur maison. Pour remplir ce grand dessein et ramasser les matériaux nécessaires, il courut toute l’Allemagne , visita toutes les anciennes abbayes, fouilla dans les archives des villes, examina les tombeaux et les autres antiquités , et passa de là en Italie , où les marquis de Toscane , de Ligurie et d’Est, sortis de la même origine que les princes de Brunswick, avaient eu leurs principautés et leurs domaines. Comme il allait par mer dans une petite barque, seul et sans aucune suite, de Venise à Mesola, dans le Ferrarois, il s’éleva une furieuse tempête ; le pilote , qui ne croyait pas être entendu par un Allemand , et qui le regardait comme la cause de la tempête, parce qu’il le jugeait hérétique , proposa de le jeter à la mer, en conservant néanmoins ses hardes et son argent. Sur cela, M. Leibnitz . sans marquer au-
cun trouble , tira un chapelet , qu’apparemment il avait pris par précaution , et le tourna d’un air assez dévot. Cet artifice lui réussit; un marinier dit au pilote que puisque cct homme-là n’était pas hérétique, il n’était pas juste de le jeter à la mer.
Il fut de retour de ses voyages à Hanovre , en 1690. Il avait fait une abondante récolte, et plus abondante qu’il n’était nécessaire pour l’histoire de Brunswick ; mais une savante avidité l’avait porté à prendre tout. Il fit de son superflu un ample recueil, dont il donna le premier volume in-folio en 1693 , sous le titre de Codex juris gentium diplomatie us. Il l’appela Code du droit des gensy parce qu’il ne contenait que des actes faits par des nations, ou en leur nom, des déclarations de guerre, des manifestes , des traités de paix ou de trêve , des contrats de mariage de souverains , etc. , et que , comme les nations n’ont de lois entre elles que celles qu’il leur plaît de se faire , c’est dans ces sortes de pièces qu’il faut les étudier. Il mit a la tête de ce volume une grande préface bien écrite et encore mieux pensée. Il y fait voir que les actes de la nature de ceux qu’il donne sont les véritables sources de l’histoire, autant qu’elle peut être connue; car il sait bien que tout le fin nous en échappe ; que ce qui a produit ces actes publics et mis les hommes en mouvement, ce sont une infinité de petits ressorts cachés, mais trèspuissants, quelquefois inconnus à ceux -mêmes qu’ils font agir, et presque toujours si disproportionnés à leurs effets , que les plus grands événements en seraient déshonorés. Il rassemble les traits d'histoire les plus singuliers que ces actes lui ont découverts, et il en tire des conjectures nouvelles et ingénieuses sur l’origine des électeurs de l’Empire , fixés à un nombre. Il avoue que tant de traités de paix si souvent renouvelés entre les mêmes nations font leur honte, et il approuve avec douleur l’enseigne d’un marchand hollandais qui , ayant mis pour titre à la paix perpétuelle , avait fàit peindre dans le tableau un cimetière.
Ceux qui savent ce que c'est que déchiffrer ces anciens actes, de les lire, d’en entendre le style barbare , ne diront pas que M. Leibnitz n'a mis du sien dans le Codex diplomaticus que sa belle préface. Il est vrai qu’il n’y a que ce morceau qui soit de génie , et que le reste n’est que de travail et d’érudition . mais on doit être fort obligé à un homme tel que lui , quand il veut bien , pour l’utilité publique , faire quelque chose qui ne soit pas de génie.
En 1700 parut un supplément de cet ouvrage, sous le titre de Mantissa codicis juris gentium diplomatici. Il y a mis aussi une préface, où il donne à tous les savants qui lui avaient fourni quelques pièces rares , des louanges dont on sent la sincérité. Il remercie même M. Toinard de l’avoir averti d’une faute dans son premier volume , où il avait confondu avec le fameux Christophe
ELOGE DE M. LEIBNITZ
Colomb , un Guillaume de Caseneuve , surnommé Coulomp , vice-amiral sous Louis XI ; erreur si légère et si excusable, que l’aveu n’en serait guère glorieux sans une infinité d'exemples contraires.
Enfin il commença à mettre au jour, en 1707, ce qui avait rapport à l'histoire de Brunswick , et ce fut le premier volume in-folio, Scriptorum Brunsvicensla Uhutrantium, recueil de pièces originales qu'il avait presque toutes dérobées à la poussière et aux vers, et qui devaient faire le fondement de son histoire. Il rend compte dans la préface de tous les auteurs qu’il donne, et des pièces qui n’ont point de noms d’auteurs, et en porte des jugements dont il n’y a pas d'apparence que l’on appelle.
Il avait fait sur ('histoire de ce temps-là deux découvertes principales , opposées à deux opinions fort établies.
On croit que de simples gouverneurs de plusieurs grandes provinces du vaste empire de Charlemagne, étaient devenus dans la suite des princes héréditaires; mais M. Leibnitz soutient qu'ils l’avaient toujours été, et par là ennoblit encore les origines des plus grandes maisons. Il les enfonce davantage dans cet abîme du passé , dont l’obscurité leur est si précieuse.
Le dixième et le onzième siècle passent pour les plus barbares du christianisme; mais il prétend que ce sont le treizième et le quatorzième , et qu’en comparaison de ceux-ci, le dixième fot un siècle d’or , du moins pour l'Allemagne. « Au mi- « lieu du douzième on discernait encore le vrai d’a-
• vec le faux ; mais les fables renfermées aupara-
• vant dans les cloîtres et dans les légendes se « débordèrent impétueusement et inondèrent tout. » Ce sont à peu près ses propres termes. Il attribue la principale cause du mal à des gens qui , étant pauvres par institut, inventaient par nécessité. Ce qu'il y a de plus étonnant, c’est que les bons livres n'étaient pas encore alors totalement inconnus. Gervais de Tilbury, que M. Leibnitz donne pour un échantillon du treizième siècle , était assez versé dans l'antiquité , soit profane , soit ecclésiastique, et n'en est pas moins grossièrement ni moins hardiment romanesque. Après les faits dont il a été témoin oculaire, l'auteur d'Amadis pouvait soutenir aussi que son livre était historique. Un homme de la trempe de M. Leibnitz , qui est dans l'étude de l'histoire , en sait tirer de certaines réflexions générales, élevées audessus de l’histoire même; et dans cct amas confus et immense de faits, il déméle un ordre et des liaisons délicates qui n’y sont que pour lui. Ce qui l'intéresse le plus , ce sont les origines des nations, de leurs langues, de leurs mœurs, de leurs opinions , surtout l'histoire de l’esprit humain , et une succession de pensées qui naissent dans les peuples les unes après les autres, ou plutdt les une* des autres , et dont l'enchaînement
bien observé pourrait donner lieu à des espèces de prophéties.
En 1710 et 1711 parurent deux autres volumes , Scriptorum Brunsvicensia illustrant ium, et enfin devait suivre l’histoire qui n’a point paru , et dont voici le plan.
Il la faisait précéder par une dissertation sur l’État d’Allemagne , tel qu’il était avant toutes les histoires , et qu’on le pouvait conjecturer par les monuments naturels qui en étaient restés , des coquillages pétrifiés dans les terres , des pierres où se trouvent des empreintes de poissons ou de plantes, et même de poissons et de plantes qui ne sont point du pays ; médailles incontestables du déluge. De là il passait aux plus anciens habitants dont on ait mémoire , aux différents peuples qui se sont succédé les uns aux autres dans ces pays , et traitait de leurs langues et du mélange de ces langues, autant qu’on en peut juger par les étymologies , seuls monuments en ces matières. Ensuite les origines de Brunswick commençaient à Charlemagne , en 769, et se continuaient par les empereurs descendus de lui et par cinq empereurs de la maison de Brunswick , Henri I€r, l'Oiseleur, les trois Othons et Henri II , où elle* finissaient en 1025. Cet espace de temps comprenait les antiquités de la Saxe par la maison de YVitikind , celles de la haute Allemagne par la maison de Guelfe, celles de la Lombardie par la maison des ducs et marquis de Toscane et de Ligurie. De tous ces anciens princes sont sortis ceux de Brunswick. Après ces origines venait la généalogie de la maison de Guelfe ou de Brunsw ick, avec une courte mais exacte histoire jusqu’au temps présent. Cette généalogie était accompagnée de celles des autres grandes maisons , de la maison Gibeline , d’Autriche ancienne et nouvelle , de Bavière , etc. M. Leibnitz avançait, et il était trop savant pour être présomptueux , que jusqu'à présent on n’avait rien vu de pareil sur l'histoire du moyen âge ; qu’il avait porté une lumière toute nouvelle dans ces siècles couverts d’une obscurité effrayante , et réformé un grand nombre d’erreurs ou levé beaucoup d'incertitudes. Par exemple , cette papesse Jeanne, établie d’abord par quelquesuns, détruite par d’autres, ensuite rétablie, il la détruisait pour jamais, et il trouvait que cette fable ne pouvait s’être soutenue qu’à la faveur des ténèbres de la chronologie qu’il dissipait.
Dans le cours de ses recherches, il prétendit avoir découvert la véritable origine des Français , et en publia une dissertation en 1716. L'illustre père de Tournemine , jésuite , attaqua son sentiment, et en soutint un autre avec toute l'érudition qu’il fallait pour combattre un adversaire aussi savant, et avec toute cette hardiesse qu’un grand adversaire approuve. Nous n’entrerons point dans cette question ; elle était même assez indifférente, selon la réflexion polie du père de Tournemine ,
PAR M. DE FONTENELLE
puisque , de quelque façon que ce fût , les Français étaient compatriotes de M. Leibnitz.
M. Leibnitz était grand jurisconsulte. Il était né dans le sein de la jurisprudence , et cette science est plus cultivée en Allemagne qu'en aucun autre pays. Ses premières études furent principalement tournées de ce côté-là, la vigueur uaissante de son esprit y fut employée. A l’Age de vingt ans , il voulut se faire passer docteur en droit à Leipzig; mais le doyen de la faculté, poussé par sa femme, le refusa sous prétexte de sa jeunesse. Cette même jeunesse lui avait peut-être attiré la mauvaise humeur de la femme du doyen. Quoi qu’il en soit, il fut vengé de sa patrie par l’applaudissement général avec lequel il fut reçu docteur la même année à Altorf , dans le territoire de Nuremberg. La thèse qu'il soutint était de Casibus perplexis in jure. Elle fut imprimée dans la suite avec deux autres petits traités de lui , Spécimen encyclopntlise in jure, seu Quxstiones philosophiæ amœnions ex jure coUectæ, et Spécimen certitudinis seu démonstration um in jure exhibitum in doctrine conditionum. Il savait déjà rapprocher les différentes sciences , et tirer des lignes de communication des unes aux autres.
