‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 332 sur 423 · LA RAISON · texte numérisé non relu

LA RAISON

1. Je commence pnr la question préliminaire de la conformité de la-foi avec la raison, et de l'usage de la philosophie dans la théologie, parce qu'elle a beaucoup d'influence sur la matière principale que nous allons traiter , et parce que M. Bayle l’y fait entrer partout. Me suppose que deux vérités ne sauraient se contredire ; que l’objet de la foi est la vérité que Dieu a révélée d’une manière extraordinaire , et que la raison est l'enchaînement des vérités, mais particulièrement (lorsqu’elle est comparée avec la fol) de celles où l'esprit humain peut atteindre naturellement , sans être aidé des lumières de la foi. Cette définition de la raison (c'est-à-dire de la droite et véritable raison) a surpris quelques personnes , accoutumées à déclamer contre la raison prise dans un sens vague. Ils m’ont répondu qu’ils n'avaient jamais entendu qu’on lui eût donné cette signification : c’est qu'ils n'avaient jamais conféré avec des gens qui s'expliquaient distinctement sur ces matières. Ils m’ont avoué cependant qu’on ne pouvait point blâmer la raison , prise dans le sens que je lui donnais. C'est dans le même sens qu'on oppose quelquefois la raison à l’expérience J loi raison consistant dans l'enchaînement des vérités, a droit de lier encore celles que l'expérience lui a fournies, pour en tirer des conclusions mixtes ; > mais la raison pure et nue, distinguée de l'expérience,, n’a à faire qu'à des vérités indépendantes desi , sens. Et l’on peut comparer la fol avec l'expérience , puisque la foi (quant aux motifs qui la vérifient) dépend de l'expérience de ceux qui ont vu les miracles , sur lesquels la révélation est fondée, et de la tradition digne de croyance,

qui les a fait passer jusqu'à nous, soit par les Écritures, soit par le rapport de ceux qui les ont conservées : à peu prés comme nous nous fondons sur t expérience de ceux qui ont vu la Chine , et sur la crédibilité de leur rapport , lorsque nous ajoutons foi aux merveilles qu’on nous raconte de ce pays éloigné. Sauf à parler ailleurs du mouvement intérieur du Saint-Ésprit, qui s’empare des âmes , et les persuade et les porte au bien, c’est-à-dire, à la foi et à la charité, sans avoir toujours besoin de motifs.

2. Or les vérités de la raison sont de deux sortes. Les unes sont ce qu’on appelle les vérités étemelles, qui sont absolument nécessaires, en sorte que l'opposé implique contradiction ; et telles sont les vérités, dont la nécessité est logique , métaphysique ou géométrique , qu’on ne saurait nier, sans pouvoir être mené à des absurdités. Il y en a d'autres qu’on peut appeler positives, parce qu’elles sont les lois qu'il a plu à Dieu de donner à la nature, ou parce qu’elles en dépendent. Nous les apprenons , ou par l’expérience , c'est-à-dire o posteriori, ou par la raison , et à priori , c’est-à-dire, par des considérations de la convenance qui les ont fait choisir. Cette convenance a aussi ses règles et raisons ; mais c’est le choix libre de Dieu , et non pas une nécessité géométrique , qui fait préférer le convenable, et le porte à l'existence. Ainsi on peut dire que la nécessité physique est fondée sur la nécessité morale, c'est-à-dire, sur le choix du sage, digne de sa sagesse; et que l’une aussi bien que l'autre doit être distinguée de la nécessité géométrique. Celte nécessité physique est ce qui fait l'ordre de la nature, et consiste dans

DISCOURS DE LA CONFORMITÉ

les règles du mouvement, et dans quelques autres lois générales , qu'il n plu a Dieu de donner aux choses en leur donnant l'ètre. Il est donc vrai que ce n’est pas sans raison que Dieu les a données ; car il ne choisit rien par caprice , et comme au sort , ou par une indifférence toute pure : mais les raisons générales du bien et de l'ordre, qui l'y ont porté, peuvent être vaincues dans quelques cas, par des raisons plus grandes d’un ordre supérieur.

S. Cela fait voir que Dieu peut dispenser les créatures des lois qu'il leur a prescrites , et y produire ce que leur nature ne porte pas" en faisant un miracle; et lorsqu'elles sont élevées à des perfections et à des facultés plus nobles que celles où elles peuvent arriver par leur nature , les scolastiques appellent cette faculté une puissance obédientietle , c’est-à-dire, que la chose acquiert en obéissant au commandement de celui qui peut donner ce qu’elle n’a pas : quoique ces scolastiques donnent ordinairement des exemples de cette puissance, que je tiens impossibles, comme lorsqu'ils prétendent que Dieu peut donner à la créature la faculté de créer. Il se peut qu’il y ait des miracles que Dieu fait par le ministère des anges , où les lois de la nature ne sont point violées , non plus que lorsque les hommes aident la nature par l’art , l'artifice des anges ne différant du nétre que par le degré de perfection ; cependant il demeure toujours vrai que les lois de la nature sont sujettes à la dispensation du législateur; au lieu que les vérités éternelles , comme celles de la géométrie , sont tout à fait indispensables , et la foi n’y saurait être contraire. C’est pourquoi il ne se peut faire qu'il y ait une objection invincible contre la vérité. Car si c’est une démonstration fondée sur des principes ou sur des faits incontestables, formée par un enchaînement des vérités éternelles , la conclusion est certaine et indispensable , et ce qui y est opposé doit être faux ; autrement deux contradictoires pourraient être vraies en même temps. Que si l’objection n’est point démonstrative, elle ne peut former qu'un argument vraisemblable , qui n’a point de force contre la foi , puisqu'on convient que les mystères de la religion sont contraires aux apparences. Or, M. Bayle déclare dans sa réponse posthume à M. le Clerc , qu’il ne prétend point qu'il y ait des démonstrations contre les vérités de la foi ; et par conséquent toutes ces difficultés invincibles, ces combats prétendus de la raison contre la foi s'évanouissent.

fit motus animorum alquc hæc discrimina tanta

Pulverjs exiguijactu compressa quiescunt.

4. Les théologiens protestante , aussi bien que ceux du parti de Rome, conviennent des maximes que je viens de poser , lorsqu’ils traitent la matière avec soin ; et tout ce qu'on dit contre la raison ne porte coup que contre une prétendue raison , corrompue et abusée par de fausses apparences. Il en est de même des notions de la justice et de la bonté de Dieu. Ou en parle quelquefois comme si nous n’en avions aucune idée ni aucune définition. Mais en ce cas nous n’aurions point de fondement de lui attribuer ces attributs , ou de l’en louer. Sa bonté et sa justice , aussi bien que sa sagesse , ne different des nôtres que parce qu’elles sont infiniment plus parfaites. Ainsi les notions simples , les vérités nécessaires , et les conséquences démonstratives de la philosophie , ne sauraient être contraires à la révélation. Et lorsque quelques maximes philosophiques sont rejetées en théologie, c’est qu’on tient qu’elles ne sont que d'une nécessité physique ou morale , qui ne parle que de ce qui a lieu ordinairement , et se fonde par conséquent sur les apparences, mais qui peut manquer , si Dieu le trouve bon.

5. Il parait, par ce que je viens de dire , qu’il y a souvent un peu de confusion dans les expressions de ceux qui commettent ensemble la philosophie et la théologie , ou la foi et la raison : ils confondent expliquer, comprendre, pruuver , soutenir. Et je trouve que M. Bayle, tout pénétrant qu’il est, n’est pas toujours exempt de cette confusion. Les mystères se peuvent expliquer autant qu'il faut pour les croire ; mais on ne les saurait comprendre , ni faire entendre comment ils arrivent: c'est ainsi que, même en physique , nous expliquons jusqu'à un certain point plusieurs qualités sensibles, muis d’une manière imparfaite , car nous ne les comprenons pas. Il ne nous est pas possible non plus de prouver les mystères par la raison : car tout ce qui se peut prouver a priori , ou par la raison pure , se peut comprendre. Tout ce qui nous reste donc, après avoir qjouté foi aux mystères sur les preuves de la vérité de la religion (qu’on appelle motifs de crédibilité), c’est de les pouvoir soutenir contre les objections ; sans quoi nous ne serions point fondés à les croire , tout ce qui peut être réfuté d'une manière solide et démonstrative ne pouvant manquer d’être faux ; et les preuves de la vérité de la religion qui ne peuvent donner

DE LA FOI AVEC LA RAISON

qu'une certitude morale , seraient balancées et même surmontées pnr des objections qui donneraient une certitude absolue , si elles étnient convaincantes et tout à fait démonstratives. Ce fieu nous pourrait sufüre pour lever les difficultés sur l'usage de la raison et de la philosophie par rapport à la religion , si on n'avait pas à faire bien souvent à des personnes prévenues. Mais comme la matière est importante , et qu'elle a été fort embrouillée , il sera h propos d'entrer dans un plus grand détail.

G. La question de la conformité de la foi avec la raison a toujours été un grand problème. Dans la primitive Église, les plus habiles auteurs chrétiens s'accommodaient des pensées des platoniciens, qui leur revenaient le plus, et qui étaient le plus en vogue alors. Peu à peu Aristote prit la place de Platon , lorsque le goiit des systèmes commença à régner , et lorsque la théologie même devint plus systématique par les 1 décisions des conciles généraux, qui fournissaient des formulaires précis et positifs. Saint Augustin, Boëce et Cnssiodore dans l'Occident, et saint Jean de Damas dans l'Orient , ont contribué le plus A réduire la théologie en forme de science , sans parler de Bède , Alcuin , saint Anselme, et quelques autres théologiens versés dans la philosophie, jusqu'à ce qu'enfln les scolastiques survinrent, et que le loisir des cloîtres dounant carrière aux spéculations, aidées par la philosophie d'Aristote traduite de l'arabe, on acheva de faire un composé de théologie et de philosophie , dons lequel la plupart des questions venaient du soin qu'on prenait de concilier la foi avec la raison. Mais ce n'était pas avec tout le succès qui aurait été à souhaiter , parce que la théologie avait été fort corrompue par le malheur des temps, par l’ignorance et par l'entêtement; et parce que la philosophie, outre ses propres défauts, qui étaient très-grands , se trouvait chargée de ceux de la théologie , qui se ressentait A son tour de l’association d'une philosophie très-obscure et très-imparfaite. Cependant il faut avouer avec l'incomparable Grotius, qu’il y a quelquefois de l'or caché sous les ordures du latin barbare des moines : ce qui m’a fait souhaiter plus d'uuc fois qu'un habile homme, que sa fonction eût obligé d'apprendre le langage de l'école, eût voulu en tirer ce qu’il y a de meilleur, et qu'un autre Petau ou Thomassin eussent fait A l'égard des scolastiques ce que ces deux savants hommes ont fait A l'egard des Pères. Ce serait un ouvrage très-curieux et très -important pour

l'histoire ecclésiastique , et qui continuerait celle dre dogmes jusqu'au temps du rétablissement des belles-lettres ( par le moyen desquelles les choses ont changé de face) , et même au delà. Car plusieurs dogmes , comme ceux de la prédétermination physique , de la science moyenue , du péché philosophique, des précisions objectives, et beaucoup d'autres dans la théologie spéculative , et même dans la théologie pratique des cas de conscience, ont été mis en vogue, même après le concile de Trente.

7. Un lieu avant ces changements , et avant la grande scission de l’Occident qui duie encore, il y avait en Italie une secte de philosophes qui combattait cette conformité de la foi avec la raison, que nous soutenons. On les nommait averroîsles, parce qu’ils s'attachaient A un auteur arabe célèbre , qu’on appelait le commentateur par excellence , et qui paraissait être le mieux entré dans le sens d'Aristote parmi ceux de sa nation. Ce commentateur, poussant ce que des interprètes grecs avaient déjà enseigné , prétendait que suivant Aristote, et même suivant la raison (ce qu'on prenait presque alors pour la même chose), l'immortalité de l'Ame ne pouvait subsister. Voici son raisonnement. Le genre humain est éternel , selon Aristote : donc , si les Ames particulières ne périssent pas, il faut venir A la métempsycose rejetée par ce philosophe; ou, s'il y a toujours des âmes nouvelles, il faut admettre l'intlnité de ces âmes conservées de toute éternité : mais l'infinité actuelle est impossible , selon la doctrine du même Aristote : donc il faut conclure que les Ames , c'est-à-dire les formes des corps organiques, doivent périr avec ces corps; ou du moins l'entendement passif appartenant en propre à un chacun. De sorte qu’il ne restera que l’entendement actif, commun A tous les hommes, qu’Aristote disait venir de dehors, et qui doit travailler partout où les organes y sont disposés ; comme le vent produit une espece de musique , lorsqu'il est poussé dans des tuyaux d'orgue bien ajustés.

g. Il n’y avait rieu de plus faible que cette prétendue démonstration ; il ne se trouve point qu’Aristote ait bien réfuté la métempsycose, ni qu’il ait prouvé l'etcrnité du genre humain ; et, après tout, il est très-faux qu’un infini actuel soit impossible. Cependant cette démonstration passait pour invincible chez les aristotéliciens, et leur faisait croire qu'il y avait une certaine intelligence sublunaire , dont la participation faisait notre entendement actif. Mais d'autres

DISCOURS DE LA CONFORMITÉ

■nains attachés à Aristote allaient jusqu'à une âme universelle qui fût l’océan de toutes les âmes particulières, et croyaient cette âme universelle seule capable de subsister, pendant que les âmes particulières naissent et périssent. Suivant ce sentiment, les âmes des animaux naissent en se détachant comme des gouttes de leur océan, lorsqu’elles trouvent un corps qu elles peuvent animer ; et elles périssent en se rejoignant à l’océan des âmes quand le corps est défait , comme les ruisseaux se perdent dans la mer. Et plusieurs allaient à croire que Dieu est cette âme universelle , quoique d'autres aient cru qu’elle était subordonnée et créée. Cette mauvaise doctrine est fort ancienne , et fort capable d'éblouir le vulgaire. Elle est exprimée dans ces beaux vers de Virgile (Æn. VI, v. 724) :

l'rincipio cor lum ac terrain rampasque hqurutes , Lucenlemqvt 1 globum lu tue , Tt (arnaque astra, Spin tus intus alil , totamque tuf usa per arttis . Mens agitat molem , et magno se corpore miscet.

Et encore ailleurs (Georg. IV, v. 221 ) :

Deum namque ire per nmne s Terrasque tractusque maris cretumque prnfundum : Hine péatdes , armenta, ciras, qenusomne/rrarum, Qurmque sibi tenues nascentem arcessere citas. Scillcet hue redit (lande oc résolu la re/erri.

