L'auteur conclut enfin : - Si l’on préten
• dait que faisant une objection évidente, il sc « doit payer d’une réponse que nous ne pouvons « donner que comme une chose possible , et que
• uous ne comprenons pas, on serait injuste. •
DE LA FOI AVEC LA RAISON
IJ le répète dans les Dialogues posthumes contre M. Jaquelot , p. 69. Je ne suis point de ce sentiment. Si l’objection était d'une parfaite évidence, elle serait victorieuse, et la thèse serait détruite. Mais quand l’objection n'est fondée que sur des apparences , ou sur des cas qui arrivent le plus souvent , et que celui qui la fait en vent tirer une conclusion universelle et certaine , celui qui soutient le mystère peut répondre par l'instance d'une simple possibilité , puisqu’une telle instance suffit poor montrer que ce qu’on voulait inférer des prémisses n'est point certain ni général ; et il suffit à celui qui combat pour le mystère , de maintenir qu’il est possible , sans qu’il ait besoin de maintenir qu’il est vraisemblable. Car, comme j’ai dit souvent, on convient que les mystères sont contre les apparences. Celui qui soutient le mystère , n’aurait pas même besoin d’alléguer une telle Instance; et s’il le fait , on peut dire que c’est une œuvre de surérogation, ou que c’est un moyen de mieux confondre l'adversaire.
80. U y a des passages de M. Bayle dans la Réponse posthume qu’il a faite à M. Jaquelot, qui me paraissent encore dignes d’étre examinés. M. Bayle (dit-on, p. 36, 37),* établit constam-
• ment dans son Dictionnaire , toutes les fois que
■ le sujet le comporte , que notre raison est plus » capable de réfuter et de détruire, que de prou-
• ver et de bâtir ; qu'il n’y a presque point de
■ matière philosophique ou théologiqne, surquoi « elle ne forme de très-grandes difficultés; de
• manière que si on voulait la suivre avec un
• esprit de dispute, aussi loin qu’elle peut aller,
• on se trouverait souvent réduit à de fâcheux - embarras : enfin , qu'il y a des doctrines cer-
• tainement véritables, qu’elle combat par des
• objections insolubles. » Je crois que ce qu'on dit ici pour blâmer la raison , est à son avantage. Lorsqu'elle détruit quelque thèse , elle édifie la thèse opposée. Et lorsqu'il semble qu'elle détruit en même temps les deux thèses opposées, c’est alors qu’elle nous promet quelque chose de profond , pourvu que nous la suivions aussi loin qu'elle peut aller, non pas avec un esprit de dispute, mais avec un désir ardent de rechercher et de démêler la vérité , qui sera toujours récompensé par quelque succès considérable.
8t. M. Bayle poursuit: * qu’il faut alors se
• moquer de ces objections , en reconnaissant
• les bornes étroites de l'esprit humain. » Et moi , je crois que, bien loin de li , il y faut reconnaître des marques de la force de l'esprit hu-
main, qui le fait pénétrer dans l’Intérieur des choses. Ce sont des ouvertures nouvelles , et pour ainsi dire des rayons de l'aube du jour, qui nous promet une lumière plus grande ; je l'entends dans les matières philosophiques ou de la théologie naturelle : mais lorsque ces objections se font contre la foi révélée, c’est assez qu'on les puisse repousser, pourvu qu’on le fasse avec un esprit de soumission et de zèle, dans le dessein de maintenir et d'exalter la gloire de Dieu. Et quand on y réussira à l’égard de sa justice, on sera également frappé de sa grandeur et charmé de sa bonté, qui paraîtront à travers les nuages d'une raison apparente , abusée par ce qu’elle voit, à mesure que l'esprit s'élèvera par la véritable raison à ce qui nous est invisible, et n’en est pas moins certain.