A l’âge de vingt-deux ans , qui est l’époqae que nous avons déjà marquée pour le livre de George t licovius, il dédia à l’électeur de Mayence, Jean- Philippe de Schomborn , une nouvelle méthode d'apprendre et d'enseigner la jurisprudence. Il y ajoutait une liste de ce qui manque encore au droit, Catalogum desideratorum injure , et promettait d’y suppléer. Dans la même année il donna son projet pour réformer tout le corps du droit, Corporls juris reconcinnandi ratio. Les différentes matières du droit sont effectivement dans une grande confusion ; mais sa tête , en les recevant , les avait arrangées , elles s'étaient refondues dans cet excellent moule, et elles auraient beaucoup gagné à reparaître sous la forme qu'elles y avaient prise ».
Quand il donna les deux volumes de son Codex diplamaticus , il ne manqua pas de remonter aux premiers principes du droit naturel et du droit
• L’enlime que Leibnitz avait conçue pour le* jurisconsultes romains, et la manière dont il s'en explique sont vraiment remarquable*. « Le* Romain*, «lit-il, sont intérieurs aux Grec* en tout genre de doctrine. C'est d’eux qu'ils ont emprunté la philosophie, la médecine, les ma- Ittématiques ; et tout ce qu'ils y ont ajouté du leur est peu considérable : Us ne «ont supérieurs que dans la jurisprudence ; il est vrai qu’ils en ont encore reçu les semences de ces mêmes Grecs; mais « es semences, cultivées par leurs soins, n'ont produit nulle part «le» fruits plus abondants et plus magnifiques. C’est eu ce point seul qu’on peut dire véritablement que les Romains ont vaincu tous les peuples de la terre.
Ftcudrnt «lit «plranU* mnlluo *ra,
Crrdn rliiim vive* «lurcnl <1* uMrmnrr vrillu*;
Tu r rcerr Iwprrio populo*, Ramas* . oirinmlo , llx tibt erunt mUil
de* gens. Le point de vue où il se plaçait était toujours fort élevé , et de là il découvrait toujours un grand pays , dont il voyait tout le détail d'un coup d’œil. Cette théorie générale de jurisprudence, quoique fort courte, était si étendue , que la question du quiétisme, alors agitée en France, s’y trouvait fort naturellement dès l’entrée, et la décision de M. Leibnitz fut conforme à celle du pape.
Nous voici enfin arrivés à la partie de son mérite qui intéresse le plus cette compagnie , il était excellent philosophe et mathématicien. Tout ce que renferment ces deux mots , il l'était.
Quand il eut été reçu docteur en droit à Al* torf , il alla à Nuremberg pour y voir des savants. Il apprit qu’il v avait dans cette ville une société fort cachée de gens qui travaillaient en chimie, et cherchaient la pierre philosophale. Aussitôt le voilà possédé du désir de profiter de cette occasion pour devenir chimiste ; mais la difficulté était d'être initié dans les mystères. Il prit des livres de chimie , en rassembla les expressions les plus obscures et qu’il entendait le moins, en composa une lettre inintelligible pour lui-méme, et l'adressa au directeur de la société secrète, demandant à y être admis sur les preuves qu’il donnait de son grand savoir. On ne douta point que Fauteur de la lettre ne fût un adepte , ou à peu près ; il fut reçu avec honneur dan9 le laboratoire , et prié d’y faire les fonctions de secrétaire. On lui offrit même une pension. Il s’instruisit beaucoup avec eux pendant qu’ils croyaient s’instruire avec lui ; apparemment il leur donnait pour des connais-
a j'ai souvent dit qu’après le* écrits des géomètres, il n'y avait rien «pion pat comparer, pour la force et la solidité, aux écrits «les jurisconsultes romains, tant iis ont pressé leurs raisonnements, tant Us ont approfondi leur sujet. Mais ce grand trait de conformité en amène un autre qui n’est pas moins remarquable. Si vous tirez des ouvrages d'Kuclide, d’Arcliimède ou d'Apollonius, la démonstration d'un lemmc de géométrie, et que vous la présentiez isolée , sans les titres et les autres indices de l’ouvrage dont elle fait partie, on sera fort embarrassé de nommer celui de ces auteurs auquel elle appartient , tant leur style est ressemblant , et comme si la droite raison avait elle-même jrarlé par leur bouche : «le même il y a tant «le conformité entre les jurisconsultes romains , que si vous supprimez les décisions qui ai«lent à reconnaître les opinions et les raisonnements , il est presque impossible de distinguer celui d’entre eux qui parle, et «le s’en assurer par la différence du style. Non, jamais le droit naturel n’a été si fréquemment interrogé, si fidèlement entendu, si ponctuellement suivi , que dans les ouvrages de ce* grand* hommes ; et lorsqu’ils son sont écartés quelquefois, pour conserver certaines traditions de leurs ancèlies, et en suivant lmp scrupuleusement leurs formules, ou même en établissant de nouvelles lois , ils raisonnent sur celte hypothèse arbitraire ajoutée aux règles immuables de la droite raison , et ils en «léduisenl les conséquence» avec um» sagacité vraiment admirable et une solidité qui ne l’est pas moins. » rouie 4, part- 3, jtag. 267, hpist. ad Ktstnnum.
’ogle
ÉLOGE DE M. LEIBNITZ
sances acquises par un long travail , les rues que son génie naturel lui fournissait; et enGn il parait hors de doute que quand ils l'auraient reconnu , ils ne l’auraient pas chassé.
F.n 1670, M. Leibnitz, âgé de vingt-quatre ans, se déclara publiquement philosophe dans un livre dont voici l'histoire.
Marius Nizolius de Bersello, dans l’État de Modène, publia, en 1553, un traité, de f'erls principiis et ver A ratione philosophandi conlrà pseudophilosophos. Les faux philosophes étaient tous les scolastiques passés et présents , et Nizolius s'élevait avec la dernière hardiesse contre leurs Idées monstrueuses et leur langage barbare , jusque-là qu'il traitait saint Thomas lui-méme de borgne entre des aveugles. La longue et constante admiration qu’on a eue pour Aristote, ne prouve , disait-il , que la multitude des sots et la durée de la sottise. La bile de l’auteur était encore animée par quelques contestations particulières avec des aristotéliciens.
Ce livre qui , dans le temps où il parut , n’avait pas dû être indifférent, était tombé dans l’oubli , soit parce que l’Italie avait eu intérêt à l’étouffer, et qu’à l’égard de J autres pays, ce qu’il avait de vrai n’était que trop clair et trop prouvé ; soit parce qu’effectivement la dose des paroles y est beaucoup trop forte par rapport à celle des choses. M. Leibnitz jugea à propos de le mettre au jour avec une préface et des notes.
La préface annonce un éditeur et un commentateur d’une espèce fort singulière. Nul respect aveugle pour son auteur; milles raisons forcées pour en relever le mérite, ou pour en couvrir les défauts. Il le loue, mais seulement par la circonstance du temps où il a écrit , par le courage de son entreprise , par quelques vérités qu’il a aperçues, mais il y reconnaît de faux raisonnements et des vues imparfaites ; il le blâme de ses excès et de ses emportements à l’égard d'Aristote , qui n’est pas coupable des rêveries de ses prétendus disciples , et même à l’égard de saint Thomas, dont la gloire pouvait n’être pas si chère à un luthérien. Enfin il est aisé de s'apercevoir que le commentateur doit avoir un mérite fort indépendant de celui de l’auteur original.
Il parait aussi qu’il avait lu des philosophes sans nombre. L’histoire des pensées des hommes, certainement curieuse par le spectacle d’une variété infinie, est aussi quelquefois instructive. Elle peut donner de certaines idées détournées du chemin ordinaire , que le plus grand esprit n’aurait pas produitesde son fonds; elle fournit des matériaux de pensées ; elle fait connaître les principaux écueils de la raison humaine, marque les routes les plus sûres; et, ce qui est le plus considérable, elle apprend aux plus grands génies qu’ils ont eu des pareils, et que leurs pareils se sont trompés. Un solitaire peut s’estimer davantage que ne fera
celui qui vit avec les autres et qui s’y compare.
M. Leibnitz avait tiré ce fruit de sa grande lecture; il en avait l’esprit plus exercé à recevoir toutes sortes d’idées, plus susceptible de toutes les formes , plus accessible à ce qui lui était nouveau , et même opposé , plus indulgent pour la faiblesse humaine , plus disposé aux interprétations favorables , et plus industrieux à les trouver. Il donna une preuve de ce caractère dans une lettre, de Aristotele recentioribus reconcUiabiÜ , qu’il imprima avec le Nizolius. Là il ose parler avantageusement d’Aristote , quoique ce fût une mode assez générale que de le décrier, et presqu'un titre d’esprit. Il va même jusqu’à dire qu'il approuve plus de choses dans ses ouvrages que dans ceux de Descartes. Ce n’est pas qu’il ne regardât la philosophie corpusculaire ou mécanique comme la seule légitime , mais on n’est pas cartésien pour cela ; et il prétendait que le véritable Aristote, et non pas celui des scolastiques , n’avait pas connu d’autre philosophie. C’est par là qu’il fait la réconciliation. Il ne le justifie que sur les principes généraux, l’essence de la matière, le mouvement , etc. ; mais il ne touche point à tout le détail immense de la physique , sur quoi il semble que les modernes seraient bien généreux s’ils voulaient se mettre en communauté de biens avec Aristote.
Dans l'année qui suivit celle de l’édition du Nizolius , c’est-à-dire en 1671 , âgé de vingt-cinq ans, il publia deux petits traités de physique , Theoria motûs abstracti, dédié à l'académie des sciences ; et Theoria motûs concretir dédié à la société royale de Londres. Il semble qu’il ait craint de faire de la jalousie.