9. L’âme du monde de Platon a été prise dans ce sens par quelques-uns; mais il y a plus d'apparence que les stoïciens donnaient dans cette âme commune qui absorbe toutes les autres. Ceux qui sont de ce sentiment pourraient être appelés mmopsychites , puisque, selon eux, Il n'y a véritablement qu'une seule âme qui subsiste. M. Dernier remarque que c’est une opinion presque universellement reçue cher les savants dans la Perse et dans les États du Grand Mogol ; il parait même qu’elle a trouvé entrée chez les cobalistes et chez les mystiques, lin certain Allemand natif de la Souabe, devenu juif il y a quelques années , et dogmatisant sous le nom de Moses Germanus , s’étant attaché aux dogmes de Spinosa, a cru que Spinosa renouvelle l’ancienne cabale des Hébreux ; et un savant homme , qui a réfuté ce prosélyte juif, parait être du même sentiment. L'on sait que Spinosa ne reconnaît qu'une seule substance dans le monde , dont les âmes individuelles ne sont que des modifications passagères. Valentin Weigel , pasteur de Tschopa en Misait1 , homme d'esprit , et qui en avait même trop, quoiqu’on l'ait voulu faire passer

pour un enthousiaste, en tenait peut-être quelque chose , aussi bien que celui qui se nomme Jean Angélus Silésien , auteur de certains petits vers de dévotion allemands assez jolis, eu forme d'épigrummes, qu’on vient de réimprimer. Et généralement la déification des mystiques pouvait recevoir ce mauvais sens. Gerson a déjà écrit contre Rusbroek, auteur mystique, dont l’intention était bonne apparemment , et dont les expressions sont excusables; mais il vaut mieux écrire d’une manière qui n’ait point besoin d'être excusée. Quoique j'avoue aussi que souvent les expressions outrées, et pour ainsi dire poétiques, ont plus de force pour toucher et pour persuader, que ce qui sc dit avec régularité.

10. L’anéantissement de ce qui nous appartient en propre, porte fort loin par les quiétistes, pourrait bien être aussi une impiété déguisée chez quelques-uns : comme ce qu’on raconte du quiétisme de Foë, auteur d'une grande secte de la Chine, lequel , après avoir prêché sa religion pendant quarante ans, sc sentant proche de la mort, déclara A ses disciples qu’il leur avait caché la vérité sous le voile des métaphores, et que tout.se réduisait au néant, qu'il disait être le premier principe de toutes choses. C’était encore pis , ce semble , que l’opinion des averrolstes. L’une et l'autre doctrine est insoutenable , et même extravagante : cependant quelques modernes n’ont point fait difficulté d'adopter cette âme universelle et unique qui engloutit les autres. Elle n’a trouvé que trop d'applaudissements parmi les prétendus esprits forts, et le sieur de Preissac , soldat et homme d’esprit , qui se mêlait de philosophie , l’a étalée autrefois publiquement dans ses discours. Le système de Yharmonie préétablie est le plus capable de guérir ce mal. Car il fait voir qu’il y a nécessairement des substances simples et sans étendue, répandues par toute la nature; que ces substances doivent toujours subsister indépendamment de tout autre que de Dieu, et qu’elles ne sont jamais séparées de tout corps organisé. Ceux qui croient que des âmes capables de sentiment , mais incapables de raison , sont mortelles, ou qui soutiennent qu’il n’y a que les âmes raisonnables qui puissent avoir du sentiment, donnent beaucoup de prise aux monopsychites ; car il sera toujours difficile de persuader aux hommes que les bêtes ne sentent rien ; et quand on accorde une fois que ce qui est capable do sentiment peut périr, il est difficile de maintenir par la raison l’immortalité de nos âmes.

I)E LA FOI AVEC LA RAISON

11. J 'al fait cette petite digression , parce qu'elle m’a paru de saison dans un temps où l'on n'a que trop de disposition à renverser jusqu’aux fondements de la religion naturelle ; et je reviens aux averroistes, qui se persuadaient que leur dogme était démontré suivant la raison ; ce qui leur faisait avancer que l’âme de l'homme est mortelle selon la philosophie, pendant qu’ils protestaient de se soumettre à la théologie chrétienne, qui la déclare immortelle. Mais cette distinction passa pour suspecte, et ce divorce de la foi et de la raison fut rejeté hautement par les prélats et par les docteurs de ce temps-lù, et condamné dans le dernier concile de l.ntrnn sous Léon X , où les savants furent exhortés â travailler pour lever les difficultés qui semblaient commettre ensemble la théologie et la philosophie. La doctrine de leur incompatibilité ne laissa pas de se maintenir incognito : Pomponnée en fut soupçonné, quoiqu’il s’expliquât autrement ; et la secte même des averrotstes se conserva par tradition. On croit que César Cremonin, philosophe fameux en son temps, en a été un des arcs-boutants. André Césa/pin, médecin ( auteur de mérite , et qui a le plus approché de la circulation du sang, après Michel Servet) , a été accusé par Nicolas Taurel (dans un livre intitulé Alpes Cœsœ ) d’être de ces péripateticiens contraires à la religion. On trouve aussi des traces de cette doctrine dans le Circulas Pisanus Claudii Ileriganlt, qui fut un auteur français de nation , transplanté en Italie , et enseignant la philosophie à Pise : mais surtout les écrits et les lettres de Gabriel Nctudé, aussi bien que les Naudteana, font voir que l’averroïsme subsistait encore quand ce savant médecin était en Italie. La philosophie corpusculaire, Introduite un peu après, parait avoir éteint cette secte trop péripatéticienne , ou peut-être y a été mêlée ; et il se peut qu'il y ait des atomistes qui seraient d'humeur à dogmatiser comme ces av erroistes , si les conjonctures le permettaient ; mais cet abus ne saurait faire tort à ce qu'il y a de bon dans la philosophie corpusculaire , qu’on peut fort bien combiner avec ce qu’il y a de solide dans Platon et dans Aristote, et accorder l’un et l’autre avec la véritable théologie.

12. Les réformateurs, et Luther surtout, comme j’ai déjà remarqué , ont parlé quelquefois comme s'ils rejetaient la philosophie, et comme s'ils la jugeaient ennemie de la foi. Mais, à le bien prendre, on voit que Luther n’entendait par la philosophie que ce qui est conforme

nu cours ordinaire de la nature, ou peut-être même ce qui s'enseignait dans les écoles ; comme lorsqu'il dit qu'il est impossible en philosophie , c'est-à-dire dans l’ordre de la nature, que le Verbe se fasse chair, et lorsqu'il va jusqu'à soutenir que ce qui est vrai en physique pourrait être faux en morale. Aristote fut l’objet de sa colère, et il avait dessein de purger la philosophie des l'an 1S1G, lorsqu'il ne pensait peut-être pas encore â réformer l’Église. Mais enfin il se radoucit, et souffrit que dans l’apologie de la confession d’Augsbourg , on parlât avantageusement d’Aristote et de sa morale. Mélanchtbon , esprit solide et modéré, fit de petits systèmes des parties de la philosophie, accommodées aux vérités de la révélation, et utiles dans la vie civile, qui méritent encore présentement d’être lus. Après lui , Pierre de la Ramée se mit sur les rangs : sa philosophie fut fort en vogue; la secte des ramistes fut puissante en Allemagne , et fort suivie parmi les protestants, et employée même en théologie, jusqu’à ce que la philosophie corpusculaire fût ressuscitée, qui fit oublier celle de Ramus, et affaiblit le crédit des péripatéticiens.

iS. Cependant plusieurs théologiens protestants, s’éloignant le plus qu’ils pouvaient de In philosophie de l’école, qui régnait dans le parti opposé , allaient jusqu’au mépris de la philosophie même qui leur était suspecte ; et la contestation éclata enfin â Helmstat par l’animosité de Daniel Hofman, théologien habile d’ailleurs, et qui avait acquis autrefois de la réputation â la conférence de Quedlinbourg , où Tilcman Hcshusius et lui avaient été de la part du dur Jules de Rrunswick , lorsqu'il refusa de recevoir la formule de concorde. Je ne sais comment le docteur Hofman s'emporta contre la philosophie , au lieu de se contenter de blâmer les abus que les philosophes en font ; mais il eut en tète Jean Caselius, homme célèbre, estimé des princes et des savants de son temps ; et le duc de Brunswick Henri Jules (fils de Jules, fondateur de l'université) , ayant pris la peine lui-même d’examiner la matière, condamna le théologien. Il y a eu quelques petites disputes semblables depuis, mais on a toujours trouvé que c’étaient des malentendus. Paul Slevogt , professeur célèbre à Iéna en Thuringe , et dont les dissertations qui nous restent marquent encore combien il était versé dans la philosophie scolastique et dans la littérature hébraïque, avait publié dans sa jeunesse, sous le titre de Perrigilium , un petit

DISCOURS DK LA CONFORMITE

livre de dissidio theolagi et philosophi in utriusque principiis fundato, au sujet de la question si Dieu est cause par accident du péché. Mais on voyait bien que son but était de montrer que les théologiens abusent quelquefois des termes philosophiques.

I I. Pour venir à ce qui est arrivé de mon temps , je me souv iens qu'en 1 666 , lorsque Louis Meyer, médecin d'Amsterdam, publia sans se nommer le livre intitulé Philosophia Scripturœ interpres (que plusieurs ont donné mal à propos à Spinosa son ami), les théologiens de Hollande se remuèrent, et leurs écrits contre ce livre fireut naître de grandes contestations entre eux , plusieurs jugeant que les cartésiens, en reftitant le philosophe anonyme, avaient trop accordé à la philosophie. Jean de Labadie (avant qu'il se fût sépare des Églises réformées , sous prétexte de quelques abus qu'il disait s'étre glisses dans In pratique publique, et qu'il jugeait insupportables j attaqua le livre de M. de \\ olzoguc , et le traita de pernicieux ; et d'un autre côté M. Vogelsang, M. van der Waeyen, et quelques autres anti-coccéiens combattirent aussi le même litre avec beaucoup d'aigreur; mais l'accusé gagna sa cause dans un synode. On |iarla depuis en llullunde de théologiens rutionaux et non rutionaux, distinction de parti dont M. Bayle fait souvent mention , se déclarant enlin contre les premiers ; mais il ne parait pas qu’on ait encore bien donné les règles précises dont Us uns et les autres conviennent ou ne conviennent pas à l’égard de l'usage de la raison dans l'explication de la sainte Ecriture.

16. Une dispute semblable a pensé troubler encore depuis peu les Églises de la confession d'Augsbourg. Quelques maîtres es arts dans l’université de Leipzig , faisant des leçons particulières chez eux aux étudiants qui les allaient trouver pour apprendre ce qu'on appelle la philologie sacrée , suivant l'usage de cette université et de quelques autres, ou ce genre d'étude n'est point réservé à la faculté de théologie ; ces maîtres, dis-je, pressèrent l'étude des saintes Ecritures et l’exercice de la piété plus que leurs pareils n'avaient coutume de faire. Et l'on prétend qu'ils avaient outré certaines choses, et donné des soupçons de quelque nouveauté dans la doctrine : ce qui leur fit donner le nom de pietislcs, comme d'une secte nouvelle ; nom qui depuis a fait tant de bruit en Allemagne, et a été appliqué bien ou mal à ceux qu'on soupçonnait, ou qu'on faisait semblant de soupçonner de fa-

natisipe, ou même d'hypocrisie, cachée sous quelque apparence de reforme. Or, quelques-uns des auditeurs de ces maîtres s'étaut trop distingues par des maniérés qu'on trouva rhoquantes, et entre autres par le mépris de la philosophie , dont on disait qu'ils avaient brûlé les cahiers des leçons, on crut que leurs maîtres rejetaient la philosophie : mais ils s'en justifièrent fort bien, et on ne put les convaincre, ni de cette erreur, ni des hérésies qu'on leur imputait.

16. La question de l'usage de la philosophie dans la théologie a été fort agitee parmi les chrétiens , et l’on a eu de la peine à convenir des bornes de cet usage , quand on est entré dans le détail. Les mystères de la Trinité, de l'Incarnation et de la sainte Cène donnèrent le plus d'occasion à la dispute. Les photiniens nouv eaux, combattant les deux premiers mystères, se servaient de certaines maximes philosophiques, dont André Keslcr, théologien de la confession d'Augsbourg, a donné le précis dans les traités divers qu’il a publies sur les parties de la philosophie socinicune. Mais quant à leur métaphysique , on s’en pourrait instruire davantage par la lecture de celle de Christophlc Stegman, socinien, qui n’est pas encore imprimée, que j'avais vue dans ma jeunesse, et qui m’a été encore communiquée depuis peu.

1 7. Caiovius et Scherzerus, auteurs bien versés dans la philosophie de l'école , et plusieurs autres théologiens habiles, ont amplement répondu aux socinieus, et souvent avec succès, ne s'étant point contentés des réponses générales un peu cavalières dont on se servait ordinairement contre eux , et qui rev enaient A dire que leurs maximes étaient bonnes en philosophie et non pas en théologie ; que c'était le defaut de l'hétérogénéité qui s'appelle piTciôast; (!< düXo vive*; , si quelqu'un les employait quand il s'agit de ce qui pusse la raison; et que la philosophie devait être traitée en serv ante , et non pas en maitressc , par rapport à la théologie, suivant le titre du livre de Itohert Baronius, Écossais, intitulé : Philosophât theolagiœaneillans. Enfin, que c'était une Agar auprès de Sara , qu’il fallait chasser de la maison avec son Ismaël , quand elle faisait la mutine. Il y a quelque chose de bon dans ces réponses ; maiseommeonen pourraitabuscr, et commettre mal à propos les vérités naturelles et les vérités révélées , les savants se sont attachés a distinguer ce qu'il y a de nécessaire et d'indispensable dans les vérités naturelles ou philosophi-

! ques d'avec ce qui tic l'est poiut.

UE LA FOI AVEC LA RAISON

18. Les deux partis protestauts sont assez d'accord entre eux quand il s'agit de faire la guerre aux soeiniens; et comme la philosophie de ces sectaires n’est pas des plus exactes, on a réussi ie plus souvent à la battre en ruine. Mais les mêmes protestants se sont brouillés entre eux à l’occasion du sacrement d'Eucharistie , lorsqu’une partie de ceux qui s’appellent réformés (c’est-àdire ceux qui suivent en cela plutôt Zwingle que Calvin) a paru réduire la participation du corps de Jésus-Christ dans la sainte Cène , à une simple représentation de ligure , en se servant de la maxime des philosophes, qui porte qu'un corps ne peut être qu'en un seul lieu à la fois : au lieu que les éranpc//ÿucs(quis’appeilent ainsi, dans un sens particulier , pour se distinguer des réformés), étant plus attachés au sens littéral, ont jugé avec Luther que cette participation était réelle , et qu’il y avait là un mystère surnaturel. Ils rejettent , à la vérité , le dogme de la transsubstantiation, qu'ils croient peu fondé dans le texte ; et ils n’approuvent point non plus celui de la consubstantiation ou de l’impanation , qu'on ne peut leur imputer que faute d’être bien informé de leur sentiment , puisqu'ils n’admettent point l’inclusion du corps de Jésus-Christ dans le pain , et ne demandent même nucunc union de l'un avec l'autre; mais ils demandent au moins une concomitance, en sorte que ces deux substances soient reçues toutes deux en mémo temps, lis croient que la signification ordinaire des paroles de Jésus-Christ, dans une occasion aussi importante que celle où il s'agissait d’exprimer ses dernières volontés, doit être conservée; et pour maintenir que ce sens est exempt de toute absurdité qui nous en pourrait éloigner , ils soutiennent que la maxime philosophique, qui borne l’existence et la participation des corps à un seul lieu , n’est qu'une suite du cours ordinaire de la nature. Ils ne détruisent pas pour cela la présence ordinaire du corps de notre Sauveur , telle qu’elle peut convenir au corps le plus glorifié. Ils n’ont point recours à je ne sais quelle diffusion d’ubiquité, qui le dissiperait et ne le laisserait trouver nulle part, et Us n'admettent pas non plus la réduplicatiou multipliée de quelques scolastiques, comme si un même corps était en même temps assis ici, et debout ailleurs. Enfin ils s’expliquent de telle sorte , qu'il semble à plusieurs que le sentiment de Calvin, autorisé par plusieurs confessions de foi des églises qui ont reçu la doctrine de cet auteur, lorsqu'il établit une participation de la substance, n'est pas si

éloigné de la confession d’AugslKHirg qu’on pourrait penser, et ne diffère peut-être qu’en ce que, pour cette participation , il demande la véritable foi, outre la réception orale des symboles, et exclut par conséquent les indignes.