83. * Ainsi (pour continuer avec M. Bayle) « on obligera la raison de mettre bas les armes,
* et à se captiver sous l'obéissance de la foi ;
* ce qu’elle peut , et qu’elle doit foire , en vertu ■ de quelques-unes de ses maximes les plus ln-
* contestables : et ainsi en renonçant à quelques-
* unes de ses autres maximes, elle no laisse pas « d'agir selon ce qu’elle est , c'est-à-dire en rai-
* son. * Mais il fout savoir que - les maximes de « la raison, auxquelles il fout renoncer en ce
* cas , sont seulement celles qui nous font juger
* sur les apparences , ou suivant le coure or-
* dinairc des choses : ■ ce que la raison nous ordonne même dans les matières philosophiques, lorsqu’il y a des preuves Invincibles du contraire. C'est ainsi qu'étant assurés par des démonstrations de la bonté et de la justice de Dieu , nous méprisons les apparences de dureté et d’injustice, que nous voyons dans cette petite partie de son règne qui est exposée à nos yeux. Jusqu'ici nous sommes éclairés par la lumière de la nature et par celle de la grâce , mais non pas encore par celle de la gloire. Ici-bas nous voyons l'injustice apparente , et nous croyons et savons même la vérité de la justice cachée de Dieu ; mais nous la verrons , cette justice , quand le soleil de justice se fera voir tel qu’il est.
83. Il est sûr que M. Bayle ne peut être entendu que de ces maximes d’apparence , qui doivent céder aux vérités éternelles ; car il reconnaît que la raison n'est point véritablement contraire à la fol. Et dans ses Dialogues posthumes Il se plaint (p. 73, contre M. Jaquelot) de ce qu’on l'accuse de croire que nos mystèressont véritablement contre la raison, et (p. 9, contre M. le Clerc) de ce qu'on prétend aue celui qui
DISCOURS DE LA CONFORMITÉ
reconnaît qu'une doctrine est exposée à des objections insolubles , reconnaît aussi par une conséquence nécessaire la fausseté de cette doctrine. Cependant on aurait raison de le prétendre, si l’insolubilité était plus qu'apparente.
84. Peut-être donc qu’apres avoir disputé longtemps contre M. Bayle, au sujet de l'usage de la raison , nous trouverons au bout du compte que ses sentiments n’étaient pas dans le fond aussi éloignés des nôtres, que ses expressions, qui ont donné sujet à nos réflexions , l’ont pu faire croire. Il est vrai que le plus souvent il parait nier absolument qu’on puisse jamais répondre aux objections de la raison contre la fol , et qu’il prétend que pour le pouvoir faire , il faudrait comprendre comment le mystère arriveou existe. Cependant il y a des endroits où il se radoucit , et se contente de dire que les solutions de ces objections lui sont Inconnues. En voici un passage bien précis, tiré de ce même éclaircissement sur les manichéens, qui se trouve à la lin de la seconde édition de son Dictionnaire. « Pour
• une plus ample satisfaction des lecteurs les - plus scrupuleux , je veux bien déclarer ici
• (dit-il, p. 3148), que partout où l'on verra « dans mon Dictionnaire que tels ou tels argu-
• meuts sont insolubles , je ne souliaite pas « qu'on se persuade qu'ils le sont effectivement.
• Je ne veux dire autre chose , sinon qu’ils me
• paraissent insolubles. Cela ne tire point à con-
• séquence : chacun se pourra imaginer, s’il lui
• plaît , que j’en juge ainsi , & cause de mon peu
• de pénétration. • Ce n’est pas cela que je m’imagine , sa grande pénétration m’est trop connue : mais je crois qu’ayant tourné tout son esprit à renforcer les objections, il ne lui est pas resté assez d’attention pour ce qui sert à les résoudre.