Le premier de ces traités est une théorie trèssubtile et presque toute neuve du mouvement en général. Le second est une application du premier à tous les phénomènes. Tous deux ensemble font une physique générale complète. Il dit lui-même qu’il « croit que son système réunit et concilie « tous les autres , supplée à leurs imperfections , « étend leurs bornes , éclaircit leurs obscurités , o et que les philosophes n’ont plus qu’a travailler • de concert sur ces principes , et à descendre « dans des explications plus particulières , qu’ils « porteront dans le trésor d'une solide pliiloso- « phie. » Il est vrai que ses idées sont simples , étendues, vastes. Elles partent d’abord d'une grande universalité , qui en est comme le tronc , et ensuite se divisent, se subdivisent, et pour ainsi dire se ramifient presqu’à l’infini , avec un agrément inexprimable pour l’esprit et qui aide à la persuasion : c’est ainsi que la nature pourrait avoir pensé.
Dans ces deux ouvrages il admettait du vide , et regardait la matière comme une simple étendue absolument indifférente au mouvement et au repos ; il a depuis changé de sentiment sur ces deux
PAR M. DE FONTENELLE
points. A l’égard du dernier , il était venu à croire que pour découvrir l'essence de la matière , il fallait aller au delà de l’étendue, et y concevoir une certaine force qui n’est plus une simple grandeur géométrique. C’est la fameuse et obscure entélécbie d’Aristote, dont les scolastiques ont fait les formes substantielles , et toute substance a une force selon sa nature. Celle de la matière est double , une tendance naturelle au mouvement , et une résistance au mouvement imprimé d’ailleurs. Un corps peut paraître en repos , parce que l'effort qu’il fait pour se mouvoir est réprimé ou contre-balancé par les corps environnants ; mais il n'est jamais réellement ou absolument en repos, parce qu'il n'est jamais sans cet effort pour se mouvoir.
Descartes avait vu très-ingénieusement que, malgré les chocs innombrables des corps et les distributions inégales de mouvement qui se font sans cesse des uns aux autres , il devait y avoir ou fond de tout cela quelque chose d'égal , de constant , de perpétuel , et il a cru que c’était la quantité de mouvement dont la mesure est le produit de la masse par la vitesse. Au lieu de cette qnantité de mouvement , S!. Leibnitz mettait la force , dont la mesure est le produit de la masse par les hauteurs auxquelles cette force peut élever un corps pesant : or ces hauteurs sont comme les carrés des vitesses. Sur ce principe, il prétendait établir une nouvelle dynamique , ou science des forces ; et il soutenait que de celui de Descartes s’ensuivait la possibilité du mouvement perpétuel artificiel , ou d’un effet plus grand que sa cause , conséquence qui ne se peut digérer ni en mécanique , ni en métaphysique.
Il fut fort attaqué par les cartésiens , surtout par MM. l’abbé Catalan et Papin. Il répondit avec vigueur ; cependant il ne paraît pas que son sentiment ait prévalu ; la matière est demeurée sans force , du moins active , et l’èntéléchie sans application et sans usage. Si M. Leibnitz ne l'a pas rétablie, il n’y a guère d’apparence qu’elle se relève jamais.
Il avait encore sur la physique générale une pensée particulière et contraire à celle de Descartes. Il croyait que les causes finales pouvaient quelquefois être employées : par exemple , que le rapport des sinus d'incidence et de réfraction était constant , parce que Dieu voulait qu'un rayon qui doit se détourner, allât d’un point à un autre par deux chemins , qui , pris ensemble , lui lissent employer moins de temps que tous les autres chemins possibles , ce qui est plus conforme à la souveraine sagesse. La puissance de Dieu a fait tout ce qui peut être de plus grand , et sa sagesse tout ce qui peut être de mieux ou de meilleur; l’univers n’est que le résultat total , la combinaison perpétuelle , le mélange intime de ce plus grand et de ce meilleur, et on ne peut le connaître qu'en connaissant
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les deux ensemble. Cette idée, qui est certainement grande et noble, et digne de l’objet, demanderait dans l'application une extrême dextérité et des ménagements infinis. Ce qui appartient à la sagesse du Créateur semble être encore plus au-dessus de notre faible portée, que ce qui appartient à sa puissance.
Il serait inutile de dire que M. Leibnitz était un mathématicien du premier ordre; c'est par là qu'il est le plus généralement connu. Son nom est à la tête des plus sublimes problèmes qui aient été résolus de nos jours , et il est mêlé dans tout ce que la géométrie moderne a fait de plus graud , de plus difficile et de plus important. Les actes de Leipzig , les journaux des savants , nos histoires sont pleines de lui en tant que géomètre. Il n’a publié aucun corps d'ouvrages de mathématique , mais seulement quantité de morceaux détachés dont il aurait fait des livres s'il avait voulu, et dont l'esprit et les vues ont servi à beaucoup de livres. Il disait qu’il aimait à voir croître dans les jardina d'autrui des plantes dont il avait fourni les graines. Ces graines sont souvent plus à estimer que les plantes mêmes ; l’art de découvrir en mathématique est plus précieux que la plupart des choses qu’on découvre.
L’histoire du calcul différentiel, ou des infiniment petits , suffira pour faire voir quel était son génie. On sait que cette découverte porte nos connaissances jusque dans l’infini , et presqu’au delà des bornes prescrites à l’esprit humain , du moins infiniment au delà de celles où était renfermée l’ancienne géométrie. C’est une science toute nouvelle, née de nos jours, très-étendue, très-subtile et très-sûre. En 1G84 , M. Leibnitz donna dans les actes de Leipzig les règles du calcul différentiel ; mais il en cacha les démonstrations. Les illustres frères Bernoulli les trouvèrent, quoique fort difficiles à découvrir , et s’exercèrent dans ce calcul avec un succès surprenant. Les solutions les plus élevées , les plus hardies et les plus inespérées , naissaient sous leurs pas. En 1687 parut l'admirable livre de M. Newton , des Principes mathématiques de ta philosophie naturelle , qui était presque entièrement fondé sur ce même calcul ; de sorte que l’on crut communément que M. Leibnitz et lui l’avaient trouvé chacun de leur cêté par la conformité de leurs grandes lumières.
Ce qui aidait encore à cette opinion , c'est qu'ils ne se rencontraient que sur le fond des choses; ils leur donnaient des noms différents, et se servaient de différents caractères dans leur calcul. Ce que M. Newton appelait fluxions , M. Leibnitz l’appelait différences ; et le caractère par lequel M. Leibnitz marquait l'infiniment petit , était beaucoup plus commode et d'un plus grand usage que celui de M. Newton. Aussi ce nouveau calcul ayant été avidement regu par toutes les nations savantes , les noms et les caractères de M. Leibnitz
ÉLOGE DE M. LEIBNITZ
ont prévalu partout , hormis en Angleterre. Cela meme faisait quelqueeffet en faveur de M. Leibnitz, et eût accoutumé insensiblement les géomètres à le regarder comme seul ou principal inventeur.
Cependant ces deux grands hommes , sans se rien disputer , jouissaient du glorieux spectacle des progrès qu'on leur devait ; mais cette paix fut enfin troublée. F.n 1699, M. Fatio avant dit dans 6on écrit sur la Ligne de la plus courte descente , qu’il était obligé de reconnaître M. Newton pour !e premier inventeur du calcul différentiel , et de plusieurs années le premier, et qu’il laissait à juger si M. Leibnitz , second inventeur, avait pris quelque chose de lui ; cette distinction si nette de premier et de second inventeur, et ce soupçon qu’on insinuait, excitèrent une contestation entre M. Leibnitz, soutenu des journalistes de Leipzig , et les géomètres anglais déclarés pour M. Newton , qui ne paraissait point sur la scène. Sa gloire était devenue celle de la nation , et ses partisans n’étaient que de bons citoyens qu’il n’avait pas besoin d’animer. Les écrits se sont succédé lentement de part et d’autre , peut-être à cause de l’éloignement des lieux ; mais la contestation ne laissait pas de s'échauffer toujours : et enfin elle vint au point qu’en 1711 M. Leibnitz se plaignit à la société royale de ce que M. Keill l’accusait d’avoir donné sous d'autres noms et d’autres caractères le calcul des fluxions inventé par M. Newton. Il soutenait que personne ne savait mieux que M. Newton qu’il ne lui avait rien dérobé , et il demandait que M. Keill désavouât publiquement le mauvais sens que pouvaient avoir ses paroles.
La société établie juge du procès nomma des commissaires pour examiner toutes les anciennes lettres des savants mathématiciens que l’on pouvait retrouver, et qui regardaient cette matière. Il y en avait des deux partis. Après cet examen , les commissaires trouvèrent qu’il ne paraissait pas que M. Leibnitz eût rien connu du calcul différentiel ou des infiniment petits , avant une lettre de M. Newton , écrite en 1672, qui lui avait été envoyée à Paris, et où la méthode des fluxions était assez expliquée pour donner toutes les ouvertures nécessaires à un homme aussi intelligent ; que même M. Newton avait inventé sa méthode avant 1G69, et par conséquent quinze ans avant que M. Leibnitz eût rien donné sur ce sujet dans les actes de zig; et de là ils concluaient que M. Keill n’avait nullement calomnié M. Leibnitz.
La société a fait imprimer cc jugement avec toutes les pièces qui y appartenaient sous le titre de Commercium epistolicum de analysi promot a , 1712. On l’a distribué par toute l'Europe, et rien ne fait plus d'honneur au système des infiniment petits , que cette jalousie de s’en assurer la découverte, dont toute une nation si savante est possédée; car, encore une fois, M, Newton n’a point paru , soit qu'il se soit reposé de sa gloire sur des
compatriotes assez vifs , soit , comme on le peut croire d’un aussi grand homme , qu’il soit supérieur à cette gloire même.
M. Leibnitz , ou ses amis , n’ont pas pu avoir la même indifférence; il était accusé d’un vol , et tout le Commercium epistolicum , ou le dit nettement, ou l’insinue. 11 est vrai que ce vol ne peut avoir été que très-subtil , et qu’il ne faudrait pas d’autre preuve d’un grand génie que de l’avoir fait ; mais enfin il vaut mieux ne l’avoir pas fait, et par rapport au génie , et par rapport aux mœurs.
Après que le jugement d'Angleterre fut public , il parut un écrit d'une seule feuirie volante , du 29 juillet 1713; il est pour M. Leibnitz, qui , étant alors à Vienne , ignorait ce qui se passait. 11 est très-vif, et soutient hardiment que le calcul des fluxions n’a point précédé celui des différences, et insinue même qu’il pourrait en être né.
Le détail des preuves de part et d'autre serait trop long , et ne pourrait même être entendu sans un commentaire infiniment plus long , qui entrerait dans la plus profonde géométrie.