19. On voit par là que le dogme de la participation réelle et substantielle se peut soutenir ( sans recourir aux opinions étranges de quelques scolastiques) par une analogie bien entendue entre l'opération immédiate et ta présence. El comme plusieurs philosophesont jugé que, même dans l’ordre de la nature , un corps peut opérer Immédiatement en distance sur plusieurs corps éloignés, tout à la fois, ils croient, à plus forte raison , que rien ne peut empêcher la toutepuissance divine de faire qu’un corps soit présent à plusieurs corps ensemble, n’y ayant pas un grand trajet de l’opération Immédiate à la présence, et peut-être l’une dépendant de l'autre. Ii est vrai que, depuis quelque temps, les philosophes modernes ont rejeté l’opération naturelle immédiate d’un corps sur un autre corps éloigné : et J’avoue que je suis de leur sentiment. Cependant l’opération en distance vient d’être réhabilitée en Angleterre par l’excellent SJ. Newton, qui soutient qu’il est de la nature des corps de s’attirer et de peser les uns sur les autres , à proportion de la masse d’un chacun et des rayons d’attraction qu’il reçoit : sur quoi le célèbre M. Locke a déclaré, en répondant à M. l’évêque Stillingfleet, qu’upresavoir vu le livredeM. Newton , il rétracte ce qu’il avait dit lui-même , suivant l’opinion des modernes, dans son Essai sur l’entendement, savoir, qu’un corps ne peut opérer immédiatement sur un autre , qu'en le touchant par sa superficie et en le poussant par son mouvement : et II reconnaît que Dieu peut mettre des propriétés dans la matière qui la fassent opérer dans l’éloignement. C’est ainsi que les théologiens de la confession d’ Augsbourg soutiennent qu'il dépend de Dieu , non-seulement qu’un corps opère immédiatement sur plusieurs autres éloignés entre eux, mais qu’il existe même auprès d’eux et en soit reçu d’une manière dans laquelle les intervalles des lieux et les dimensions des espaces n’aient point de part. Et quoique cet effet surpasse les forces de la nature , ils ne croient point qu’on puisse faire voir qu’il surpasse la puissance de l’auteur de la nature, à qui il est aisé d’abroger les lois qu’il a données, ou d’en dispenser comme bon lui semble , de la même manière qu’il n pu faire nager le fer sur l’eau et suspendre l'operation du feu sur le corps humain.

500 DISCOURS DE LA CONFORMITE

20. J'ai trouvé, en conférant le Ralionale theologicum de Nlcolaus Vedelius avec la réfutation de J oannes Mustcus , que ees deux auteurs , dont l’un est mort professeur à Franeker, après avoir enseigné à Genève, et l'autre a été fait enfin premier théologien a Iéna , s'accordent assez sur les règles principales de l'usage de la raison, mais que c'est dans l’application des règles qu'ils ne conviennent pas. Car ils sont d’accord que la révélation ne saurait être contraire aux vérités, dont la nécessité est appelée par les philosophes logique ou métaphysique, c'est-à-dire, dont l'opposé implique contradiction ; et ils admettent encore tous deux, que la révélation pourra combattre des maximes dont la nécessite est appelée physique , qui n’est fondée que sur les lois que la volonté de Dieu a prescrites à la nature. Ainsi la question , si la présence d'un même corps en plusieurs lieux est possible dans l'ordre surnaturel , ne regarde que l’application de la règle , et pour décider cette question démonstrativement par la raison , il faudrait expliquer exactement en quoi consiste l'essence du corps. Les réformés mêmes ne conviennent pas entre eux là-dessus; les cartésiens la réduisent à l’étendue , mais leurs adversaires s'y opposent , et Je crois même avoir remarqué que Gisbertus Voetius, célèbre théologien d'L'trecht, doutait de la prétendue impossibilité de la pluralité des lieux.

21. D'ailleurs quoique les deux partis protestants conviennent qu’il faut distinguer ces deux nécessités que je viens de remarquer , c’est-à-dire la nécessité métaphysique et la nécessité physique , et que la première est indispensable, même dans les mystères , ils ne sont pas encore assez convenus des règles d’interprétation qui peuvent servir à déterminer en quel cas il est permis d'abandonner la lettre, lorsqu'on n’est pas assuré qu’elle est contraire aux vérités indispensables : car ou conv ient qu'il y a des cas où il faut rejeter une interprétation littérale , qui n’est pas absolument impossible, loraqu'elleest peu convenable d’ailleurs. Par exemple , tous les interprètes conviennent que lorsque Notrc-Seigneur dit qu’Hérode était un renard , il l'entendait métaphoriquement; et il en faut venir là, à moins de s'imaginer, avec quelques fanatiques, que, pour le temps que durèrent les paroles de Notre-Seigneur,Herodefutchaugé effectivement en renard. Mais il n'en est pas de même des textes fondamentaux des mystères, où les théologiens de la confession d’Augslvourg jugent qu'il faut se tenir au sens littéral ; et cette discussion appartenant

à l'art d'interpréter et non pas à ce qui est proprement de la logique, nous n’y entrerons point ici , d’autant qu'elle n'a rien de commun avec les disputes qui se sont élevées depuis peu sur la conformité de la foi avec la raison.

22. Les théologiens de tous les partis, comme je pense ( les seuls fanatiques exceptés) , conv iennent au moins qu'aucun article de foi ne saurait impliquer contradiction , ni contrevenir aux démonstrations aussi exactes que celles des mathématiques, où le contraire de la conclusion peut être réduit ab absurdum , c'est-à-dire , à la contradiction ; et saint Athanase s'est moqué avec raison du galimatias de quelques auteurs de son temps, qui avaient soutenu que Dieu avait pâti sans passion. Passus est impassibi/iter. 0 ludicram doctrinam , œdijieantem simul et demolientcm ! Il s'ensuit de là que certains auteurs ont été trop faciles à aeeorder que la sainte Trinité est contraire à ce grand principe, qui porte que deux choses , qui sont les mêmes avec une troisième, sont aussi les mêmes entre elles; c'est-àdire, si A est le même avec B, et si C est le même avec B , qu’il faut qu'A et C soient aussi les mêmes entre eux. Car ce principe est une suite immédiate de celui de la contradiction , et fait le fondement de toute la logique; et s'il cesse, il n’y a pas moyen de raisonner avec certitude. Ainsi lorsqu'on dit que le Père est Dieu, que le Fils est Dieu , et que le Saint-Esprit est Dieu , et que cependant il n'y a qu’un Dieu , quoique ces trois personnes diffèrent entre elles, il faut juger que ce mot Dieu n’n pas la même signification au commencement et à la lin de cette expression. En efTet, il signifie tantôt la substance divine, tantôt une personne de la divinité. Et l’on peut dire généralement qu’il faut prendre garde de ne jamais abandonner les vérités nécessaires et éternelles pour soutenir les mystères, de peur que les ennemis de la religion ne prennent droit là-dessus de décrier et la religion et les mystères.

23. La distinction qu’on a coutume de faire entre ce qui est au-dessus de la raison et ce qui est contre la raison , s’accorde assez avec la distinction qu'on vient de faire entre les deux espèces de la nécessité. Car ce qui est contre la raison e?t contre les vérités absolument certaines et indispensables; et ce qui est au-dessus de la raison est contraire seulement à ce qu'on a coutume d'expérimenter ou de comprendre. C'est |H>urqu»i je m'étonne qu'il y ait des gens d'esprit qui combattent cette distinction, et que M. Bayle

DE LA FOI AVEC LA RAISON

soit de ce nombre. Elle est assurément très-bien fondée. Une vérité est au-dessus de la raisoti quand notre esprit (ou même tout esprit créé) ne la saurait comprendre : et telle est, à mon avis, la sainte Trinité; tels sont les miracles réservés à Dieu seul, comme, par exemple, la création ; tel est le choix de l’ordre de l’univers , qui dépeud de l'harmonie universelle et de la connaissance distincte d’une inllnité de choses à la fois. Mais une vérité ne saurait jamais être contre la raison ; et bien loin qu’un dogme combattu et convaincu par la raison soit incompréhensible, l'on peut dire que rien n’est plus aisé à comprendre , ni plus manifeste que son absurdité. Car j’ai remarqué d’abord que par la saison on n’entend pas ici les opinions et les discours des hommes, ni même l'habitude qu'ils ont prise de juger des choses suivant le cours ordinaire de la uature , mais l'enchainemeut inviolable des vérités.

24. Il faut venir maintenant à la grande question que M. Bayle a mise sur le tapis depuis peu, savoir, si une vérité , et surtout une vérité de foi , pourra être sujette é des objections insolubles. Cet excellent auteur semble soutenir hautement l'affirmative de cette question ; il cite des théologiens graves de sou parti , et même de celui de Rome , qui paraissent dire ce qu’il prétend ; et il allègue des philosophes qui ont cru qu’il y a même des vérités philosophiques dont les défenseurs ne sauraient répondre aux objections qu’on leur fait 11 croit que la doctrine de la prédestination est de cette nature dans la théologie , et celle de la composition du continuum dans la philosophie. Ce sont en effet les deux labyrinthes qui ont exercé de tout temps les théologiens et les philosophes. Libertus Fromondus, théologien de Louvain (grand ami de Jansénius, dont il a même publié le livre posthume intitulé Augustinus) , qui a fort travaillé sur la grâce , et qui a aussi fait un livre exprès, intitulé Labyrinthus de compositione conlinui, a bien exprimé les difficultés de l'un et de l’autre; et le fameux Ochin a fort bien représenté ce qu'il appelle tes labyrinthes de la prédestination.

25. Mais ces auteurs n'ont point nié qu’il soit possible de trouver un fil dans ce labyrinthe, et ils auront reconnu la difficulté , mais ils ne seront point ailés du difficile jusqu’à l'impossible. Pour moi , j'avoue que je ne saurais être du sentiment de ceux qui soutiennent qu’une vérité peut souffrir des objections invincibles : car une objection est-elle autre chose qu’un argument

dont la conclusion contredit a notre these? Et un argument invincible n'est-il pas une démonstration? Et comment peut-on connaître la certitude des démonstrations , qu’en examinant l’argument en détail , la forme et la matière , afin de voir si la forme est bonne , et puis si chaque prémisse est ou reconnue, ou prouvée par un autre argument de pareille force, jusqu’à ce qu’ou n'ait besoin que de prémisses reconnues? Or, s’il y a une telle objection contre notre thèse , il faut dire que la fausseté de cette thèse est démontrée , et qu’il est impossible que nous puissions avoir des raisons suffisantes pour la prouver ; autrement deux contradictoires seraient véritables tout à la fois. Il faut toujours céder aux démonstrations , soit qu’ci les soient proposées pour affirmer , soit qu’on les avance en forme d'objections. Et il est injuste et inutile de vouloir affaiblir les preuves des adversaires sous prétexte que ce ne sont que des objections , puisque l'adversaire a le même droit , et peut renverser les dénominations en honorant ses arguments du nom de preuves , et abaissant les nôtres par le nom flétrissant d'objections.

26. C'est une autre question , si nous sommes toujours obligés d'examiner les objections qu’on nous peut faire, et de conserver quelque doule sur notre sentiment , ou ce qu’on appelle formidinem oppositi , jusqu’à ce qu’on ait fait cet examen. l’oserais dire que non , car autrement on ne viendrait jamais à la certitude, et notre conclusion serait toujours provisionnelle : et je crois que les habiles géomètres ne se mettront gucre en peine des objections de Joseph Scaliger contre Archimède, ou de celles de M. Hobbes contre Euclide ; mais c’est parce qu’ils sont bien sûrs des démonstrations qu'ils ont comprises. Cependant il est bon quelquefois d’avoir la complaisance d’examiner certaines objections : car , outre que cela peut servir à tirer les gens de leur erreur, il peut arriver que nous en profitions nous-mêmes ; car les paralogismes spécieux renferment souvent quelque ouverture utile , et donnent lieu à résoudre quelques difficultés considérables. C'est pourquoi j’ai toujours aimé des objectioris ingénieuses contre mes propres sentiments, et je ne les ai jamais examinées sans fhiit : témoin celles que M. Bayle a faites autrefois contre mon système de l’harmonie préétablie, sans parler ici de celles que M. Araauld, M. l’abbé Foucher et le père Lami , bénédictin , m’ont faites sur le même sujet. Mais pour revenir à la question principale, je conclus , par les raisons que je viens de rapporter , que lorsqu'on propose une objection coutre

DISCOURS DE LA CONFORMITÉ

quelque vérité , U est toujours possible d'y répondre comme il faut.

27. Peut-être aussi que M. Bayle ne prend pas les objections insolubles dans le sens que je viens d'exposer , et Je remarque qu'il varie , au moins dans ses expressions; car, dans sa réponse posthume à M. le Clerc, il n’accorde point qu'on puisse opposer des démonstrations aux vérités de la foi. Il semble donc qu’il ne prend les objections pour invincibles que par rapport à nos lumières présentes, et il ne désespère pas même, dans cette réponse , page 35 , que quelqu’un ne puisse un jour trouver un dénoûment peu connu jusqu'ici. On en parlera encore plus bas. Cependant je suis d’une opinion qui surprendra peutêtre : c’est que je crois que ce dénoûment est tout trouvé , et n’est pas même des plus difficiles , et qu’un genie médiocre , capable d'assez d’attention , et se servant exactement des règles de la logique vulgaire , est en état de répondre à l’objection la plus embarrassante contre la vérité, lorsque l'objection n’est prise que de la raison , et lorsqu'on prétend que c’est une démonstration. Et , quelque mépris que le vulgaire des modernes ait aujourd'hui (tour la logique d'Aristote, il faut reconnaître qu'elle enseigne des moyens infaillibles de résister à l'erreur dans ces occasions. Car on n'a qu'à examiner l’argument suivant les règles, et il y aura toujours moyen de voir s’il manque dans la forme, ou s’il y a des prémisses qui ne soient pas encore prouvées par un bon argument.