85. M. Bayle avoue d’ailleurs dans son ouvrage posthume contre M. le Clerc , que les objections contre la fol n’ont point In force des démonstrations. C'est donc ad hominem seulement , ou bien ad hommes , c’est-à-dire , par rapport à l’état où le genre humain se trouve, qu'il juge ces objections Insolubles et la matière inexplicable. Il y a même un endroit où il donne à entendre qu’il ne désespère pas qu’on en puisse trouver la solution ou l’explication, et même de nos jours. Car voici ce qu’il dit dans sa Réponse posthume qu’il a faite à M. le Clerc (p. 35 ) :
• M. Bayle a pu espérer que son travail pique- « rnit d’honneur quelques-uns de ccs grands
• génies qui forment de nouveaux systèmes, et
« qu'ils pourraient inventer un dénoôment In-
• connu jusqu'ici. » Il semble que par ce dénomment il entend une explication du mystère , qui irait jusqu'au comment : mais cela n’est point nécessaire pour répondre aux objections.
86. Plusieurs ont entrepris de faire comprendre ce comment, et de prouver la possibilité des mystères. Un certain auteur, qui s’appelle Thomas Jlonartes Nordtanus Angtus, dans son Concordia Scientice cum Fide, y a prétendu. Cet ouvrage me parut ingénieux et savant , mais aigre et embarrassé , et il contient même des sentiments insoutenables. J’ai appris par l’Apologia Cyriacorum du P. Vincent Baron dominicain , que ce livre-là a été censure à Rome , que l’auteur a été jésuite , et qu’il s’est mal trouvé de l’avoir publié. Le R. P. des Bosses, qui enseigne maintenant la théologie dans le collège des jésuites de Hiidesheim, et qui a joint une érudition peu commune à une gronde pénétration qu’il fait paraître en philosophie et en théologie , m’a appris que le vrai nom de Bouartcs a été Thomas Barton , et qu’étant sorti de la compagnie il se retira en Irlande , où il est mort d’une manière qui a fait juger favorablement de ses derniers sentiments. Je plains les habiles gens qui s’attirent des affaires par leur travail et par leur zèle. U est arrivé quelque chose de semblable autrefois A Pierre Abailard , à Gilbert de In Porrée, à Jean Wiclef, et de nos jours à Thomas Albius Anglois , et à quelques autres qui se sont trop eufoncés dans l'explication des mystères.
87. Cependant saint Augustin (aussi bien que M. Bayle) ne désespère pas qu'on puisse trouver ici-bas le dénoùmeut qu’on souhaite : mais ce Père le croit réservé à quelque saint homme éclairé par une grâce toute particulière : Est aliqua causa fortassis occultior, quœ melioribus sanclioribusque reservatur, ittius gratta potius quàm meritis itlorum ( in Gènes, ad literam , Iib. 11, c. 4). Luther réserve la connaissance du mystère de l’élection à l'académie céleste (Iib. de servo arbitrio, c. 174). « Hlic
• ( Deus ) gratiam et misericordiam spargit in .. indignos, hic Iram et severitatem spargit in
• immérités ; utrobique nimius et iniquus apud ■ homines, sed justus et verax apud scipsum.
• Nam quomodo hoc justum sit ut indignos
• coronet , iueomprehensibile est modo , vlde- « bimus autem, cum illuc venerimus, ubi jnm
• non credctur, sed revelatâ fade videbitur. lia « quomodo hoc justum sit, ut immeritosdamnet,
DE LA FOI AVEC LA RAISON
• incomprchensibile est modo , ereditor tamen , - donec revelabltur fllius hominis. - Il est à espérer que M. Bayle se trouve maintenant environné de ces lumières qui nous manquent ici-bas, puisqu’il y a lieu de supposer qu’il n'a poiut manqué de bonne volonté.
Caadidus insueti miratur liront Olympi, Virgile. Sub pedibusque ridet nubes et sidéra Daphnis.
— IUtc poslquam se lamine vrro Lucain. Implevit, stellasquc vagns miratur et astra Fixa polis, vidit quantd svb noctejaeeret I Pfostra dies.