M. Leibnitz avait commencé à travailler à un Commercium mathematicum , qu’il devait opposer à celui d’Angleterre. Ainsi , quoique la société royale puisse avoir bien jugé sur les pièces qu’elle avait , elle ne les avait donc pas toutes ; et jusqu'à ce qu’on ait vu celles de M. Leibnitz, l’équité veut que l’on suspende son jugement.
En général , il faut des preuves d’une extrême évidence pour convaincre un homme tel que lui d'être plagiaire le moins du monde ; car c'est là toute la question. M. Newton est certainement inventeur , et sa gloire est en sûreté.
Les gens riches ne dérobent pas , et combien M. Leibnitz l’était'il ?
Il a blâmé Descartes de n’avoir fait honneur ni à Kepler de la cause de la pesanteur tirée des forces centrifuges , et de la découverte de l’égalité des angles d’incidence et de réflexion; ni à Snellins du rapport constant des sinus des angles d’incidence et de réfraction : « Petits artifices , dit-il ,
[ « qui lui ont fait perdre beaucoup de véritable i gloire auprès de ceux qui s’v connaissent. » Aurait-il négligé cette gloire qu’il connaissait si bien? Il n’avait qu’à dire d’abord ce qu’il devait à M. Newton , il lui en restait encore une fort grande sur le fond du sujet , et fl y gagnait de plus celle de l’aveu.
Ce que nous supposons qu’il eût fait dans cette occasion, il l’a fait dans une autre. L’un des MM. Bernoulli ayant voulu conjecturer quelle était l’histoire de ses méditations mathématiques , il l'expose naïvement dans le mois de septembre 1691 des actes de Leipzig. Il dit qu’il était encore entièrement neuf dans la profonde géométrie , étant à Paris en 1672 , qu’il y connut l’illustre M. Huygens, qui était, après Galilée et Descartes, celui à qui il devait le plus en ces matières ; que la lecture de son
PAR M. DE FONTENELLE
livre , de Hurotogio oscillatorio , jointe à celle des ouvrages de Pascal et de Grégoire de Saint-Vincent, lui ouvrit tout d’un coup l'esprit, et lui donna des vues qui l’étonnèrent lui-méme, et tous ceux qui savaient combien il était encore neuf ; qu’aussitôt il s’offrit à lui un grand nombre de théorèmes , qui n’étaient que des corollaires d’une méthode nouvelle , et dont il trouva depuis une partie dans les ouvrages de Grégory , de Barow et quelques autres ; qu’enfin il avait pénétré jusqu’à des sources plus éloignées et plus fécondes, et avait soumis à l’analyse ce qui ne l’avait jamais été. C’est son calcul dont il parle. Pourquoi, dans cette histoire qui paraît si sincère et si exempte de vanité, n'aurait-il pas donné place à M. Newton? Il est plus naturel de croire que ce qu’il pouvait avoir vu de lui en 1672, il ne l’avait pas entendu aussi finement qu'il en est accusé , puisqu'il n’était pas encore grand géomètre.
Dans la théorie du mouvement abstrait , qu’il dédia à l’Académie, en 1671 , et avant que d’avoir encore rien vu de M. Newton, il pose déjà des infiniment petits plus grands les uns que les autres. C’est là une des clefs du système , et ce principe ne pouvait guère demeurer stérile entre ses mains.
Quand le calcul de M. Leibnitz parut en 1684 , il ne fut point réclamé; M. Newton ne le revendiqua point dans son beau livre qui parut en 1687 ; il est vrai qu’il a la générosité de ne le revendiquer pas non plus à présent ; mais ses amis, plus zélés que lui pour ses intérêts, auraient pu agir en sa place comme ils agissent aujourd'hui. Dans tous les actes de Leipzig , M. Leibnitz est en une possession paisible et non interrompue de l'invention du calcul différentiel. Il y déclare même que MM. Bernoulli l’avaient si heureusement cultivé, qu’il leur appartenait autant qu’à lui. C’est là un acte de propriété, et en quelque sorte de souveraineté.
On ne sent aucune jalousie dans M. Leibnitz. Il excite tout le monde à travailler; il se fait des concurrents , s’il le peut ; il ne donne point de ces louanges bassement circonspectes qui craignent d'en trop dire ; il se plaît au mérite d’autrui ; tout cela n’est pas d’un plagiaire. Il n’a jamais été soupçonné de l’étre en aucune autre occasion ; il se serait donc démenti cette seule fois , et aurait imité le héros de Machiavel qui est exactement vertueux jusqu’à ce qu’il s’agisse d’une couronne. La beauté du système des infiniment petits justifie cette comparaison.
Enfin il s’en est remis avec une grande confiance au témoignage de M. Newton , et au jugement de la société royale. L’aurait-il osé ?
Ce ne sont là que de simples présomptions , qui devront toujours céder à de véritables preuves. Il n’appartient pas à un historien de décider, et encore moins à moi. Atticus se serait bien gardé de prendre parti entre ce César et ce Pompée.
Il ne faut pas dissimuler ici une chose assez sin-
gulière. Si M. Leibnitz n'est pas de son coté, aussi bien que M. Newton, l’inventeur du système des infiniment petits, il s’en faut infiniment peu. Il a connu cette infinité d’ordres d’infiniment petits , toujours infiniment plus petits les uns que les autres , et cela dans la rigueur géométrique ; et les plus grands géomètres ont adopté cette idée dans toute cette rigueur. Il semble cependant qu’il en ait ensuite été effrayé lui-méme, et qu’il ait cru que ces différents ordres d'infiniment petits n’étaient que des grandeurs incomparables , à came de leur extrême inégalité, comme le seraient un grain de sable et le globe de la terre, la terre et la sphère qui comprend les planètes , etc. Or, ce ne serait là qu’une grande inégalité , mais non pas infinie , telle qu’on l’établit dans ce système Aussi ceux-mêmes qui l’ont pris de lui n’en ont-ils pas pris cet adoucissement qui gâterait tout. Un architecte a fait un bâtiment si hardi qu’il n’ose lui-méme y loger , et il se trouve des gens qui se fient plus que lui à sa solidité , qui y logent sans crainte, et, qui plus est, sans accident. Mais peutêtre l’adoucissement n'était-il qu’une condescendance pour ceux dont l’imagination se serait révoltée. S’il faut tempérer la vérité en géométrie , que sera-ce en d’autres matières ?
Il avait entrepris un grand ouvrage , de la Science de Cir\fini. C’était toute la plus sublime géométrie, le calcul intégral joint au différentiel. Apparemment il y fixait ses idées sur la nature de l’infini et sur ses différents ordres ; mais quand même il serait possible qu’il n’eût pas pris le meilleur parti bien déterrainément , on eût préféré les lumières qu’on tenait de lui à son autorité. C’est une perte considérable pour les mathématiques que cet ouvrage n’ait pas été fini. Il est vrai que le plus difficile paraît fait ; il a ouvert les grandes routes , mais il pouvait encore ou y servir de guide , ou en ouvrir de nouvelles.
De cette haute théorie il descendait souvent à la pratique , où son amour pour le bien public te ramenait. Il avait songe à rendre les voitures et les carrosses plus légers et plus commodes; et de là un docteur qui se prenait à lui de n'avoir pas eu une pension du duc d’Hanovre, prit occasion de lui imputer dans un écrit public qu’il avait eu dessein de construire un chariot qui aurait fait en vingt-quatre heures le voyage de Hanovre à Amsterdam ; plaisanterie mal entendue, puisqu’elle ne peut tourner qu’à la gloire de celui qu’on attaque , pourvu qu'il ne soit pas absolument insensé.
• Kous croyons que M- de Fontenelle n’a pas assez bien saisi l'ensemble de l'explication de Leibnitz, et que Leibnitz n’a jamais varié sur la véritable métaphysique de son calcul. On peut consulter, tome 3, page 370, l'extrait d'ime de ses lettres h M. Varignnn, en 1702, ou la lettre qu'il écrivait au I*. Oesbosses, le II mars 1700, tome 2. page 207.
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lt avait proposé un moulin à vent pour épuiser l'eau des mines les plus profondes , et avait beaucoup travaillé à cette machine ; mais les ouvriers eurent leurs raisons pour en traverser le succès par toutes sortes d'artifices. Ils furent plus habiles que lui , et l’emportèrent.
On dort mettre au rang des inventions plus curieuses qu'utiles une machine arithmétique différente de relie de M. Pascal, à laquelle il a travaillé toute sa vie à diverses reprises. Il ne l'a entièrement achevée que peu de temps avant sa mort, et H y a extrêmement dépensé *.
Il était métaphysicien, et c'était une chose presque impossible qu’il ne le fût pas, il avait l’esprit trop universel. Je n’entends pas seulement universel , parce qu’il allait à tout, mais encore parce qu’il saisissait dans tous les principes les plus éle-
1 Voici ce que dit de sa machine M. Leibnitz, lettre b , à M. Th. Buroet, ton». 6, page 248. • J’ai en le bonheur
* de produire une machine arithmétique infiniment diffé-
* rente de celle de M. Pascal , puisque la mienne fait
■ les grandes multiplications et divisions en un moment « et sans additions ou soustractions auxiliaires ; au lieu « que celle de M. Pascal , dont on parlait comme d'une
* chose merveilleuse ( et non pas sans raison ) , n’était
* proprement que pour les additions et soustractions. ■ Cette machine existe encore. On la voit dans la bihlk>-
tlièque du roi d'Angleterre à Hanovre.
Nous croyons devoir communiquer à nos lecteurs une anecdote sur ces machines arithmétiques, qu’on n'inüt pas vraisemblablement cherdier dans le neuvième volume des lettres de M. Arnaud, imprimé à Nancy, 1743. M. Arnaud écrivait A M. Perier le fils, neveu de M. Pascal, le fi septembre 1673, et apparemment de Paris : « Il y a
* ici un petit horloger qui, ayant vu une madiiue de « M. Pascal, l’a perfectionnée de telle sorte, qu’elle est
- incomparablement pins facile que celle de M. votre
* oncle ; car les roues tournent d’un crtlé et d’autre, de « sorte que sans changer les chiffres parune règle , comme « dans la pascaline , ou fait l'addition et la multiplication « sur les mêmes chiffres. Il y a de plus un endroit parti-
* culier où on fait tout d’un coup la multiplication et les
■ divisions , tiu autre où on trouve 1rs racines cubiques,
* et d’autres où on fait les fractions. Quoique cette ma-
* chine ait les deniers et les sous , et quelle aille jusqu’à « cent mille, elle est beaucoup plus petite qu’aucune de
■ M. Pascal ; et cet horloger en fait même présentemeat
- une autre qui ne sera pas plus grande qu’un livre in-12,
* où huit cela sera.