28. C’est tout autre chose quand il ne s’agit que des vraisemblances ; car l’art de juger des raisons vraisemblables n’est pas encore bien établi ; de sorte que notre logique à cet égard est encore très-imparfaite , et que nous n’en avons presque jusqu'ici que l'art de juger des démonstrations.- Mais cet art suffit ici : car quand il s'agit d'opposer la raison à un article de notre foi , on ne se met point en peine des objections qui n'aboutissent qu'à la vraisemblance : puisque tout le monde convient que les mystères sont contre les apparences, et n’ont rien de vraisemblable , quand on ne les regarde que du côté de la raison; mais il suflit qu’il n’y ait rien d'absurde. Ainsi il faut des démonstrations pour les réfuter.

29. Et c’est ainsi sans doute qu'on le doit entendre, quand la sainte Écriture nous avertit que la Bagcssc de Dieu est une folie devant les hommes , et quand saint Paul a remarqué que l'Évangile de Jésus-Christ est une folie aux tirées,

aussi bien qu'un scandale aux Juifs ; car an (bnct une vérité ne saurait contredire à l'autre , et la lumière de la raison n'est pas moins un don de Dieu que celle de la révélation. Aussi est-ce une chose sans difficulté parmi les théologiens qui entendent leur métier , que les motifs de crédibilité justifient , une fois pour toutes , l’autorité de la sainte Écriture devant le tribunal de la raison , afin que la raison lui cède dans la suite , comme à une nouvelle lumière, et lui sacrifie toutes ses vraisemblances. C’est à peu pris comme un nouveau chef envoyé par le prince doit faire voir ses lettres patentes dans l'assemblée où il doit présider par après. C'est à quoi tendent plusieurs bons livres que nous avons de la vérité de la religion, tels que ceux d'Augustinus Steuchus , de du Plessis-Mornay, ou de Grotius: car il faut bien qu'elle ait des caractères que les fausses religions n’ont pas; autrement Zoroastre, Brama, Somonacodom et Mahomet seraient aussi croyables que Moïse et Jésus-Christ. Cependant in foi divine elle-même, quand elle est allumée dans l’âme , est quelque chose de plus qu’une opinion, et ne dépend pas des occasions ou des motifs qui l'ont fait naître; elle va au delà de l’entendement et s’empare de la volonté et du cœur , pour nous faire agir avec chaleur et avec plaisir , comme la loi de Dieu le commande , sans qu'on ait plus besoin de penser aux raisons , ni de s’arrêter aux difficultés de raisonnement que l'esprit peut envisager.

30. Ainsi ce que nous venons de dire sur la raison humaine , qu’on exalte et qu'on dégrade tour à tour , et souvent sans règle et sans mesure , peut faire voir notre peu d’exactitude, et combien nous sommes complices de nos erreurs. Il n’y aurait rien de si aisé à terminer que ces disputes sur les droits de la foi et de la raison , si les hommes voulaient se servir des règles les plus vulgaires de la logique, et raisonner avec tant soit peu d'attention. Au lieu de cela, ils s’embrouillent par des expressions obliques et ambiguës , qui leur donnent un beau champ de déclamer , pour faire valoir leur esprit et leur doctrine : de sorte qu'il semble qu’ils n’ont point d'env ie de voir la vérité toute nue, peut-être parce qu'ils craignent qu’elle ne soit plus désagréable que l’erreur, faute de connaître la beauté de l’auteur de toutes choses , qui est la source delà vérité.

3 1 . Cette négligence est un défaut général de l’humanité qu'on ne doit reprocher à aucun en particulier. Abundamus dulcibus vitüs, comme

DE LA FOI AVEC LA RAISON

Qnrntilîon le disait du style de Sénèque ; et nous nous plaisons à nous égarer. L’exactitude nous gêne , et les règles nous paraissent des puérilités. C'est pourquoi la logique vulgaire ( laquelle suffit pourtant à peu près pour l'examen des raisonnements qui tendent à la certitude ) est renvoyée aux écoliers; et l'on ne s’est pas même avisé de celle qui doit régler le poids des vraisemblances, et qui serait si nécessaire dans les délibérations d’importance. Tant il est vrai que nos fautes , pour la plupart , viennent du mépris ou do défaut de l'art de penser ; car 11 n’y a rien de plus imparfait que notre logique , lorsqu'on va au delà des arguments nécessaires; et les plus excellents philosophes de notre temps, tels que les auteurs de l’Art de penser, de la Recherche de la vérité, et de l’Essai sur l'entendement , ont été fort éloignés de nous marquer les vrais moyens propres à aider cette faculté qui nous doit faire peser les apparences du vrai et du faux : sans parler de l'art d’inventer, où il est encore plus difficile d'atteindre , et dont on n'a que des échantillons fort Imparfaits dans les mathématiques.

32. Une des chosesqui pourrait en avoir contribué le plus a foire croire à M. Rayle qu'on ne saurait satisfaire aux difficultés de la raison contre la foi , c'est qu’il semble demander que Dieu soit justifié d'une manière pareille à celle dont on se sert ordinairement pour plaider la cause d'un homme accusé devant son juge. Mais il ne s’est point souvenu que dans les tribunaux des hommes, qui ne sauraient toujours pénétrer jusqu'à la vérité , on est souvent obligé de se régler sur les indices et sur les vraisemblances, et surtout sur les présomptions ou préjugés ; au lieu qu'on convient, comme nous l’avons déjà remarqué, que les mystères ne sont point vraisemblables. Par exemple, M. Bayle ne veut point qu'on paisse justifier la bonté de Dieu dans la permission du péché, parce que la vraisemblance serait contre un homme qui se trouverait dans tin cas qui nous paraîtrait semblable à cette permission. Dieu prévoit qu'Ève sera trompée par le ser|ient , s’il la met dans les circonstances où elle s'est trouvée depuis , et cependant il l’y a mise. Or, si un père ou un tuteur en faisait autant à l'égard de son enfant ou de son pupille, un ami à l'égard d'une jeune personne dont la conduite le regarde , le juge ne se payerait pas des excuses d'un avocat qui dirait qu'on a seulement permis le mal, sans le faire ni le vouloir ; il prendrait cette permission même pour une marque de mauvaise volonté, et il la considérerait comme un

péché d’omission , qui rendrait celui qui en serait convaincu complice du péché de commission d’un autre.

33. Mais il faut considérer que lorsqu'on a prévu le mal , qu'on ne l’a point empêché, quoiqu'il paraisse qu'on ait pu le faire aisément , et qu'on a même fait des choses qui l’ont facilité, il ne s'ensuit point pour cela nécessairement qu’on en soit le complice; ce n'est qu'une présomption très-forte, qui tient ordinairement lieu de vérité dans les choses humaines , mais qui serait détruite par une discussion exacte du fait , si nous en étions capables par rapport à Dieu ; car on appelle présomption, cliex les jurisconsultes , ce qui doit passer pour vérité par provision , en cas que le contraire ne se prouve point; et il dit plus que conjecture , quoique le dictionnaire de l'Académie n’en ait point épluché la différence. Or il y a lieu de juger indubitablement qu'on apprendrait par cette discussion , si l’on y pouvait arriver, que des raisons très-justes, et plus fortes que celles qui y paraissent contraires, ont obligé le plus sage de permettre le mal , et de faire même des choses qui l'ont facilité. On en donnera quelques Instances ci-dessous.

34. Il n'est pas fort aisé, je l'avoue, qu'un père, qu’un tuteur, qu'un ami puisse avoir de telles raisons dans le cas dont il s'agit. Cc|>endnnt la chose n'est pas absolument impossible, et nu habile faiseur de romans pourrait peut-être trouver un cas extraordinaire, qui justifierait même un homme dans les circonstances que je viens de marquer : mais à l'égard de Dieu , l'on n’a point besoin de s’imaginer ou de vérifier des raisons particulières qui l'aient pu porter à permettre le mal ; les raisons générales suffisent. L’on sait qu’il a soin de tout l’univers , dont toutes les parties sont liées; et l’on en doit inférer qu’il a eu une infinité d'égards, dont le résultat lui a fait juger qu'il n’était pas à propos d'empêcher certains maux.

35. On doit même dire qu’il faut nécessairement qu’il y ait eu de ces grandes, ou plutôt d’invincibles raisons, qui aient porté la divin sagesse à la permission du mal , qui nous étonne , par cela même que cette permission est arrivée : car rien ne peut venir de Dieu qui ne soit parfaitement conforme à la bonté , à la justice et à la sainteté. Ainsi nous pouvons juger par l’événement ( ou à posteriori ) que cette permission était indispensable , quoiqu’il ne nous soit pas possible de le montrer ( à priori ) par le détail des raisons que Dieu peut avoir eues pour cela : comme

DISCOURS DE LA CONFORMITÉ

Il n'wtt pas nécessaire non plus que nous le montrions pour le justifier. M. Bayle lui-même dit fort bien là-dessus { Rép. au provinc. , ch. 165, tom, 3 , p. 10(7) : Le péché s’est introduit dans le monde , Dieu donc a pu le permettre sans déroger à ses perfections ; nb actu ad potenliam miel conseguentia. En Dieu cette conséquence est bonne : Il l'a fait, donc 11 l'a bien fait. Ce n'est donc pas que nous n'ayons aucune notion de la justice en général , qui puisse convenir aussi a celle de Dieu ; et ce n'est pas non plus que la justice de Dieu ait d'autres règles que la justice connue des hommes , mais c'est que le cas dont il s'agit est tout différent de ceux qui sont ordinaires parmi la hommes. Le droit universel est le même pour Dieu et pour la hommes , mais le fait est tout différent dans le cas dont il s'agit.

36. Nous pouvons même supposer ou feindre ( comme j’ai déjà remarqué ) qu'il y ait quelque chose de semblable parmi la homma n ce cas qui a lieu en Dieu. Un homme pourrait donner de si granda et de si forta prouva de sa vertu et de sa sainteté , que touta la raisons la plus apparenta que l’on pourrait faire valoir contre lui pour le charger d'un prétendu crime, par exemple , d’un larcin , d’un assassinat , mériteraient d'être rejetées comme da calomnies de quelques faux témoins, ou comme un jeu extraordinaire du hasard , qui fait soupçonner quelquefois la plus innocents. De sorte que dans un cas où tout autre serait en danger d’être condamné , ou d’être mis à la quation ( selon la droits da lieux ), cet homme serait absous par sa juga d’une commune voix. Or dans ce cas, qui at rare en effet, mais qui n'est pas impossible, on pourrait dire en quelque façon ( sano sensu ) qu'il y a un combat entre la raison et la foi , et que la régla du droit sont autres par rapport à ce personnage, que par rapport au reste da homma. Mais cela bien expliqué signifiera seulement que da apparence» de raison cèdent ici à la foi qu'on doit à la parole et à la probité de ce grand et saint homme ; et qu'il at privilégié par-dessus la autres homma , non pas comme s'il y avait une autre jurisprudence pour lui , ou comme si l'on n'entendait pas ce que c'at que la justice par rapport à lui , mais parce que la régla de la justice universelle ne trouvent point Ici l'application qu'ella reçoivent ailleurs, ou plutôt parce qu'ella le favorisent, bien loin de le charger , puisqu'il y a da qualités si admirabla dans ce personnage, qu'en vertu d'une

bonne logique da vraisemblanca , on doit ajouter plus de foi à sa parole qu'à celle de plusieurs autres.

37. Puisqu’il at permis Ici de faire da fictions possibla, ne peut-on pas s'imaginer que cet homme incomparable soit V adepte ou le possesseur

de la bénite pierre

Qui peut seule enrichir tous les rois de la terre,

et qu’il fasse tous la joua da dépensa prodigieusa pour nourrir et pour tirer de la misère une infinité de pauvres ? Or, s’il y avait je ne sais combien de témoins, ou je ne sais quel la apparenca qui tendissent à prouver ipie ce grand bienfaiteur du genre humain vient de commettre quelque larcin , n’at-il pas vrai que toute la terre se moquerait de l’accusation , quelque spécieuse qu'elle pût être? Or Dieu at infiniment au-dessus de la bonté et de la puissance de cet homme ; et par conséquent il n’y a point de raisons, quelque apparenta qu’ella soient, qui puissent tenir contre la foi , c’at-à-dlre', contre l’assurance ou contre la confiance en Dieu , avec laquelle nous pouvons et devons dire, que Dieu a tout fait comme il faut. La objections ne sont donc point insolubles. Ella ne contiennent que da préjugés et da vraisemblanca, mais qui sont détruitra par da raisons incomparablement plus forta. Il ne faut pas dire non plus que ce que nous appelons justice n’est rien par rapport à Dieu ; qu’il at le maître absolu de touta chosa, jusqu’à pouvoir condamner la innocents, sans violer sa justice , ou enfin que la justice est quelque chose d’arbitraire à son égard ; expressions hardira et dnngereusra, où quelques-uns se sont laissé entraîner an préjudice da attributs de Dieu : puisqu'on ce cas il n'y aurait point de quoi louer sa bonté et sa justice , et tout serait de même que si le plus méchant esprit, le prince da mauvais génlra, le mauvais principe da manichéens , était le seul maître de l'univers , comme on l’a déjà remarqué ci-dcssos. Car quel moyen y aurait-ll de discerner le véritable Dieu d'avec le faux Dieu de Zoroastre , si touta la chosa dépendaient du caprice d'un pouvoir arbitraire, sans qu’il y eût ni règle ni égard pour quoi que ce fût ?

38. Il est donc plus que visible que rien ne nous oblige à nous engager dans une si étrange doctrine, puisqu’il suffit de dire que nous ne connaissons pas assez le fait, quand il s'agit de répondre aux vraisemblances qui paraissent

DE LA FOI AVEC LA RAISON

mettre en doute la justice et la bonté de Dieu , et qui s’évanouiraient , si le fait nous était bien connu. Nous n'avons pas besoin non plus de renoncer à la raison pour écouter la foi , ni de nous crever les yeux pour voir clair, comme disait la reine Christine : il suffit de rejeter les apparences ordinaires, quand elles sont contraires aux mystères ; ce qui n’est point contraire à la raison , puisque même dans les choses naturelles nous sommes bien souvent désabusés des apparences par l'expérience ou par des raisons supérieures. Mais tout cela n’a été mis ici par avance que pour mieux faire entendre en quoi consiste le défaut des objections et l’abus de la raison dans le cas présent , où l'on prétend qu’elle combat la foi avec le plus de force : nous viendrons ensuite à une plus exacte discussion de ce qui regarde l'origine du mal et la permission du péché avec ses suites.

39. Pour à présent , il sera bon de continuer à examiner l’importante question de l’usage de la raison dans la théologie , et de faire des réflexions sur ce que M. Bayle a dit là-dessus en divers lieux de ses ouvrages. Comme il s’était attaché dans son Dictionnaire historique et critique à mettre les objections des manichéens et celles des pyrrhoniens dans leur jour, et comme ce dessein avait été censuré par quelques personnes zélées pour la religion , il mit uue dissertation à la lin de la seconde édition de ce Dictionnaire, qui tendait à faire voir par des exemples, par des autorités et par des raisons, l'innocence et l’utilité de son procédé. Je suis persuadé (comme j’ai dit ci-dessus) que les objections spécieuses qu’on peut opposer à la vérité sont trcs-utilcs, et qu’elles servent à la confirmer et & l’éclaircir, en donnant occasion aux personnes intelligentes de trouver de nouvelles ouvertures, ou de faire mieux valoir les anciennes. Mais M. Bayle y cherche une utilité toute opposée, qui serait de foire voir la puissance de la foi , en montrant que les vérités qu’elle enseigne ne sauraient soutenir les attaques de la raison, et qu’elle ne laisse pas de se maintenir dans le coeur des fidèles. M. Nicole semble appeler cela le triomphe de l’autorité de Dieu sur la raison humaine, dans les paroles que M. Bayle rapporte de lui , dans le 3” tome de sa Réponse aux questions d’un provincial (cb. 177, p. 120). Mais comme la raison est un don de Dieu, aussi bien que la foi ,*leur combat ferait combattre Dieu contre Dieu ; et si les objections de la raison contre quelque article de foi sont insolubles, il

faudra dire que ce prétendu article sera faux et non révélé : ce sera une chimère de l’esprit humain, et le triomphe de cette foi pourra être comparé aux feux de joie que l’on fait après avoir été battu. Telle est la doctrine de la damnation des enfants non baptisés, que M. Nicole veut faire passer pour une suite du péché originel ; telle serait la condamnation éternelle des adultes qui auraient manqué des lumières nécessaires pour obtenir le salut.

40. Cependant tout le monde n’a pas besoin d’entrer dans des discussions théologiques ; et des personnes dont l’état est peu compatible avec les recherches exactes, doivent se contenter des enseignements de la foi , sans se mettre en peine des objections ; et si par hasard quelque difficulté très-forte venait à les frapper, il leur est permis d’en détourner l’esprit, en faisant à Dieu un sacrifice de leur curiosité : car, lorsqu'on est assuré d'une vérité , on n’a pas même besoin d’écouter les objections. Et comme il y a bien des gens dont la foi est assez petite et assez peu enracinée pour soutenir ces sortes d’épreuves dangereuses, je crois qu'il ne leur faut point présenter ce qui pourrait être un poison pour eux ; ou , si l’on ne peut leur cacher ce qui n'est que trop public, il faut y joindre l'antidote, c'est-à-dire , il faut tâcher de joindre la solution à l’objection, bien loin de l’écarter comme impossible.

41. Les passages des excellents théologiens qui parlent de ce triomphe de la foi , peuvent et doivent recevoir un sens convenable aux principes que je viens d’établir. Il se rencontre dans quelques objets de la foi deux qualités capables de la faire triompher de la raison ; l’une est Y incompréhensibilité , l'autre est le peu d'apparence. Mais il faut se bien donner de garde d’y joindre la troisième qualité, dont M. Bayle parle, et de dire, que ce qu’on croit est insoutenable : car ce serait faire triompher la raison à son tour d’une manière qui détruirait la foi. Vincompréhensibililé ne nous empêche pas de croire même des vérités naturelles ; par exemple ( comme j’ai déjà marqué) nous ne comprenons pas la nature des odeurs et des saveurs , et cependant nous sommes persuadés , par une espèce de foi que nous devons aux témoignages des sens , que ces qualités sensibles sont fondées dans la nuture des choses, et que ce ne sont pas des illusions.

42. Il y a aussi des choses contraires aux apparences, que nous admettons , lorsqu'elles sont

DISCOURS DE LA CONFORMITÉ

bien vérifiées. Il y a un petit roman tiré de l’espagnol, dont le titre porte qu'il ne faut pas toujours croire ce qu’on voit. Qu’y avait-il de plus apparent que le mensonge du faux Martin Guerre , qui se fit reconnaître par la femme et par les parents du véritable, et fit balancer longtemps les juges et les parents , même après l’arrivée du dernier ? cependant la vérité fut enfin reconnue. Il en est de même de la foi. J’ai déjà remarqué que ce qu’on peut opposer à la bonté et à la justice de Dieu , ne sont que des apparences qui seraient fortes contre un homme, mais qui deviennent nfTIles quand on les applique à Dieu , et quand on les met en balance avec les démonstrations qui nous assurent de la perfection infinie de ses attributs. Ainsi la foi triomphe des fausses raisons par des raisons solides et supérieures qui nous l’ont fait embrasser ; mais elle ne triompherait pas , si le sentiment contraire avait pour lui des raisons aussi fortes , ou même plus fortes que celles qui font le fondement de la foi , c’est-à-dire , s’il y avait des objections invincibles et démonstratives contre la foi.

43. Il est bon même de remarquer ici que ce que M. Bayle appelle triomphe de ta foi, est en partie un triomphe de la raison démonstrative contre des raisons apparentes et trompeuses, qu’on oppose mal à propos aux démonstrations. Car il faut considérer que les objections des manichéens ne sont guère moins contraires à la théologie naturelle qu'a la théologie révélée. Et quand on leur abandonnerait la sainte Écriture, le péché originel , la grâce de Dieu en Jésus- Christ , les peines de l’enfer et les autres articles de notre religion , on ne se délivrerait point par là de leurs objections : car on ne saurait nier qu’il y a dans je monde du mal physique (c’està-dire des souffrances ) et du mal moral ( c’està-dire des crimes) , et même que le mal physique n’est pas toujours distribué Ici-bas suivant la proportion du mal moral, comme il semble que ja justice le demande. Il reste donc cette’ question de la théologie naturelle , comment un principe unique, tout bon, tout sage et tout-puissant, a pu admettre le mal , et surtout comment il a pu permettre le péché, et comment il a pu se résoudre à rendre souvent les méchants heureux et les bons malheureux ?

44. Or nous n’avons point besoin de la foi révélée pour savoir qu’il y a un tel principe unique de toutes choses, parfaitement lion et sage. La raison nous l’apprend par des démons-

trations infaillibles ; et par conséquent toutes les objections prises du train des choses, ou nous remarquons des imperfections, ne sont fondées que sur de fausses apparences. Car si nous étions capables d’entendre l'harmonie universelle, nous verrions que ce que nous sommes tentés de blâmer est lié avec le plan le plus digne d'être choisi ; en un mot , nous verrions et ne croirions pas seulement que ce que Dieu a fait est le meilleur. J'appelle voir ici ce qu'on connaît à priori par les causes; et croire, ce qu’on ne juge que par les effets, quoique l’un soit aussi certainement connu que l'autre. Et l’ou peut appliquer encore ici ce que dit saint Paul ( 3 Cor. , V. 7), que nous cheminons par foi et non par vue. Cor la sagesse infinie de Dieu nous étant connue, nous jugeons que les maux que nous expérimentons devaient être permis , et nous le jugeons par l'effet même, ou à posteriori, c’està-dire, parce qu'ils existent. C’est ce que M . Bayle reconnaît ; et il devait s’en contenter, sans prétendre qu’on doit faire cesser les fausses apparences qui y sont contraires. C'est comme si l'on demandait qu’il n'y eût plus de songes, ni de déceptions d’optique.

45. Et il ne faut point douter que cette foi et cette confiance en Dieu , qui nous fait envisager sa bonté infinie, et nous prépare à son amour, malgré les apparences de dureté qui nous peuvent rebuter, ne soient un exercice excellent des vertus de la théologie chrétienne , lorsque lu divine grâce en Jésus-Christ excite cts mouvements en nous. C’est ce que Luther a bien remarqué contre Érasme , en disant que c’est le comble de l’amour d'aimer celui qui parait si peu aimable à la chair et au sang, si rigoureux contre les misérables , et si prompt à damner, et cela même pour des maux dont il paraît être la cause ou le complice à ceux qui se laissent éblouir par de fausses raisons. De sorte qu'on peut dire que le triomphe de la véritable raison éclairée par la grâce divine, est en même temps le triomphe de la foi et de l’amour.

46. M. Bayle parait l’avoir pris tout autrement : il se déclare contre la raison , lorsqu'il se pouvait contenter d’en blâmer l'abus. Il cite les paroles de Colta cher. Cicéron , qui va jusqu’à dire que si la raison était un présent des dieux, la Providence serait blâmable de l’avoir donné, puisqu’il tourne à notre mal. M. Bayle aussi croit que la raison humaine est un principe de destruction et non pas d’édification (Diction. , p. 2036 , col. 3), que c’est uue coureuse

DE LA FOI AVEC LA RAISON

qui ne sait où s'arrêter, et qui , comme une autre Pénélope, détruit elle-même son propre ouvrage :

Destruit, œdificat, mutât quadrata rofundis.

(Rép. au provincial, t. 3, p. 723.) Mais il s'applique surtout à entasser beaucoup d’autorités les unes sur les autres , pour faire voir que les théologiens de tous les partis rejettent l'usage de la raison aussi bien que lui , et n'en étalent les lueurs qui s'élèvent contre la religion, que pour les sacrifier à la foi par un simple désaveu, et en ne répondant qu’à la conclusion de l'argument qu'on leur oppose. Il commence par le Nouveau Testament. Jésus-Christ se contentait de dire : Suis-moi (Luc, V. 27, IX, 59). Les apôtres disaient : Crois , et tu seras sauvé ( AcL , XVI , 3 ). Saint Paul reconnaît que sa doctrine est obscure { t Corinth. , XIII , 12 ), qu’on n'y peut rien comprendre , à moins que Dieu ne communique un discernement spirituel , et sans cela elle ne passe que pour folie( 1 Cor., II, 14). Il exhorte les fidèles à se bien tenir en garde contre la philosophie ( l Cor., II , 8), et à éviter les contestations de cette science , qui avait fait perdre la foi à quelques personnes.

47. Quant aux Pères de l’Église, M. Bayle nous renvoie au recueil de leurs passages contre l’usage de la philosophie et de la raison, que M. de Lnunoy a fait [de varia Aristotelis fortuna , cap. 2 ) , et particulièrement aux passages de saint Augustin recueillis par M. Arnaudfcontre Mallet), qui portent que les jugements de Dieu sont impénétrables ; qu’ils n'en sont pas moins justes , pour nous être inconnus ; que c’est un profond abîme , qu’on ne peut sonder sans se mettre au hasard de tomber dans le précipice ; qu'on ne peut sans témérité vouloir expliquer ce que Dieu a voulu tenir caché ; que sa volonté ne saurait être que juste ; que plusieurs ayant voulu rendre raison de cette profondeur incompréhensible, sont tombes en des imaginations vaines et en des opinions pleines d’erreur et d'égarement.

48. Les scolastiques ont parlé de même : M. Bayle rapporte un beau passage du cardinal Cajetan ( 1. part. Summ., qu. 22, art. 4) dans ce sens : « Notre esprit ( dit-il ) se repose non « sur l’évidence de la vérité connue , mais sur la ■ profondeur Inaccessible de la vérité cachée. Et « comme dit saint Grégoire , celui qui ne croit , - touchant la Divinité , que ce qu’il peut me- « suror avec son esprit , apetisse l'idée de Dieu. • Cependant je ne soupçonne pas qu’il faille nier

« quelqu’une des choses que nous savons , ou

• que nous voyons appartenir à l’immutabilité, «à l’actualité, à la certitude, à l'universalité, « etc. , de Dieu ; mais je pense qu’il y a ici qucl-

• que secret , ou à l’égard de la relation qui est

■ entre Dieu et l'événement , ou par rapport à

■ ce qui lie l'événement même avec sa prévi- « sion. Ainsi , considérant que l'intellect de notre « âme est l’œil de la chouette , je ne trouve son « repos que dans l'ignorance. Car il vaut mieux, « et pour la foi catholique , et pour la foi phi- * losophique , avouer notre aveuglement, que - d’assurer comme des chose évidentes ce qui ne

> tranquillise pas notre esprit, puisque c'est l’é-

• vidence qui le met en tranquillité. Je n’accuse « pas de présomption pour cela tous les docteurs,

■ qui en bégayant ont tâché d’insinuer, comme

• fis ont pu , l’immobilité et l'efficace souveraine « et éternelle de l’entendement , de la volonté « et de la puissance de Dieu , par l’infaillibilité « de l'élection et de la relation divine à tous les « événements. Rien de tout cela ne nuit au soup- « çon que j'ai, qu’il y a quelque profondeur qui

> nous est cachée. - Ce passage de Cajetan est d’autant plus considérable, que c'était un auteur capable d'approfondir la matière.

49. Le livre de Luther contre Érasme est plein d’observations vives contre ceux qui veulent soumettre les vérités révélées au tribunal de notre raison. Calvin parle souvent sur le même ton , contre l’audace curieuse de ceux qui cherchent de pénétrer dans les conseils de Dieu. Il déclare, dans son Traité de la prédestination , que Dieu a eu de justes causrs pour réprouver une partie des hommes, mais à nous inconnues. Enfin M. Bayle cite plusieurs modernes qui ont parlé dans le même sens ( Réponse aux questions d’un provincial , chap. 161 et suivants).