• Je ne vous parle pas par oui-dire, nous avons vu « cette machine après-dlnée. A|>rès tout , neanmoins , « M. Pascal ayant été le premier qui ait trouvé de ces
* sortes de machines, quoi qu’on y puisse ajouter, il en
■ aura toujours la principale gloire. »
M. Arnaud écrivait encore, le to avril 1686, à un abbé Perier { nous ignorons si c’est le même ) : » La machine "de M. Pascal est fort difficile à inventer, mais elle est
* fort aisée à comprendre, quand on en a une qu’on peut
* examiner à loisir. II faut donc que ce soit la faute de
■ l’ouvrier, si l'effet de celle que nous avons fait faire
* n'esl pas parfaitement sftr, et s'il y arrive des fautes : » cela u'arrivait point à celle que M Pascal a fait faire
* tut même » Tome 0, page. 271
vés et les plus généraux , ce qui est le caractère de la métaphysique. Il avait projeté d‘en faire une toute nouvelle , et il en a répandu ça et la différents morceaux , selon sa coutume.
Ses grands principes étaient que rien n’existe ou ne se fait sans une raison suffisante : que les changements ne se font point brusquement et par sauts , mais par degrés et par nuances, comme dans des suites de nombres , ou dans des courbes ; que dans tout l’univers, comme nous l’avons déjà dit, un meilleur est mêlé partout avec un plus grand, ou, ce qui revient au même , les lois de convenance avec les lois nécessaires ou géométriques. Os principes si nobles et si spécieux ne sont pas aisés a appliquer ; car dès qu’on est hors du nécessaire rigoureux et absolu , qui n’est pas bien commua en métaphysique , le suffisant, le convenable, un degré , ou un saut , tout cela pourrait bien être un peu arbitraire ; et il faut prendre garde que ce ne soit le besoin du système qui décide.
Sa manière d’expliquer l’union de l'âme et du corps par une harmonie préétablie, a été quelque chose d’imprévu et d'inespéré sur une matière où la philosophie semblait avoir fait ses derniers efforts. Les philosophes , aussi bien que le peuple, avaient cru que Pâme et le corps agissaient réellement et physiquement l’un sur l'autre. Des cartes vint , qui prouva que leur nature ne permettait point cette sorte de communication véritable , et qu’ils n’en pouvaient avoir qu’une apparente, dont Dieu était le médiateur. On croyait qu’il n’y avait que ces deux systèmes possibles ; M. Leibnitz en imagina un troisième. L'ne âme doit avoir par elle-même une certaine suite de pensées, de désirs, de volontés. Un corps qui n’est qu’une machine , doit avoir par lui-même une certaine suite de mouvements qui seront déterminés par la combinaison de sa disposition machinale avec les impressions des corps extérieurs. S’il se trouve une âme et un corps tels que toute la suite des volontés de l’âme d’une part , et de l’autre toute la suite des mouvements du corps se répondent exactement; et que dans l’instant, par exemple, que l’âme voudra aller dans un lieu , les deux pieds du corps se meuvent machinalement de ce cdté-là , cette âme et ce corps auront un rapport , non par une action réelle de l'un sur l’autre, mais par la correspondance perpétuelle des actions séparées de l’un et de l’autre. Dieu aura mis ensemble l’âme et le corps qui avaient entre eux cette correspondance antérieure h leur union , cette harmonie préétablie. Et il en faut dire autant de tout ce qu’il y a jamais eu , et de tout ce qu’il y aura jamais d’âmes et de corps unis.
Ce système donne une merveilleuse idée de l’intelligence infinie du Créateur ; mais peut-être cela même le rend-il trop sublime pour nous. Il a toujours pleinement contenté son auteur; cependant il n'n pas fait jusqu’ici , et il ne parait pas devoir
PAR M. DE KONTENELLE.
faire la même fortune que celui de Descartes. Si tous les deux succombaient aux objections, il faudrait , ce qui serait bien pénible pour les philosophes , qu'ils renonçassent à se tourmenter davantage sur l'union de l'dme et du corps. M. Descartes et M. Leibnitz les justifieraient de n'en plus chercher le secret.
M. Leibnitz avait encore sur la métaphysique beaucoup d'autres pensées particulières. Il croyait, par exemple , qu'il y a partout des substances simples, qu'il appelait monades ou unités , qui sont les vies, les âmes , les esprits qui peuvent dire mol ; qui , selon le lieu où elles sont , reçoivent des impressions de tout l’univers , mais confuses a cause de leur multitude ; ou qui , pour employer à peu près ses propres termes, sont des miroirs sur lesquels tout l'univers rayonne selon qu'ils lui sont exposés. Par là il expliquait les perceptions. Une monade est d'autant plus parfaite qu'elle a des perceptions plus distinctes. Les monades qui sont des âmes humaines ne soDt pas seulement des miroirs de l’univers des créatures , mais des miroirs ou images de Dieu même ; et comme en vertu de la raison et des vérités éternelles elles entrent en une espèce de société avec lui , elles deviennent membres de la cité de Dieu. Mais c’est faire tort à ces sortes d’idées, que d’en détacher quelques-unes de tout le système , et d’en rompre le précieux enchaînement , qui les éclaircit et les fortifie. Ainsi nous n’en dirons pas davantage; et peut-être ce peu que nous avons dit est-il de trop, parce qu’il n'est pas le tout.
On trouvera un assez grand détail de la métaphysique de M. Leibnitz dans un livre imprimé à Londres en 1717. C’est une dispute commencée en 1715 , entre lui et le fameux M. Clarke, et qui n’a été terminée que par la mort de M. Leibnitz. Il s'agit entre eux de l'espace et du temps , du vide et des atomes , du naturel et du surnaturel , de la liberté, etc. Car, heureusement pour le public, la contestation en s’échauffant venait toujours à embrasser plus de terrain. Les deux savants adversaires devenaient plus forts à proportion l'un de l'autre ; et les spectateurs qu'on accuse d’être cruels , seront fort excusables de regretter que ce combat soit sitôt fini ; on edt vu le bout des matières, ou qu'elles n'ont point de bout.
Enfin, pour terminer le detail des qualités acquises de M. Leibnitz , il était théologien , non pas seulement en tant que philosophe, ou métaphysicien , mais théologien dans le sens étroit ; il entendait les différentes parties de la théologie chrétienne , que les simples philosophes ignorent communément à fond : il avait beaucoup lu et les Pères et les scolastiques.
En 1071 , année où il donna les deux théories du mouvement abstrait et concret , il répondit aussi à un savant socinien , petit-fils de Socin , nommé Wissowatius, qui avait employé contre
la Trinité la dialectique subtile dont cette secte se pique, et qu’il avait apprise presque avec la langue de sa nourrice. M. Leibnitz fit voir, dans un écrit intitulé : Sacro-sancta Trinitas per nova inventa logica de/ensa , que la logique ordinaire a do grandes défectuosités ; qu'en la suivant , son adversaire pouvait avoir eu quelques avantages; mais que si on la réformait , il les perdait tous ; et que, par conséquent , la véritable logique était favorable à la foi des orthodoxes.
On était si persuadé de sa capacité en théologie, que comme on avait proposé vers le commencement de ce siècle un mariage entre un grand prince catholique et une princesse luthérienne, il fut appelé aux conférences qui se tinrent sur les moyens de se concilier à l'égard de la religion. Il n’en résulta rien , sinon que M. Leibnitz admira la fermeté de la princesse.
Le savant évêque de Salisbury, M. Bumet, ayant eu sur la réunion de l'Église anglicane avec la luthérienne des vues qui avaient été fort goûtées par des théologiens de la confession d'Augsbourg , M. Leibnitz fit voir que cet évêque, tout habile qu'il était , n'avait pas tout à fait bien pris le nœud de cette controverse ; et l'on prétend que l’évêque en convint. On sait assez qu’il s’agit là des dernières finesses de l’art , et qu’il faut être véritablement théologien, même pour s’y méprendre.
Il parut ici, en 1692, un livre intitulé : de ta Tolérance des religions. M. Leibnitz la soutenait contre feu M. Pelisson, devenu avec succès théologien et controversiste. Ils disputaient par lettres, et avec une politesse exemplaire. Le caractère nature! de M. Leibnitz le portait à cette tolérance, que les esprits doux souhaiteraient d'établir, mais dont après cela ils auraient assez de peine à marquer les bornes et à prévenir les mauvais effets. Malgré la grande estime qu’on avait pour lui , on imprima tous ses raisonnements arec privilège , tant on se fiait aux réponses de M. Pelisson.
Le plus grand ouvrage de M. Leibnitz , qui se rapporte à la théologie, est sa Théodicée , imprimée en 1710. On connaît assez les difficultés que M. Bayle avait proposées sur l’origine du mal , soit physique, soit moral ; M. Leibnitz , qui craignit l'impression qu’elles pouvaient faire sur quantité d'esprits , entreprit d’y répondre.
Il commence par mettre dans le ciel M. Bayle qui était mort , celui dont il voulait détruire les dangereux raisonnements. Il lui applique ces vers de Virgile :
Candidat iiumeti miratur llmen Olympi ,
Sub pedibusque videt aubes et sydera Daphnis.
Il dit que M. Bayle voit présentement le vrai dans sa source ; charité rare parmi les théologiens . à qui il est fort familier de damner leurs adversaires.
ÉLOGE DE M. LEIBNITZ
Voici le gros du système*. Dieu voit une infinité de mondes ou univers possibles , qui tous prétendent à Texistence. Celui en qui la combinaison du bien métaphysique, physique et moral, avec les maux opposés , fait un meilleur, semblable aux plus grands géométriques , est préféré ; de là le mal quelconque, permis et non pas voulu. Dans cet univers qui a mérité la préférence, sont comprises les douleurs et les mauvaises actions des hommes , mais dans le moindre nombre , et avec les suites les plus avantageuses qu’il soit possible.
Cela se fait encore mieux sentir par une idée philosophique , théologique et poétique tout ensemble. Il y a un dialogue de Laureut Valla, où cet auteur feint que Sextus, fils de Tarquin le Superbe, va consulter Apollon, à Delphes, sur sa destinée. Apollon lui prédit qu’il violera Lucrèce.
Sextus se plaint de la prédiction. Apollon répond que ce n’est pas sa faute , qu’il n’est que devin , que Jupiter a tout réglé , et que c’est à lui qu’il faut se plaindre. Là finit le dialogue , où l’on voit que Valla sauve la prescience de Dieu aux détiens de sa bonté ; mais ce n’est pas là comme M. Leibnitz l’entend; il continue, selon son système, la fiction de Valla. Sextus va à Dodone se plaindre à Jupiter du crime auquel il est destiné.
1 La Sorbonne ou la faculté de théologie de Paris, dans la censore qn’eflefit, en 17«7, du livre de Bélisaire, prend en quelque sorte la défense du système de Leibnitz, ou du mu ms ne veut pas qu'on 1« confonde avec celui des stoïciens. Voici Imposition également claire et exacte qu elle fait de ce système.
« Dieu, quoiqu’il naît besoin d’aucune créature, et „ qti*i] suffise parfaitement à lui-même, ne produit ce- . pendant rien hors de lui . sans être déterminé par une « raison suffisante. C’est là le crxnd principe de Leibnitz. u II ai conclut que, puisque Dieu a créé le inonde, il faut, « en premier lieu , qu'il ail jugé meilleur de communiquer « sa bonté par la création , que de ne point créer ; en se- ,i t ond beu , qu’entre tous les mondes possibles , U ait créé <■ celui que sa souveraine intelligence lui représentait
• comme le meilleur absolument. Car, dit-il , il n’y aurait « eu en Dieu aucune raison suffisante qui l’eût déterminé « à choisir, pour le créer, nu monde que ses idées éter- « nellre lui auraient représenté comme moins parfait, par
• préférence à celui qu'eHes lui auraient représenté comme « meilleur et plus parfait : ou même de choisir entre deux « inondes , l'un plutôt que l’autre pour le créer, si leur « bonté, dans l'ordre des possibles, avait été d’une égalité « parfaite. De là il soutient que, dans le nombre infini des « mondes possibles que Dieu connaît également par sa « science , et que par sa puissance il pourrait également
• créer tous , nn seul était absolument le meilleur ; et que « c’est par des raisons supérieures de sa bouté et de sa •• sagesse qu’i| s’est déterminé, soit à créer, soit à créer « par préférence à tout antre , lé meilleur des mondes pos- « sibles. Tel est l’optimisme de Leibnitr, que ce philosophe - croyait démontré par des raisons tirées de la cause, c’rel- « à-dire , des attributs de Dieu, et qu’il pensait en même
• temps ne pouvoir être ni établi ni détruit par aucune <* raison prise de la beauté de l'univers , oo des désordres « qu’on y ob6«ne. «
Jupiter lui répond qu’il n’a qu’à ne point aller à Rome; mais Sextus déclare nettement qu’il ne peut renoncer à l’espérance d’être roi , et s’en va. Après son départ, le grand prêtre Théodore demande à Jupiter pourquoi il n’a pas donné une autre volonté à Sextus. Jupiter envoie Théodore à Athènes consulter Minerve. Elle lui montre le palais des destinées , où sont les tableaux de tous les univers possibles , depuis le pire jusqu’au meilleur. Théodore voit dans le meilleur le crime de Sextus, d’où naît la liberté de Rome, un gouvernement fécond en vertu , un empire utile à une grande partie du genre humain , etc. Théodore n’a plus rien à dire.
La Théodicée seule suffirait pour représenter M. Leibnitz : une lecture immense , des anecdotes curieuses sur les livres ou les personnes , beaucoup d’équité et même de faveur pour tous les auteurs cités, fdt-ce en les combattant , des vues sublimes et lumineuses, des raisonnements au fond desquels on sent toujours l’esprit géométrique , un style où la force domine , et où cependant sont admis les agréments d’une imagination heureuse.
Nous devrions présentement avoir épuisé M. Leibnitz , il ne l’est pourtant pas encore; non parce que nous avons passé sous silence très-grand nombre de choses particulières, qui auraient peut-être suffi pour l’éloge d’un autre, mais parce qu’il en reste une d’un genre tout différent ; c’est le projet qu’il avait conçu d’une langue philosophique et universelle ». Wilkins, évêque de Chester, et Dal-
• Voici comme il s’en explique dans sa première lettre à M. Rémond de Montmort, tome 5, p. 7. « Si j'avais élé « moins distrait, ou si j’étais plus jeune, on assisté par > des jeunes gens bien disposés, j’espérerais donner une
- manière de spécieuse générale , où tontes Ire vérités » de raison seraient réduites à une façon de calcoi. Ce « pourrait être en même temps une manière de langue ou « d’écriture universelle , mais infiniment différente de « toutes celle» qu'on a projetées jusqu'ici : car les carac-
• tèrre et les paroles même y dirigeraient la raison ; et « les erreurs, excepté celles de fait, n’y seraient que dre " erreurs de calcul. Il serait très-difficile de former ou « d'inventer cette langue ou caractéristique , mais très- « aisé de l’apprendre sans aucuns dictionnaires. Elle « servirait aussi à estimer les degrés de vraisemblance,
- lorsque nous n 'avons pas su/Jicunfia data pour par- « venir à dre vérités certaines , et pour voir ce qu'il faut « pour y suppléer : et celle estime serait dre pins impor- « tantes pour l’usage de la vie et pour Ire délibérations do « pratique, où, en estimant le» probabilités, on se mé- « compte le plus souvent de plus de la moitié. »
Il lui disait encore dans une seconde lettre, tome page 1 1 : « Si j’ai réussi à animer d'excellents hommes a « cultiver le calcul des infinitésimales, c’est que j’ai pu
• donner «les échantillons considérables de sou usage.
• M. Huygens en ayant su quelque chose par mes lettre», « le méprisa, et ne crut point qu'il y avait là dedans quel- « que mystère, jusqu'à ce qu’il en vit des usages surpre- " riants qui le portèrent à l’étudier un peu avant sa mort :
•• lui à qui un mérite tout à fait éminent donuait quasi
PAR M. DE FONTENELLE
garnie y avaient travaillé; mais dès le temps qu’il était en Angleterre, il avait dit à MM. Boyle et d'Oldenbourg , qu’il ne croyait pas que ces grands hommes eussent encore frappé au but. Ils pouvaient bien faire que des nations qui ne s'entendaient pas eussent aisément commerce ; mais iis n’avaient pas attrapé les véritables caractères réels , qui étaient l'instrument le plus fin dont l’esprit humain se pût servir, et qui devaient extrêmement faciliter et le raisonnement et la mémoire , et l'invention des choses. Ils devaient ressembler , autant qu’il était possible, aux caractères d’algèbre, qui en effet sont très-simples et très-expressifs , qui n’ont jamais ni superfluité, ni équivoque, et dont toutes les variétés sont raisonnées. Il a parlé en quelque endroit d’un alphabet des jyensées humaines , qu’il méditait , selon toutes les apparences ; cet alphabet avait rapport à sa langue universelle. Après l’avoir trouvée , il eût encore fallu , quelque
« droit île mépriser tout ce qu'il ne savait pas. J’ai parlé <■ «1e ma spécieuse générale à M. le marquis de l'Hôpital , « et à d’autres ; mais ils n’y ont pas donné plus d’atfen- « tion que si je leur avais conté un songe. Il faudrait qoe « je l’appuyasse par quelque usage palpable ; mais pour « cet effet, il faudrait fabriquer une partie au moins de « ma caractéristique ; ce qui n’est pas aisé, surtout dans « l’état où h1! suis, et sans la conversation de personnes « qui me puisse animer cl assister dans des travaux de
- celte nature. *
Il parle plus clairement dans les Nouveaux Essais sur I entendement humain, p. 303. « On pourrait introduire
- un caractère universel, fort populaire, et meilleur que
• celui des Chinois, si on employait de petites figures à « la place des mots, qui représentassent les choses visibles « par leurs traits , et les invisibles par d«*s visibles «jui les « accompagnent , y joignant do certaines marques addi- « tionnelies, convenables pour faire entendre les inflexions « et les particules. Cela servirait d’altord pour commu- « niquer aisément avec les nalîous éloignées ; mais si on « l'introduisait aussi parmi nous , sans renoncer pourtant " è 1 écriture ordinaire, l’usage de cette manière d’écrire » serait d’une grande utilité pour enrichir l’imagination et " P°ur donner dispensées moins sourdes et moins verbales “ qu on n en a maintenant. Il est vrai que l’art «le dessiner « n'étant point connu de tons, il s'ensuit que , excepté ■ les livres imprimés de cette façon (que tout le momie « apprendrait bientôt à lire), tout le monde ne pourrait « point s’en servir autrement que par une mauière d’im- « primerie , c'est-à-dire, avant des figures gravées toutes
• prêtes pour les imprimer sur du papier, et y ajoutant « ensuite avec la plume les marques d«*s inflexions ou « particules. Mais avec Je temps, tout le monde appwu- « «Irait le dessin dès sa jeunesse, pour n’êlre point privé « «le la commodité de ce caractère liguré, qui parlerait « vérilahlemeut aux yeux, et qui serait fort au gré du « peuple ; comme en effet lot paysans ont déjà certains « almanachs qui leur disent sans paroles une lionne partie « de ce qu’ils demandent : et je ine souviens d’avoir vu « des imprimés satiriques en taille-douce qui tenaient un
• peu de l’énigme, où il y avait des figures signifiantes
• par elles-mêmes, mêlées avec des paroles ; au lieu que
• nos lettres et les caractères chinois ne sont significatifs « que par la volonté «les hommes ( ex inslitute). »
commode et quelque utile qu’elle eût été, trouver l’art de persuader aux différents peuples de s’en servir, et ce n’eût pas été là le moins difficile. Ils ne s’accordent qu’à n’entendre point leurs intérêts communs.
Jusqu’ici nous n’avons vu que la vie savante de M. Leibnitz, ses talents, ses ouvrages, ses projets ; il reste le détail des événements de sa vie particulière.