50. Mais toutes ces expressions et une infinité de semblables ne prouvent pas l’insolubilité des objections contraires à la foi , que M. Bayle a en vue. Il est vrai que tes conseils de Dieu sont impénétrables , mais il n’y a point d'objection invincibic qui puisse faire conclure qu'ils sont injustes. Ce qui parait injustice du côté de Dieu et folie du côté de la foi , le parait seulement. Le célèbre passage de Tertuitien ( de carne Christi ) : « Mortuus est Dei Filius, credibite est,

• quia ineptum est; et sepultus revixit, cérium « est, quiaimpossibile, -estime saillie quinc peut être entendue que des apparences d'absurdité. Il y en a de semblables dans le livre de Luther du serf-arbitre, comme lorsqu’il dit, ch. 174 : » Si

DISCOURS DE LA CONFORMITÉ

« placet tibi Deus indignas coronans, non dcbel ■ displiccre immcritos damnons. • Ce qui étant réduit à de» expressions plus modérées, veut dire : Si vous approuvez que Dieu donne la gloire éternelle à ceux qui ne sont pas meilleurs que les autres, vous ne devez point désapprouver qu'il abandonne ceux qui ne sont pas pires que les autres. Et pour Juger qu'il ne parle que des apparences d'injustice , on n’a qu’à peser ces paroles du même auteur tirées du même livre :

« Dans tout le reste ( dil-i l) nous reconnaissons « en Dieu une majesté suprême , il n’y a que la » justice que nous osons contrecarrer ; et nous - ne voulons pas croire par provision ( tantis- « per) qu'il soit juste, quoiqu'il nous ait promis

• que le temps viendra où sa gloire étant révé- « lée , tous les hommes verront clairement qu'il « a été et qu’il est juste. >

SI. On trouvera aussi que lorsque les Pères sont entrés en discussion , ils n'ont point rejeté simplement la raison. Et en disputant contre les païens, ils s’attachent ordinairement à faire voir combien le paganisme est contraire à la raison , et combien la religion chrétienne a de l'avantage sur lui encore de ce côté-là. Origène a montré à Celse comment le christianisme est raisonnable, et pourquoi cependant la plupart des chrétiens doivent croire sans examen. Celse s’était moqué de la conduite des chrétiens, ■ qui, « ne voulant ( disait-il ) ni écouter vos raisons,

• ni vous en donner de ce qu'ils croient, se

• contentent de vous dire : N’examinez point ,

• croyez seulement ; ou bien : Votre foi vous sau-

• vera; et ils tiennent pour maxime, que Insa- « gesse du moude est un mal. >

62. Origène y répond eu habile homme (liv. I , ch. J) , et d’une manière conforme aux principes que nous avons établis ci-dessus. C'est que la raison , bien loin d'être contraire au christianisme, sert de fondement à cette religion, et la fera recevoir à ceux qui pourront venir à l’examen. Mais comme peu de gens en sont capables, le don céleste d’une foi toute nue qui porte au bien suffit pour le général. • S'il était possible

• { dit-il ) que tous les hommes , négligeant lesaf- » fuires de la vie , s'attachassent à l'étude et à In

■ méditation , il ne faudrait point chercher d'autre

■ vole pour leur faire recevoir la religion chré- « tienne. Car pour ne rien dire qui offense per-

• sonne ( U insinue que la religion païenne est

■ absurde , mais U ne le veut point dire ici

• expressément ) , on n’y trouvera pas moins « d'exactitude qu 'ailleurs , soit dans la discus-

« sion de ses dogmes, soit dans l'éclaircissement

■ des expressions énigmatiques de ses prophètes,

■ soit dans l'explication des paraboles de ses « Évangiles, et d’une infinité d’autres choses a r- " rivées ou ordonnées symboliquement. Mais

• puisque, ni les nécessités de la vie , ni les in-

■ firmltés des hommes ne permettent qu’à un

• fort petit nombre de personnes de s’appliquer

■ à l'étude , quel moyen pouvait-on trouver plus

■ capable de profiter à tout le reste du monde,

> que celui que Jésus-Christ a voulu qu’on em-

■ ployât pour la conversion des peuples? Et je

- voudrais bien que l'on me dtt sur le sujet du « grand nombre de ceux qui croient , et qui

• par là se sont retirés du bourbier des vices où « ils étaient auparavant enfoncés, lequel vaut le « mieux , d’avoir de la sorte changé scs moeurs

■ et corrige sa vie , en croyant sans examen qu'il « y a des peines pour les péchés et des récom- « penses pour les bonnes actions , ou d'avoir at-

■ tendu a se convertir, lorsqu'on ne croirait pas

• seulement , mais qu’on aurait examiné avec « soin les fondements de ces dogmes? Il est cer-

■ tain qu’à suivre cette méthode, il y en aurait « bien peu qui en viendraient jusqu’où leur foi

• toute simple et toute nue les conduit, mais « que la plupart demeureraient dans leur cor-

- ruption. »

53. M. Bayle (dans son éclaircissement concernant les objections des manichéens , mis à la fin de la seconde édition du Dictionnaire ) prend ces paroles , où Origène marque que la religion est à l'épreuve de la discussion des dogmes , comme si cela ne s’entendait point par rapport a la philosophie, mais seulement par rapport à l'exactitude avec laquelle on établit l'autorité et le véritable sens de la sainte Écriture. Mais il n’y a rien qui marque cette restriction. Origène écrivait contre un philosophe qu’elle n’aurait point accommodé. Ét il parait que ce Père n voulu marquer que, parmi les chrétiens, on n'était pus moins exact que chez les stoïciens et chez quelques autres philosophes, qui établissaient leur doctrine tant par la raison que par les autorités, comme faisait Chrysippe, qui trouvait sa philosophie encore dans les symboles de l'antiquité païenne.

54. Oise fait encore nne autre objection aux chrétiens, au même endroit. ■ S’ils se renfer- » ment ( dit-il ) à l'ordinaire dans leur N’exami- « nez point, croyez seulement , il faut qu'ils me « disent nu moins quelles sont les choses qu'ils

• veulent que je croie. - En cela il a raison sans

DE LA FOI AVEC LA RAISON

doute , et cela va contre ceux qui diraient que Dieu est Ion et juste, et qui soutiendraient cependant que nous n'avons aucune notion de la bonté ou de la justice, quand nous lui attribuons ces perfections. Mais il ne faut pas demander toujours ce que j'appelle des notions adéquates, et qui n'enveloppent rien qui ne soit expliqué ; puisque même les qualités sensibles , comme la chaleur, la lumière , la douceur, ne nous sauraient donner de telles notions. Ainsi nous convenons que les mystères reçoivent une explication, mais cette explication est Imparfaite. Il suffit que nous ayons quelque intelligence analogique d’un mystère, tel que la Trinité et que l'incarnation, afin qu'en les recevant nous ne prononcions pas des paroles entièrement destituées de sens ; mais il n'est point nécessaire que l’explication aille aussi loin qu'il serait à souhaiter, c’est-à-dire , qu’elle aille jusqu'à la compréhension et au comment.

SS. 11 parait donc étrange que M. Bayle récuse le tribunal des notions communes (dans le 3" tome de sa Réponse au provincial , page 1 062 , p. 1140), comme si on ne devait point consulter l'idée de la bonté , quand on répond aux manichéens ; au lieu que lui-méme s’était expliqué tout autrement dans son Dictionnaire : et il faut bien que ceux qui sont en dispute sur la question , s’il n’y a qu’un seul principe tout bon , ou s'il y en a deux, l’un bon, l’autre mauvais, conviennent de ce que veut dire bon et mauvais. Nous entendons quelque chose par l’union , quand on nous parle de celle d’un corps avec un autre corps , ou d’une substance avec son accident, d'un sujet avec son adjoint, du lieu avec le mobile, de l'acte avec la puissance ; nous entendons aussi quelque chose , quand nous parlons de l’union de l’âme avec le corps , pour en faire nne seule personne. Car, quoique je ne tienne point que l’âme change les lois du corps, ni que le corps change les lois de l'âme, et que j’aie introduit l’harmonie préétablie pour éviter ce dérangement , je ne laisse pas d’admettre une vraie union entre l’âme et le corps , qui en fait un suppôt. Cette union va au métaphysique, au lieu qu’une union d'influence irait au physique. Mais quand nous parlons de l’union du Verbe de Dieu avec la nature humaine, nous devons nous contenter d’une connaissance analogique, telle que la comparaison de l’union de l'âme avec le corps est capable de nous donner ; et nous devons au reste nous contenter de dire que l'Incarnation est l'union la plus étroite qui puisse exis-

ter entre le Créateur et la créature, sans qu’il soit besoin d’aller plus avant

56. 11 en est de même des autres mystères , où les esprits modérés trouveront toujours une explication suffisante pour croire , et jamais autant qu’il en faut pour comprendre. II nous suffit d’un certain ce que c’est (tl èru) ; mais le comment ( m* ) nous passe , et ne nous est point nécessaire. On peut dire des explications des mystères qui se débitent par-ci par-là, ce que la reine de Suède disait dans une médaille sur la couronne qu'elle avait quittée, non mi bisoyna, c non mi bas ta.

Nous n’avons pas besoin non plus ( comme j'ai déjà remarqué ) de prouver les mystères à priori, ou d'en rendre raison; Il nous suffit que la chose est ainsi (v4 Sri) sans savoir le pourquoi ( vè Sioti ) que Dieu s’est réservé. Ces vers que Joseph Scaliger a fait là-dessus sont beaux et célèbres :

/Ve eurlosus quœre causas omnium ,

Quaeumque libris vis prophetarum indidit A/Jlala caio , plena veraci IJeo :

Arc operta sacri supparo silentii Irrumperc nude, setl pudenler praleri.

\eseire velte, quee Stagister optimus Docere non vult, erudtla inscitia est.

M. Bayle, qui les rapporte ( Rép. au provlnc. , t. 3, p. 1055 ), jnge avec beaucoup d’apparence que Scaliger les a faits à l'occasion des disputes d’ Arminius et de Gomarus. Je crois que M. Bayle les a récités de mémoire, car il met sacrata au lieu d’afflata. Mais c’est apparemment par la faute de l’imprimeur qu’il y a prudenter au lieu de pudenler ( c’est-à-dire modestement ) que le vers demande.

57. Il n’y a rien de si juste que l'avis que ces vers contiennent , et M. Bayle a raison de dire (p. 739) « que ceux qui prétendent que la con-

• dnlte de Dieu à l'égard du péché , et des suites

• du péché , n'a rien dont il ne leur soit possible « de rendre raison , se livrent à la merci de leur

• adversaire. » Mais il n'a point raison de conjoindre iei deux choses bien différentes, rendre raison d’une chose, et la soutenir contre les objections, comme il fait lorsqu’il ajoute d'abord : - Ils sont obligés de le suivre partout ( leur ad- « versaire ) où il les voudra mener, et Ils recu- « leraient honteusement et demanderaient quar-

• tier , s’ils avouaient que notre esprit est trop ■ faible pour résoudre pleinement toutes les ins- « tances d’un philosophe. »

DISCOURS 1)E U CONFORMITÉ

S8 11 semble ici que, selon M. Bayle, rendre raison est moins que repondre aux instantes, puisqu'il menace celui qui entreprendrait le premier, de l'obligation ou il s'engagerait d aller jusqu'au second ; mais c'est tout le contraire un soutenant ( respondens ) n est point obhgé de rendre raison de sa these, mais il est oblige de satisfaire aux instances d'un op|>osant. Ln defendeur en justice n'est point oblige (pour 1 ordinaire) de prouver son droit , ou de mettre en avant le titre de sa possession , mais il est oblige de repondre aux raisons du demandeur, Et je me suis étonne cent fols qu'un auteur aussi exact et aussi pénétrant que M. Bayle mêle si souvent ici des choses où il y a autant de différence nu'il v en a entre ces trois actes de la raison , comprendre , prouver, et répondre aux objections ; comme si, lorsqu'il s'agit de 1 usage de la raison en théologie , l'un valait autant que l'autre. C’est ainsi qu'il dit, dans ses Entretiens posthumes, P. 73: - Il n'y a point de principe que « M. Bavlc ait plus souvent inculque que celui- . ci que l'incompréhensibilité d'un dogme , et . l'insolubilité des objections qui le combattent,

. n'est pas une raison légitime de le rejeter. ■ Passe pour XincomprihensibilUe, mais il n en csTpas de même de l 'insolubilité. Et c'est tout autant en effet que si l'on disait qu une raison Invincible contre une thèse n'est pas une raison légitime de la rejeter. Car quelle autre raison leultime pour rejeter un sentiment peut-on trouver, si un argument contraire invincible ne I est pas? Et quel moyen aura-t-ou après cela de démontrer la fausseté et même l'absurdité de quelque

OPS0°nTe*t bon aussi de remarquer que celui oui prouve une chose à priori, en rend raison par la cause efficiente; et quiconque peut rendre de telles raisons d'une manière exacte et suffisante, est aussi en état de comprendre la chose C'est pour cela que les théologiens scolastiques avaient déjà blâmé Raymond Lulle d'avoir entremis de démontrer la Trinité par la philosophie. On trouve cette prétendue démonstration dans ses ouvrages, et Barthelcmi Keckcrman , auteur célèbre parmi les réformés, ayant fait une tentative toute semblable sur le même mystère , n*en a pas été moins blâmé par quelques theologiens modernes. On blâmera donc ceux qui voudront rendre raison de ce mystère , et le rendre compréhensible, mais on louera ceux qui travailleront à le soutenir contre les objections des adversaires.

60. J'ai déjà dit que les théologiens distinguent ordinairement entre ce qui est au-dessus de ia raison et ce qui est contre la raison. Ils mettent au-dessus de la raison ce qu on ne saurait comprendre , et dout on ne saurait rendre raison. Mais contre la raison sera tout sentiment qui est combattu par des raisons inv incibles, ou bien dont le contradictoire peut être prouvé dune manière exacte et solide. Ils avouent donc que les mystères sont au-dessus de lu raison , mais ils n'accordent point qu'ils lui sont contraires. L'auteur anglais d’un livre ingénieux , mais desapprouvé, dont le titre est, Christianisme not mysterious, a voulu combattre cette distinction; mais il ne me parait pas qu’il lui ait donné aucune atteinte. M. Bayle aussi n'est pas tout a fait content de cette distinction reçue. Voici ce qu'il en dit ( tom. 3 de la Réponse aux questions d'un provincial , chapitre 158 ). Premièrement { p. 998 ) , il distingue avec M. Saurin entre ces deux thèses: l’une, tous les dogmes du christianisme s'accordent avec la raison," 1 autre, ta raison humaine connaît qu ils s accordent avec la raison. Il admet la première et nie la seconde. Je suis du même sentiment , si , en disant qu’un dogme s'accorde avec la raison , on entend qu’il est possible d'en rendre raison , ou d'en expliquer le comment par la raison ; car Dieu le pourrait faire sans doute , et nous ne le pouvons pas. Mais je crois qu'il faut affirmer l'une et l'autre thèse, si, par connaître qu’un dogme s’accorde avec la raison, on entend que nous pouvons montrer au besoin qu il n'y a point de contradiction entre ce dogme et la' raison , en repoussant les objections de ceux qui prétendent que ce dogme est une absurdité.

Gl. M. Bayle s’explique ici d'une manière qui lie satisfait point. 11 reconnaît très-bien que nos mvstères sont conformes à la raison suprême et universelle qui est dans l’entendement divin , ou à la raison en général ; cependant il nie qu ils paraissent conformes à cette portion de raison dont l'homme se sert pour juger des choses. Mais comme cette portion de raison que nous possédons est un don de Dieu , et consiste dans la lumière naturelle qui nous est restee au milieu de la corruption , cette portion est conforme avec le tout , et elle ne diffère de celle qui est en Dieu , que comme une goutte d'eau d'ffère de l'Occan, ou plutôt comme le fini dc Ainsi les mvstères la peuvent passer , mais Ms ne sauraient y être contraires. L on ne saura être contraire à une partie sans I être

HE IA FOI AVEC IA RAISON

tout. Ce qui contredit n une proposition d'Euclide est contraire aux Eléments d'Euclide. Ce qui en nous est contraire aux mystères, n’est pas la raison , ni la lumière naturelle , l'enchaînement des vérités; c’est corruption, c'est erreur ou préjugé , c’est ténèbres.