Il était dans la société secrète des chimistes de Nuremberg, lorsqu’il rencontra par hasard à b table de rhûtellerie où il mangeait , M. le baron de Boinebourg , ministre de l’électeur de Mayence , Jean- Philippe. Ce seigneur s’aperçut promptement du mérite d’un jeune homme encore inconnu ; il lui fit refuser des offres considérables que lui faisait le comte palatin pour récompense du livre de George Vlicovius , et voulut absolument l’attacher à son maître et à lui. En 16(58 , l’électeur de Mayence le fit conseiller de la chambre de révision de la chancellerie.
M. de Boinebourg avait des relations à la cour de France , et de plus il avait envoyé son fils à Paris pour y faire ses études et scs exercices. Il engagea M. Leibnitz à y aller aussi en 1672, tant par rapport aux affaires qu’à la conduite du jeune homme. M. de Boinebourg étant mort en 1673 , il passa en Angleterre, où peu de temps après il apprit aussi la mort de l’électeur de Mayence, qui renversait les commencements de sa fortune. Mais le duc de Brunswick Lunebourg se hâta de se saisir de lui pendant qu’il était vacant ; il lui écrivit une lettre très-honorable et très-propre à lui faire sentir qu’il était bien connu; ce qui est le plus doux et le plus rare plaisir des gens de mérite. Il reçut avec toute la joie et toute la reconnaissance qu’il devait , la place de conseiller et une pension qui lui étaient offertes.
Cependant il ne partit pas sur-le-champ pour l’Allemagne. Il obtint permission de retourner encore à Paris, qu’il n’avait pas épuisé à son premier voyage. De là il repassa en Angleterre où il fit peu de séjour, et enfin se rendit, en 1676, auprès du duc Jean-Frédéric. Il y eut une considération qui appartiendrait autant, et peut-être plus, à l’éloge de ce prince qu’à celui de M. Leibnitz.
Trois ans après il perdit ce grand protecteur, auquel succéda le duc Ernest-Auguste, alors évêque d'Osnabruck. Il passa à ce nouveau maître , qui ne le connut pas moins bien. Ce fut sur ses vues et par ses ordres qu’il s’engagea à l’histoire de Brunswick ; et en 1687 , il commença les voyages qui y avaient rapport. L’électeur Ernest-Auguste le fit, en 1696, son conseiller privé de justice. On ne croit point en Allemagne que les savants soient incapables des charges.
En 1699, il fut mis à la tête des associés étrangers de cette académie. Il n’avait tenu qu'à lui u’y avoir place beaucoup plus tôt , et à titre de pen-
ÉLOGE DE M. LEIBNITZ
sionnaire. Pendant qu’il était à Paris » on voulut |'y fixer fort avantageusement, pourvu qu’il se fit catholique ; mais, tout tolérant qu'il était , il rejeta absolument cette condition.
Comme il avait une extrême passion pour les sciences, il voulut leur être utile, non-seulement par ses découvertes, mais par la gTande considération où il était. 11 inspira à l’électeur de Brandebourg le dessein d’établir une académie des sciences à Berlin , ce qui fut entièrement fini en 1700 , sur le plan qu’il avait donné. L’année suivante , cet électeur fut déclaré roi de Prusse ; le nouveau royaume et la nouvelle académie prirent naissance presqu’en même temps. Cette compagnie , selon le génie de son fondateur, embrassait, outre la physique et les mathématiques , l'histoire sacrée et profane et toute l’antiquité. Il en fut fait président perpétuel , et il n’y eut point de jaloux.
En 1710 parut un volume de l’académie de Berlin , sous le titre de Miscellanea Derolinensla.
Là M. Leibnitz parait en divers endroits sous presque toutes ses différentes formes d’historien , d’antiquaire , d’étymologiste , de physicien , de mathématicien; on y peut ajouter celle d’orateur, à cause d’une fort belle épître dédicatoire adressée au roi de Prusse ; il n’y manque que celles de jurisconsulte et de théologien , dont la constitution de son académie ne lui permettait pas de se revêtir.
Il avait les mêmes vues pour les États de l’électeur de Saxe , roi de Pologne , et il voulait établir à Dresde une académie qui eût correspondance avec celle de Berlin ; mais les troubles de Pologne lui ôtèrent toute espérance de succès.
En récompense, il s’ouvrit à lui , en 1711 , un champ plus vaste , et qui n’avait point été cultivé. Le czar, qui a conçu la plus grande et la plus noble pensée qui puisse tomber dans l’esprit d'un souverain , celle de tirer ses peuples de la barbarie, et d’introduire chez eux les sciences et les arts , alla à Torgau pour le mariage du prince son fils aîné avec la princesse Charlotte Christine, et y vit et consulta beaucoup M. Leibnitz sur son projet. Le sage était précisément tel que le monarque méritait de le trouver.
Le czar fit à M. Leibnitz un magnifique présent, et lui donna le titre de son conseiller privé de justice , avec une pension considérable. Mais ce qui est encore plus glorieux pour lui , l'histoire de l’établissement des sciences en Moscovie ne pourra jamais l’oublier , et son nom y marchera à la suite de celui du czar. C’est un bonheur rare pour un sage moderne , qu’upe occasion d’être législateur de barbares : ceux qui l’ont été dans les premiers temps , sont ces chantres miraculeux qui attiraient les rochers et bâtissaient des villes avec la lyre ; et M. Leibnitz eût été travesti par la fable en Orphée ou en Amphion.
Il n'y a point de prospérité continue. Le roi de
Prusse mourut en 17t3, et le goût du roi son successeur , entièrement déclaré pour la guerre , menaçait l’académie de Berlin d’une chute prochaine. M. Leibnitz songea à procurer aux sciences un siège plus assuré, et se tourna du côté de la cour impépériale. Il y trouva le prince Eugène, qui, pour être un si grand général, et fameux par tant de victoires, n’en aimait pas moins les sciences, et qui favorisa de tout son pouvoir le dessein de M. Leibnitz. Mais la peste survenue à Vienne rendit inutiles tous les mouvements qu’il s’était donnés pour y former une académie. Il n’eut qu’une assez grosse pension de l’empereur, avec des offres très-avantageuses, s’il voulait demeurer dans sa cour. Dès le temps du couronnement de ce prince , il avait déjà eu le titre de conseiller aulique.
Il était encore à Vienne en 1714, lorsque la reine Anne mourut, à laquelle succéda l’électeur d’Hanovre , qui réunissait sous sa domination un électorat et les trois royaumes de la Grande-Bretagne, M. Leibnitz et M. Newton. M. Leibnitz se rendit à Hanovre, mais il n’y trouva plus le roi, et il n’était plus d’âge à le suivre jusqu’en Angleterre. Il lui marqua son zcle plus utilement par des réponses qu’il fit à quelques libelles anglais , publics contre sa majesté.
Le roi d’Angleterre repassa en Allemagne , où M. Leibnitz eut enfin la joie de le voir roi. Depuis ce temps, sa santé baissa toujours ; il était sujet à la goutte, dont les attaques devenaient plus fréquentes. Elle lui gagna les épaules; et on croit qu'une certaine tisane particulière qu’il prit dans un grand accès, et qui ne passa point, lui causa les convulsions et les douleurs excessives dont il mourut en une heure, le 14 novembre 1716. Dans les derniers moments qu’il put parler, il raisonnait sur la manière dont le fameux Furtembach avait changé la moitié d'un clou de fer en or.
Le savant M. Eckard , qui avait vécu 'dix-neuf ans avec lui , qui l’avait aidé dans ses travaux historiques , et que le roi d’Angleterre a choisi en dernier lieu pour être historiographe de sa maison, et son bibliothécaire à Hanovre, prit soin de lui faire une sépulture très-honorable, ou plutôt une pompe funèbre. Toute la cour y fut invitée, et personne n’v parut. M. Eckard dit qu’il en fut fort étonné ; cependant les courtisans ne firent que ce qu’ils devaient ; le mort ne laissait après lui personne qu’ils eussent à considérer , et ils n’eussent rendu ce dernier devoir qu’au mérite.
M. Leibnitz ne s’était point marié ; il y avait pensé à l’âge de cinquante ans , mais la personne qu’il avait en vue voulut avoir le temps de faire ses réflexions. Cela donna à M. Leibnitz le loisir de faire aussi les siennes , et il ne se maria point ».
* Jordan, auteur d’un recueil de littérature, imprime à Amsterdam, 1730, a dit que Leibnitz a eu un bâtard dans sa icunesse, dont il sc servait comme de domestique
fü Dy
PAR M. DE FONTENELLE
Il était d'une forte complexion. 11 n'avait guère eu de maladies, excepté quelques vertiges dont il était quelquefois incommodé , et la goutte. Il man> geait beaucoup et buvait peu 1 , quand on ne le forçait pas, et jamais de vin sans eau. Chez lui il était absolument le maître , car il y mangeait toujours seul. Il ne réglait pas ses repas à de certaines heures , mais selon ses études ; il n’avait point de ménage , et envoyait quérir chez un traiteur la première chose trouvée. Depuis qu'il avait la goutte, il ne dînait que d’un peu de lait, mais il faisait un grand souper, sur lequel il se couchait à une heure ou deux après minuit. Souvent il ne dormait qu’assis sur une chaise, et ne s'en réveillait pas moins frais à sept ou huit heures du matin. 11 étudiait de suite ; et il a été des mois entiers sans quitter le siège , pratique fort propre à avancer beaucoup un travail , mais fort malsaine. Aussi croit-on qu’elle lui attira une fluxion sur la jambe droite , avec un ulcère ouvert. Il y voulut remédier à sa manière , car il consultait peu les médecins * , et
(l'auteur des Lettres juives dit qu’il en avait fait son secrétaire). Il avait, dit-il, beaucoup de confiance en lui. M. Kircli, qui l’a souvent vu, a observé qu’il lui ressemblait; il l’appelait Guillaume Dinninger. Le P. Niceron, qui rapporte cette particularité sur l’autorité de Jordan , dit que cet auteur en ajoute une autre qui n’est pas si croyable, c’est que M. Leibnitz refusa la charge de bibliothécaire du Vatican , que le cardinal Casanata lui offrit pendant qu'il était à Rome. Nous pensons que la première anecdote n’est pas plus croyable que l’autre. M. de Footenelle , très-instruit de toutes les particularités de la vie de Leibnitz , ne l’aurait pas vraisemblablement laissé ignorer à ses lecteurs, s’il l’avait connue. Nemeitz, dans l’ouvrage déjà cité, révoque ce fait en doute. Sa raison est qu’il n’en a jamais entendu parler à Hanovre, où Leibnitz ne manquait pas de censeurs et même d’ennemis.
* Leibnitz était d’une taille médiocre, plutôt maigre que gras ; il avait 1a physionomie douce, la vue très-courte, mais infatigable, et qui s’est bien soutenue jusqu'à la tin. Il mangeait bien et buvait peu. Niceron , Mémoires , tome 2, page 75.
* Diverses raisons ont pu engager Leibnitz à consulter rarement les médecins ; mais il n’en est' pas moins vrai que personne n’a jamais parlé plus honorablement de la médecine, et ne s’est intéressé aussi vivement et aussi constamment aux progrès de cet art. Nous avions rassemblé, dans U première édition de notre ouvrage, tons les textes où sont déposés les sentiments et les conseils de ce philosophe incomparable sur un art si précieux à l’humanité : ri nous ne craignons point de dire que tette collection forme le titre le plus glorieux à la médedue, qui exista jamais. Nous allons en citer quelques traits.
« 11 faut inculquer à tous ceux qui ont quelque autorité « dans les États , cette grande maxime qu’ils expéritnen- « lent souvent dans leur propre personne et dans les per- « sonnes qui leur sont chères, et le plus souvent trop « tard , c’est qu’après la vertu et la tranquillité publique, • il n’y a rien de plus précieux aux hommes que la santé ; « et que l’art de la conserver et de la rétablir, est celui - de tous les arts qui mérite le plus que le gouvernement « n’épargne rien pour favoriser ses progrès.
il vint à ne pouvoir presque plus marcher ni quitter le lit.
Il faisait des extraits de tout ce qu’il lisait , et y ajoutait ses réflexions ; après quoi il mettait tout cela à part , et ne les regardait plus. Sa mémoire,
« Je parle ainsi avec d’autant plus de confiance que , « n’étant pas médecin , on ne peut pas me soupçonner « d’avoir en vue mon intérêt particulier. J’ai même lieu « de penser que les princes ou leurs principaux ministres « rempliraient leur devoir à cet égard , si une certaine
• opinion malheureuse ne s’était partout emparée de ces « hommes qu’on regarde comme plus pénétrants que les « autres, c’est que la médecine, si vous en exceptez une « petite partie, et connue encore de tout le monde, est
• un art incertain, et qui, semblable à la pierre philo-
■ sophale , ne sert qu’à repaître de magnifiques espéran- « ces, la crédulité des hommes ; et de même que partout
• on rencontre des hommes ingénieux contre la religion , « et qui s'imaginent montrer une certaine force d'esprit à
• tourner la piété en ridicule, on en rencontre aussi d’au- « très qui, avec moins de inécltanceté , mais aussi peu
• de prudence, plaisantent perpétuellement sur les mé-
■ decins : hélas ! les uns et les autres se jouent aux dé*
• pens de leur salut....
« Si la médecine est encore si imparfaite , avec la grande « facilité que Dieu nous fournit aujourd'hui d’en avancer « les progrès, il ne faut pas tant l'imputer aux médecins, « à qui leurs occupations souvent permettent à peine de « prendre la nourriture et le sommeil nécessaire, il faut, « dis-je, ne pas tant le leur imputer, qu'aux iwrsounes « en place, qui se déchargent avec autant d’injustice que « d'imprudence d’une partie si importante de l’adminis-
• tration publique, sur de simples particuliers, et tout
• occupés encore du soin d’assurer leur subsistance.
« Quoi de plus étonnant? On fortifie des villes, on y « rassemble des ingénieurs ; oti les environne d’ouvrages « construits avec des frais immenses , et qui suffiront
• quelquefois à peine pour soutenir un mois de siège ; et
■ cependant on ne fait rien pour arrêter les ravages d’un
• ennemi intérieur et perpétuel que notre nature et quel-
■ quefois notre imprudence arment contre nous-mêmes. • Tome 2 , page 1 lo , de Nova antl-disent.
11 dit ailleurs, tome &, page 68 : • La science de U
• médecine vaut mieux que celle de la guerre , et serait « beaucoup plus estimée, si les hommes étaient sages, ht
• si on prenait autant de soin de la médecine que de la « science militaire , et si les récompenses des grands nié- « decins étaient aussi grandes que celles des grands géné- « raux, La médecine serait bien plus parfaite qu’elle ne « l’est. »
Dans les Nouveaux Essais sur l'entendement humain, « page 392 , il dit encore : « Il y aura un tempe où le nom- « bre des Irons médecins étant devenu plus grand, et le « nombre des gens de certaines professions, dont on aura
■ moins besoin alors, étant diminué à proportion, le pu-
• blic sera en état de donner plus d’encouragement à la
• recherche de la nature, et surtout à l’avancement de la « médecine ; et alors cette science importante sera bientôt
■ portée fort au delà de son présent état , et croîtra à vue « d’œil. Je crois en effet que cette partie de la police de- « vrait être l’objet des pins grands soins de ceux qui gou- « vernent, après celui de la vertu; et qu’un des pins « grands fruits de la bomte morale ou de la bonne poiiti- « que, sera de uons amener une meilleure médecine,
49*2 ÉLOGE DE M. LEIBNITZ
qui était admirable, ne se déchargeait point, comme à l’ordinaire, des choses qui étaient écrites , mais seulement l’écriture avait été nécessaire pour les y graver à jamais. 11 était toujours prêt à répondre sur toutes sortes de matières, et le roi d’Angleterre l’appelait son dictionnaire vivant.
Il s'entretenait volontiers avec toutes sortes de personnes , gens de cour , artisans , laboureurs , soldats. Il n’y a guère d’ignorant qui ne puisse apprendre quelque chose au plus savant homme du monde ; et, en tout cas, le savant s’instruit encore quand il sait bien considérer l'ignorant *. Il s'entretenait même souvent avec les dames, et ne comptait point pour perdu le temps qu’il donnait ,i tour conversation, n se dépouillait parfaitement avec elles du caractère de savant et de philosophe, caractères cependant presque indélébiles , et dont elles aperçoivent bien finement et avec bien du dégodt les traces les plus légères. Cette facilité de se communiquer le faisait aimer de tout le monde : un savant illustre qui est populaire et familier , c’est presqu'un prince qui le serait aussi ; le prince a pourtant beaucoup d’avantage.
M. Leibnitz avait un commerce de lettres proix. il m plaisait •• entrer dans les travaux ou dans les projets de tous les savants de l'Europe ; il leur fournissait des vues , il les animait , et cer- On était sür d'une réponse des qu’on lui écrivait , ne se fût-on propose que l’honneur de lui écrire. Il est impossible que ses lettres ne lui aient emporté un temps trèsconsidérable ; mais il aimait autant l’employer au profit ou à la gloire d’autrui , qu’à son profit ou à sa gloire particulière.
Il était toujours d'une humeur fort gaie; et a quoi servirait sans cela d’être philosophe? On l’a
« quand les hommes commenceront à être plus toges
■ qu'ils ne sont, et quand les grands auront appris à
■ mieux employer leurs richesses et leur puissance pour
■ leur propre bonheur. »
* M. NemeiU, dans la sixième partie de ses Mélanges, nous a conservé une anecdote qui |>eint le caractère véritablement bon de Leibnitz , et la manière innocente dont il savait sc délasser de ses travaux. Il faisait venir fort souvent citez lui, dit-il , des enfants de l’un et de l’autre sexe, et leur ordonnait de se livrer devant ses yeux aux amusements de leur âge. Tranquillement assis sur son fauteuil, il prenait plaisir à observer leurs jeux , à écouler leurs petits raisonnements , à épier la nature dans les uns et les autres ; et quand son Ame avait assez joui do ce spectacle innocent, il renvoyait ces enfants après leur avoir fait donner quelques sucreries. Observ. Inst, sur la littérature allemande, chez Saroyr , 1782, jxigc
1*A K M. DE FONTENELLE
vu très-aflligé à la mort du feu roi de Prusse et de l'électrice Sophie. La douleur d'un tel homme est la plus belle oraison funèbre.
Il se mettait aisément en colère , mais il en revenait aussitôt. Ses premiers mouvements n’étaient pas d’aimer la contradiction sur quoi que ce fût , mais il ne fallait qu’attendre les seconds ; et en effet , ces seconds mouvements , qui sont les seuls dont il reste des marques, lui feront éternellement honneur.
On l’accuse de n’avoir été qu’un grand et rigide observateur du droit naturel. Ses pasteurs lui en ont fait des réprimandes publiques et inutiles.
On l'accuse aussi d’avoir aimé l’argent. Il avait un revenu très-considérable en pensions , du duc de Wolferabutel , du roi d’Angleterre , de l’empereur, du czar, et vivait toujours assez grossièrement. Mais un philosophe ne peut guère , quoiqu'il devienne riche , se tourner à des dépenses inutiles et fastueuses qu’il méprise. De plus, M. Leibnitz laissait aller le détail de sa maison comme il plaisait à ses domestiques, et il dépensait beaucoup en négligence ; cependant la recette était toujours la plus forte; et on lui trouva après sa mort une grosse somme d'argent comptant qu’il avait caché. C’étaient deux années de son revenu. Ce trésor lui avait causé pendaut sa vie de grandes inquiétudes qu’il avait confiées à un ami ; mais il fut encore plus funeste à la femme de son seut héritier , fils de sa sœur, qui était curé d’une paroisse près de Leipzig. Gette femme , en voyant tant d’argent ensemble qui lui appartenait , fut si saisie de joie, qu’elle en mourut subitement •.
M. Eckard promet une vie plus complète de M. Leibnitz ; c'est aux mémoires qu’il a eu la bonté de me fournir qu’on en doit déjà cette ébauche. Il rassemblera en un volume toutes les pièces imprimées de ce grand homme , éparses en une infinité d’endroits, de quelque espèce qu’elles soient. Ce sera là , pour ainsi dire, une résurrection d’un corps dont les membres étaient extrêmement dispersés , et le tout prendra une nouvelle vie par cette réunion. De plus, M. Eckard donnera toutes les œuvres posthumes qui sont achevées, et des leibnitziana qui ne seront pas la partie du recueil la moins curieuse. Enfin il continuera l'histoire de Brunswick, dont M. Leibnitz n’a fait que ce qui est depuis le commencement du règne de Charlemagne jusqu'à l'an 1005. C'est prolonger la vie des grands hommes que de poursuivre dignement leurs entreprises.
1 M. Nemeilz dit que le neveu emporta quatorze à seize mille écris, et ne parle pas de l'accident de sa femme.