OS. M. Bayle (p. 1 002 ) n’est point content du sentiment de Josua Stegman et de M. Turrctin , théologiens protestants, qui enseignent que les mystères ne sont contraires qu’à la raison corrompue. Il demande en raillant si par la droite raison on entend peut-être celle d’un théologien orthodoxe, et par la raison corrompue , celle d'un hérétique ; et il oppose que l'évidence du mystère de la Trinité n'était pas plus grande dans l'âme de Luther que dans l'âme de Socin. Mais, comme M. Descnrtcs l'a fort bien remarqué , le bon sens est donné en partage à tous ; ainsi il faut croire que les orthodoxes et les hérétiques en sont doués. La 1 droite raison est un enchaînement de vérités , la raison corrompue est mêlée de préjugés et de passions. Et pour discerner l'une de l'autre , on n'a qu'à procéder par ordre , n’admettre aucune thèse sans preuve , et n'admettre aucune preuve qui ne soit en bonne forme selon ïcs règles les plus vulgaires de la logique. On n’a point besoin d'autre critcrinn ni d’autre juge des controverses en matière de raison. Et ce n’est (pic faute de cette considération qu’on a donné prise aux sceptiques , et que même en théologie, François Véron et quelques autres , qui ont outré la dispute contre les protestants , jusqu'à s'abandonner à la chicane, se sont jetés à corps perdu dans le scepticisme , pour prouver la nécessité qu’il y n de recevoir un juge extérieur infaillible; en quoi ils n’ont point l'approbation des plus habiles gens, même dans leur parti. Calixtc et Caillé s’en sont moqués comme il faut, et Bellarmin a raisonné tout autrement.

03. Maintenant venons à ce que M. Bayle dit ( p. 999 ) sur la distinction dont il s’agit. « Il « me semble ( dit-il ) qu'il s'est glissé une équi-

• voque dans la fameuse distinction que l'on

• met entre les choses qui sont au-dessus de la « raison , et les choses qui sont contre la raison.

• Les mystères de l’Évangile sont au-dessus de la

• raison, dit-on ordinairement, mais ils ne sont

• pas contraires à la raison. Je crois qu'on ne «donne pas le même sens au mot raison dans « la première partie de cet axiome que dans la

• seconde ; et qu'on entend dans la première la ■ raison de l'homme ou la raison in concreto.

* et dans la seconde la raison en général , ou la « raison in abstracto. Car supposé que l'on en- « tende toujours la raison en général ou la rai-

- son suprême , la raison universelle qui est en «Dieu; il est également vrai que les mystères « évangéliques ne sont point au-dessus de la rai-

- son , et qu'ils ne sont pas contre la raison. Mais « si l'on entend dans l'une et dans l’autre partie « de l’axiome la raison humaine, je ne vois pas « trop la solidité de la distinction : car les plus « orthodoxes avoueut que nous ne connaissons « pas la conformité de nos mystères aux maximes

- de la philosophie. Il nous semble donc qu'ils « ne sont point conformes à notre raison. Or ce « qui nous parait n'êtrc pas conforme à notre " raison nous parait contraire à notre raison :

« tout de même que ce qui ne nous parait pas « conforme à la vérité, nous paraît contraire à « la vérité ; et ainsi pourquoi ne dirait-on pas éga-

■ lement , et que les mystères sont contre notre

- faible raison , et qu'ils sont au-dessus de notre

• faible raison?" Je réponds, comme j'ai déjà fait, que ta raison ici est l'enchaînement des vérités que nous connaissons par In lumière naturelle , et dans ce sens l'axiome reçu est vrai sans aucune équivoque. Les mystères surpassent notre raison , car ils contiennent des vérités qui ne sont pas comprises dans cet enchaînement ; mais ils ne sont point contraires à notre raison, et ne contredisent à aucune des vérités où cet enchaînement nous peut mener. Il ne s’agit donc point ici de la raison universelle qui est en Dieu , mais de la nêtre. Pour ce qui est de la question , si nous connaissons la conformité des mystères avec notre raison , je réponds qu'au moins nous ne connaissons jamais qu'il y ait aucune difformité, ni aucune opposition entre les mystères et la raison : et comme nous pouvons toujours lever la prétendue opposition, si l’on appelle cela concilier ou accorder la foi avec la raison, nu en connaître la conformité, il faut dire que nous pouvons connaître cette conformité et cet accord. Mais si la conformité consiste dans une explication raisonnable du comment, nous ne In saurions connaître.

64. M. Bayle fait encore une objection ingénieuse qu’il tire de l'exemple du sens de la vue. «Quand une tour carrée ( dit-il ) nous parait

■ ronde de loin, non-seulement nos yeux dépo-

■ sent très-clairement , qu'ils n'aperçoivent rien « de carré dans cette tour , mais aussi qu'ils y « découvrent une figure ronde , incompatible « avec la figure carrée. On peut donc dire [lue

DISCOURS DE LA CONFORMITÉ

« la vérité , qui est la ligure carrée , est non-scu- » lement au-dessus , mais encore contre le té- . moignage de notre faible vue. » Il faut avouer que cette remarque est véritable, et quoiqu’il soit vrai que l'apparence de la rondeur vient de la seule privation de l’apparence des angles que l'éloignemeut fuit disparaître , il ne laisse pas d’ètre vrai que le rond et le carré sont des choses opposées. Je réponds donc & cette Instance , que la représentation des sens , lors même qu’ils font tout ce qui dépend d’eux , est souvent contraire & la vérité ; mais il n’en est pas de même de la faculté de raisonner, lorsqu'elle fait son devoir , puisqu'un raisonnement exact n'est autre chose qu'un enchaînement des vérités. Et quant au sens de la vue en particulier , il est bon de considérer qu'il y a encore d’autres fausses apparitions qui ne viennent poüit de la faiblesse de nos yeux, ni de ce qui disparaît par l'éloignement , mais de la nature de la lésion même, quelque parfaite qu'elle soit. C'est ainsi, par exemple , que le cercle vu de cêté est changé en cette espèce d’ovale qui est appelée ellipse chez les géomètres , et quelquefois même en parabole ou en hyperbole, et jusqu'en ligne droite, témoin l'anneau de Saturne.

es. Les sens extérieurs, à proprement parler, ne nous trompent point. C’est notre sens interne qui nous fait souvent aller trop vite ; et cela se trouve aussi dans les bêtes , comme lorsqu'un chien aboie contre son image dans le miroir; car les bêtes ont des consécutions de perception qui imitent le raisonnement, et qui se trouvent aussi dans le sens interne des hommes , lorsqu’ils n’agissent qu’en empiriques. Mais les bêtes ne font rien qui nous oblige de croire qu’elles aient ce qui mérite d’être appelé proprement un raisonnement, comme j’ai montré ailleurs. Or, lorsque l'entendement emploie et suit la fausse détermination du sens interne ( comme lorsque le célèbre Galilée a cru que Saturne avait deux anses) , il se trompe par le jugement qu'il fait de l'effet des apparences, et il en infère plus qu'elles ne portent. Car les apparences des sens ne nous promettent pas abolument la vérité des choses, non plus que les songes. C’est nous qui nous trompons par l'usage que nous en faisons, c’est-à-dire, par nos consécutions. C’est que nous nous laissons abuser par des arguments probables, et que nous sommes portés à croire que les phénomènes que nous avons trouvés liés souvent , le sont toujours. Ainsi , comme il arrive ordinairement, que ce qui parait sans angles n’en a point,

nous croyons aisément que c'est toujours ainsi. Une telle erreur est pardonnable , et quelquefois inévitable, lorsqu'il faut agir promptement, et choisir le plus apparent ; mais lorsque nous avons le loisir et le temps de nous recueillir , nous faisons une faute , si nous prenons pour certain ce qui ne l'est pas. Il est donc vrai que les apparences sont souvent contraires à la vérité ; mais notre raisonnement ne l’est jamais , lorsqu'il est exact et conforme aux régies de l’art de raisonner. Si par la raison, on entendait en général la faculté de raisonner bien ou mal, j'avoue qu'elle nous pourrait tromper, et nous trompe en effet , et que les apparences de notre entendement sont souvent aussi trompeuses que celles des sens ; mais il s'agit ici de l'enchaînement des vérités et des objections en bonne forme, et dans ce sens il est impossible que la raison nous trompe.

66. L’on volt aussi par tout ce que je viens de dire, que M. Bayle porte trop loin l'être au-dessus de ta raison, comme s'il renfermait l’insolubilité des objections; car, selon lui (ch. 130, Rép. tom. S , p. 651), • dès qu'un dogme estau- « dessus de la raison , la philosophie ne saurait - ni l’expliquer, ni le comprendre, ni répondre • aux difficultés qui le combattent. » Je consens quant au comprendre, mais j’ai déjà fait voir que les mystères reçoivent une explication nécessaire des mots , ailn que ce ne soient point sine mente soni , des paroles qui ne signifient rien ; et J'ai montré aussi qu'il est nécessaire qu’on puisse répondre aux objections, et qu'autrement il faudrait rejeter la thèse.

67. Il allègue les autorités des théologiens , qui paraissent reconnaître l'insolubilité des objections contre les mystères. Luther est un des principaux : mais j’ai déjà répondu, S 12, à l’endroit où II parait dire que la philosophie contredit à la théologie. Il y a un autre passage ( cap. 346, de servo arbitrio ) ou il dit que l'injustice apparente de Dieu est prouvée par des arguments pris de l'adversité des gens de bien et de la prospérité des méchants , à quoi aucune raison ni la lumière naturelle ne peuvent résister ( arguments talibus traducta, quibus nulla ratio aut lumen nnturw potest resistere ). Mais il fait voir un peu apres , qu’il ne l’entend que de ceux qui ignorent l'autre vie, puisqu’il ajoute qu’un petit mot de l'Évangile dissipe cette difficulté , en nous apprenant qu'il y a une autre vie , où ce qui n’a pas été puni et récompensé dans celle-ci , le sera. L'objection n’est donc

DE LA FOI AVEC LA RAISON

tien moins qu'invincible , et même sans le secours de l'Évangile on se pouvait aviser de cette réponse. On allègue aussi ( Rép. au provincial , t. S , p. 653 ) un passage de Martin Chemnice , critiqué par Vedelius et défendu par Jean Mnsæus , où ce célèbre théologien parait dire nettement qu'il y a des vérités dans la parole de Dieu , qui sont non-seulement au-dessus de la raison, mais aussi contre la raison : mais ee passage ne doit être entendu que des principes de la raison conforme à l'ordre de la nature , comme Musæus l'explique aussi.

68. Il est vrai pourtant que M. Bayle trouve quelques autorités qui lui sont plus favorables. Celle de M. Descartes en est une des principales. Ce grand homme dit positivement ( l part, de ses Principes, art. 41 ) «que nous n’avons

• point du tout de peine à nous délivrer de la

■ difficulté ( que l'on peut avoir à accorder la

• liberté de notre volonté avec l’ordre de la pro-

• vidence éternelle de Dieu), si nous remarquons « que notre pensée est finie , et que la science

• et la toute-puissance de Dieu , par laquelle il

■ a non-seulement connu de toute éternité tout

• ce qui est ou qui peut être , mais aussi il l’a > voulu , est infinie : ce qui fait que nous avons

■ bien assez d’intelligence pour connaître clai- - rement et distinctement que cette science et

• cette puissance sont en Dieu ; mais que nous « n’en avons pas assez pour comprendre telle- « ment leur étendue , que nous puissions savoir « comment elles laissent les actions des hommes

• entièrement libres et indéterminées. Toutefois

• la puissance et ta science de Dieu ne nous « doivent pas empêcher de croire que nous avons

• une volonté libre , car nous aurions tort de

• douter de ce que nous apercevons intérieurc- « ment , et savons par expérience être en uous , •> parce que nous ne comprenons pas antre chose

• que nous savons incompréhensible de sa na-

• ture. »

G». Ce passage de M. Descartes suivi par ses sectateurs ( qui s'avisent rarement de douter de ce qu'il avance) m’a toujours paru étrange. Ne se contentant point de dire , que pour lui il ne voit point le moyen de concilier les deux dogmes, il met tout le genre humain, et même toutes les créatures raisonnables, dans le même cas. Cependant pouvait-il ignorer qu'il est impossible qu'il y ait une objection invincible contre la vérité 1 puisqu'une telle objection ne pourrait être qu’un enchaînement necessaire d'autres vérités, dont le résultat serait contraire à la vérité qu’on

soutient, et par conséquent il y aurait contradiction entre les vérités, ce qui est de la dernière absurdité. D’ailleurs, quoique notre esprit soit fini, et ne puisse comprendre l'infini, ii ne laisse pas d’y avoir des démonstrations sur l’intlnl, desquelles il comprend la force ou la faiblesse; pourquoi donc ne comprendrait-il pas celle des objections î Ht puisque la puissance et la sagesse de Dieu sont infinies et comprennent tout , il n’y a plus lieu de douter de leur étendue. De plus , M. Descartes demande une liberté dont on n’a point besoin^ en voulant que les actions de la volonté des hommes soieut entièrement indéterminées, ce qui n’arrive jamais. Enfin M. Bayle veut lui-même que cette expérience ou ce sentiment intérieur de notre indépendance , sur lequel M. Descartes fonde la preuve de notre liberté , ne la prouve point , puisque de ce que nous ne nous apercevons pas des causes dont uous dépendons, il ne s'ensuit pas que nous soyons indépendants. Mais c’est de quoi nous parlerons en son lieu.

70. Il semble que M. Descartes avoue aussi dans un endroit de ses Principes , qu’il est impossible de répondre aux difficultés sur la division de la matière à l'infini, qu'il reconnaît pourtant pour véritable. Arriaga et d’autres scolastiques font è peu près le même aveu ; mais s'ils prenaient la peine de donner aux objections la forme qu’elles doivent avoir , ils verraient qu’il y a des fautes dans la conséquence, et quelquefois de fausses suppositions qui embarrassent. En voici un exemple: Un habile homme me fit nn jour cette objection : Soit coupée la ligne droite B A en deux parties égales par le point C, et la partie C A par le point D , et la partie D A par le point E , et ainsi a l'infini; toutes les moitiés BC, CD, D E , etc. , font ensemble le tout B A ; donc il faut qu’il y ait une dernière moitié , puisque la ligne droite B A finit en A. Mais cette dernière moitié est absurde : car puisqu'elle est une ligne, on la pourra encore couper en deux. Donc la division à l'infini ne saurait être admise. Mais je lui fis remarquer qu'on n'a pas droit d'inférer qu'il faille qu’il y ait un dernier point A, car ce dernier point convient A toutes les moitiés de son côté. Et mon ami l'a reconnu lui-même, lorsqu’il a tâché de prouver cette illation par nn argument en forme : an contraire, par cela même que la division va A l'infini , il n'y a aucune moitié dernière. Et quoique la ligne droite A R soit finie , il ne s'ensuit pas que

üoogle

DISCOURS DE LA CONFORMITÉ

Is division qu'on en fait ait son dernier terme. Ou s'embarrasse de même dans les séries des nombres qui vont A l'infini. On conçoit un dernier terme, un nombre infini, ou infiuimeut petit ; mais tout cela ne sont que des fictions. Tout nombre est fini et assignable , toute ligne l’est de même , et les Infinis ou infiniment petits n'y signifient que des grandeurs qu'on peut prendre aussi grandes et aussi petites que l'on voudra , pour montrer qu'une erreur est moindre que celle qu’on a assignée, c'est-à-dire qu’il n'y a aucune erreur : ou bien on entend par l’infiniment petit , l'état de l'évanouissement ou du commencement d'une grandeur, conçus à l’imitation des grandeurs déjà formées.

71. Il sera bon cependant de considérer la raison que M. Bayle allègue pour montrer qu'on ne saurait satisfaire aux objections que la raison oppose aux mystères. Elle se trouve dans son éclaircissement sur les manichéens (p. 3113 de la seconde édition de son Dictionnaire ). • Il

• me suffit ( dit-il ) qu'on reconnaisse unanime- « ment que les mystères de l'Évangile sont au- « dessus de la raison. Car il résulté de là néces- . saircment qu'il est impossible de résoudre les

• difficultés des philosophes , et par conséquent

• qu'une dispute où l'on ne se servira que des

• lumières naturelles , se terminera toujours au « désavantage des théologiens , et qu'ils se ver-

■ ront forcés de lâcher le pied , et de se réfugier

• sous le canon de la lumière surnaturelle. • Je m'étonne que M. Bayle parle si généralement, puisqu'il a reconnu lui-même que la lumière naturelle est pour l'unité du principe, contre les manichéens , et que la bonté de Dieu est prouvée Invinciblement par la raison. Cependant voici comme il poursuit :

72. «Il est évident que la raison ne saurait «jamais atteindre à ce qui est au-dessus d'elle. « Or si elle pouvait fournir des réponses aux ob-

■ jeetions qui combattent le dogme de la Tri- - nité et celui de l'union hypostatique , elle

• atteindrait à ces deux mystères, elle se les as- « sujettirait , et les plierait jusqu'aux dernières > confrontations avec scs premiers principes , " ou avec les aphorismes qui naissent des notions « communes , et jusqu'à ce qu’eufin elle eût « conclu qu’ils s'accordent avec la lumière na-

■ turclle. Elle ferait donc ce qui surpasse ses « forces , elle monterait au-dessus de ses limites, " ce qui est formellement contradictoire. I) faut "donc dire qu'elle ne saurait fournir des ré- « ponses à ses propres objections, et qu ainsi

« elles demeurent victorieuses , pendant qu'on « ne recourt pas à l’autorité de Dieu , et à la « nécessité de captiver son entendement sous • l’obéissance de la foi. ■ [ Je ne trouve pas qu'il y ait aucune force dans ce raisonnement. Nous pouvons atteindre ce qui est au-dessus de nous , non pas en le pénétrant , mais en le soutenant ; comme nous pouvons atteindre le ciel par la vue, et non pas par l’attouchement. Il n'est pas nécessaire non plus que pour répondre aux objections qui se font contre les mystères , on s'assujettisse ces mystères, et qu'on les soumette à la confrontation avec les premiers principes qui naissent des notions communes : car si celui qui répond aux objections devait aller si loin , il faudrait que celui qui propose l'objection le fit le premier ; car c'est à l'objection d'entamer la matière , et il suffit à celui qui répond de dire oui ou non ; d'autant qu'au lieu de distinguer, il lui suffit à la rigueur de nier l'universalité de quelque proposition de l'objection , ou d’en critiquer la forme ; et l’un aussi bien que l'autre se peut faire sans pénétrer an delà de l'objection. Quand quelqu'un me propose un argument qu'il prétend être invincible , Je puis me taire en l’obligeant seulement de prouver en bonne forme toutes les énonciations qu'il avance , et qui me paraissent tant soit peu douteuses; et pour ne faire que douter , je n'ai point besoin de pénétrer dans l'intérieur de la chose : au contraire, plus je serai ignorant , plus je serai en droit de douter. M. Bayle continue ainsi : ]

73. ” Tâchons de rendre cela plus clair: si " quelques doctrines sont au-dessus de la raison,

« elles sont au delà de sa portée , elle n'y saurait «atteindre; si elle n’y peut atteindre, elle ne « peut pas les comprendra.» [ Il pouvait commencer ici par le comprendre , en disant que la raison ne peut pas comprendre ce qui est au-dessus d'elle.] « Si elle ne peut pas les comprendre, ellen'y « saurait trouver aucune idée ; [ Non valet ronsequentia: car pour comprendre quelque chose, il ne suffit pas qu’on en ait quelques idées ; il faut les avoir toutes de tout ce qui y entre , et il faut que toutes ces idées soient claires , distinctes, adéquates. Il y a mille objets dans la nature, dans lesquels nous entendons quelque chose , mais que nous ne comprenons pas pour cela. Nous avons quelques idées des rayons de la lumière , nous faisons des démonstrations iâdessus jusqu'à un certain point; mais il reste toujours quelque chose qui nous fait avouer que nous ne comprenons pas encore toute la nature

DE LA KOI AVEC LA RAISON

de la lumière] ni aucun principe qui soit une source de solution; [ Pourquoi ne trouverait-on pas des principes évidents , mêlés avec des connaissances obscures et confuses ? ] et par conséquent les objections que la raison aura faites demeureront sans réponse; [ Kien moins que cela ; la difficulté est plutôt du côté de l'opposant. C'est it lui de chercher un principe évident , qui soit une source de quelque objection ; et il aura d'autant plus de peine à trouver un tel principe, que la matière sera obscure; et quand il l’aura trouvé, il aura encore plus de peine à montrer une opposition entre le principe et le mystère : car s’il se trouvait que le mystère ! hit évidemment contraire à un principe évident, ce ne serait pas un jnystère obscur , ce serait une absurdité manifeste ] * ou, ce qui est la > même chose , on y répondra par quelque dis-

* tinction aussi obscure que la thèse même qui « aura été attaquée. ■ On peut se passer des distinctions à la rigueur, en niant ou quelque prémisse ou quelque conséquence : et lorsqu’on doute du sens de quelque terme employé par l'opposant , on peut lui en demander la définition. De sorte que le soutenant n’a pas besoin de se mettre en frais , lorsqu'il s’agit de répondre à un adversaire qui prétend nous opposer un argument Invincible. Mais quand même le soutenant, par quelque complaisance, ou pour abréger, ou parce qu’il se sent assez fort, voudrait bien se charger lui-même de faire voir l’équivoquc cachée dans l'objection, et de la lever en faisant quelque distinction , il n'est nullement besoin que cette distinction mène à quelque chose de plus clair que la première thèse, puisque le soutenant n'est point obligé d'éclaircir le mystère même.

74. « Or il est certain (c'est M. Bayle qui ” poursuit) qu'une objection que l’on fonde sur

* des notions bien distinctes , demeure également « victorieuse, soit que vous n’y répondiez rien, " soit que vous y fussiez une réponse où personne - ne peut rien comprendre. La partie peut-elle ■ être égale entre un homme qui vous objecte " ce que vous et lui concevez très - nettement ,

* et vous qui ne pouvez vous défendre que par « des réponses, où ni vous ni lui ne comprenez « rien ? . [ Il ne suflit pas que l'objection soit fondée sur des notions bien distinctes, 11 faut aussi qu'on en fasse l'application contre la thèse. Et quand je réponds à quelqu'un en lui niant quelque prémisse, pour l'obliger à la prouver, ou quelque conséoueucc, pour l'obliger ù la mettre

en bonne forme , on ne peut point dire que je ne réponds rien , ou que je ne réponds rien d'intelligible. Car comme c'est la prémisse douteuse de l’adversaire que je nie, ma négation sera aussi intelligible que son affirmation. Enfin, lorsque j’ai la complaisance de m’expliquer par quelque distinction, il suffit que les termesque j'emploie aient quelque sens , comme dans le mystère même; ainsi on comprendra quelque chose dans ma réponse : mais il n’est point besoin que l’on comprenne tout ce qu'elle enveloppe , autrement on comprendrait encore le mystère].

75. M. Bayle continue ainsi : « Toute dispute > philosophique suppose que les parties disputan- « tes conviennent de certaines définitions, [ Cela serait à souhaiter, mais ordinairement ce n'est que dans la dispute même qu’on y vient au besoin ] « et quelles admettent les règles des « syllogismes, et les marques à quoi l’on connaît

• les mauvais raisonnements. Après cela , tout « consiste à examiner si une thèse est conforme

• médiatement ou immédiatement aux principes « dont on est convenu , » [Ce qui se fait par les syllogismes de celui qui fait des objections] « si « les prémisses d’une preuve ■ [avancée par l’opposant] - sont véritables, si la conséquence est

• bien tirée : si l'on s’est servi d’un syllogisme

■ ù quatre termes , si l’on n'a pas violé quelque « aphorisme du chapitre * de oppositis ou de sophisticis elenchis, etc., [ Il suflit, en peu de mots, de nier quelque prémisse ou quelque conséquence , ou enfin d'expliquer ou faire expliquer quelque terme équivoque] « on remporte la vic- « toire, ou en montrant que le sujet de la dispute « n'a aucune liaison avec les principes dont on

■ était convenu , » [ C'est-à-dire en montrant que l'objection ne prouve rien, et alors le défendeur gagne la cause] - ou en réduisant & l'absurde le

■ défendeur : » [Lorsque toutes les prémisses et toutes les conséquences sont bien prouvées] « or « on l’y peut réduira , soit qu'on lui montre que « les conséquences de sa thèse sont le oui et le

• non , soit qu’on le contraigne à ne répondre « que des choses inintelligibles. •] C'est ce dernier inconvénient qu'il peut toujours éviter, parce qu’il n'a point besoin d'avancer de nouvelles thèses.] • Le but de cette espèce de disputes est « d'éclaircir les obscurités et de parvenir à l’é-

• videnee; .[C'est le but de l’opposant, car il veut rendre évident que le mystère est faux ; mois ce ne saurait être ici le but du défendeur, car, admettant le mystère, il convient qu'on ne le saurait rendre évident ] • de là vient que l'on

DISCOURS DE LA CONFORMITÉ

■ Juge que pendant le cours du procès , la vlc- « tolre se déclare plus ou moins pour le soutenant

• ou pour l'opposant, selon qu'il y a plus ou « moins de clarté dans les propositions de l’un , « que dans les propositions de l'autre. - [C'est parler comme si le soutenant et l’opposant devaient être également a découvert : mais le soutenant est comme un commandant assiégé, couvert par ses ouvrages, et c’est à l’attaquant de les ruiner. Le soutenant n'a point besoin Ici d’év idence , et il ne la cherche pas : mais c’est à l’opposant d’en trouver contre lui , et de se faire jour par ses batteries, afin que le soutenant ne soit plus à couvert.]

76. « Enfin on juge que la victoire se déclare .. contre celui dont les réponses sont telles qu’on

• n’y comprend rien, [C’est une marque bien équivoque de la victoire : il faudrait donc demander aux auditeurs, s’ils comprennent quelque chose dans ce qu'on a dit, et souvent leurs sentiments seraient partagés. L’ordre des disputes formelles est de procéder par des arguments en bonne forme , et d’y répondre en niant ou en distinguant ] « et qui avoue qu'elles sont « incompréhensibles. - [Il est permis à celui qui soutient la vérité d'un mystère , d’avouer que ce mystère est incompréhensible ; et si cet aveu suffisait pour le déclarer vaincu , on n’aurait point besoin d’objection. Une vérité pourra être incompréhensible, mais die ne le sera jamais assez pour dire qu’on n’y comprend rien du tout. Elle serait en ce cas ce que les anciennes écoles appelaient Scindapms ou Blilyri ( Cietit . Alex. SI rom. 8], c’est-à-dire des paroles vides de sens.]

• On le condamne dès là par les règles de l'ad-

• judication de la victoire ; et lors même qu'il

■ ne peut pas être poursuivi dans le brouillard

• dont il s'est couvert, et qui forme une espèce

• d'abîme entre lui et ses antagonistes, on le croit

• battu à plate couture, et on le compare à une

• armée qui, ayant perdu la bataille, ne se dé-

■ robe qu’à la faveur de la nuit à la poursuite

• du vainqueur. » [Pour payer allégorie par allégorie , je dirai que le soutenant n’est point vaincu, tant qu’il demeure couvert de ses retranchements ; et s'il hasarde quelque sortie au delà du besolu, il lui est permis de se retirer dans son fort , sans qu’on l'en puisse blâmer. ]

77. J'ai voulu preudre la peine de faire l’anatomie de ce long passage, on M. Bayle a mis ce qu'il pouvait dire de plus fort et de mieux raisonné pour son sentiment : et j'espère d'avoir fait voir clairement, comment cet excelleut homme

a pris le change. Ce qui arrive fort aisément aux personnes les plus spirituelles et les plus pénétrantes, lorsqu’on donne carrière à son esprit, sans se donner toute la patience nécessaire pour creuser jusqu’aux fondements de son système. Le détail où nous sommes entrés ici servira de réponse à quelques autres raisonnements sur ce sujet , qui se trouvent dispersés dans les ouvrages de M. Bayle; comme lorsqu'il dit dans sa Réponse aux questions d'un provincial , chap. 1 33 (tom. 3, p. 685 ) : « Pour prouver qu'on a mis « d’accord la raison et la religion , il faut mon- « trer non-seulement qu’on a des maximes phi- « losophiques, qui sont favorables à notre foi, « mais aussi , que les maximes particulières, « qui nous sont objectées comme non conformes « à notre catéchisme, y sont effectivement eoo-

• formes d'une manière que l’on conçoit dis- « tinctement. - Je ne vois point qu’on ait besoin de tout cela, si ce n'est qu’on prétende pousser le raisonnement Jusqu'au comment du mystère. Quand on se contente d'en soutenir la vérité, sans se mêler de la vouloir faire comprendre , on n’a point besoin de recours aux maximes philosophiques , générales ou particulières , pour la preuve ; et lorsqu'un autre nous oppose quelques maximes philosophiques, ce n’est pas à nous de prouver d'une manière claire et distincte que ces maximes sont conformesavec notre dogme, mais c’est à notre adversaire de prouver qu'elles y sont contraires.

78. M. Bayle poursuit ainsi au même endroit : « Pour cet effet , nous avons besoin d'une réponse

- qui soit aussi évidente que l’objection. » J’ai déjà montré que cela arrive lorsqu’on nie des prémisses ; mais qu’au reste il n’est point nécessaire que celui qui soutient la vérité du mystère avance toujours des propositions évidentes, puisque la thèse principale qui regarde le mystère même n’est point évidente. Il ajoute encore :

• S’il faut répliquer et dupliquer, nous ne devons

• jamais demeurer en reste , ni prétendre que » nous soyons venus à bout de notre dessein,

- pendant que notre adversaire nous répliquera

• des choses aussi évidentes que le sauraient être « nos raisons. » Mais ce n'est pas au soutenant à alléguer des raisons; il lui suffit de répondre à celles de son adversaire.

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