‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 335 sur 423 · ESSAIS SUR IA · texte numérisé non relu

ESSAIS SUR IA

châtiment : ce qui détruit la moralité des actions, et choque toute la justice divine et humaine.

3. Mais quand on accorderait à l'homme cette liberté dont il se pare à son dam , la conduite de Dieu ne laisserait pas de donner matière à la critique, soutenue par la présomptueuse ignorance des hommes, qui voudraient se disculper en tout ou en partie aux dépens de Dieu. L'on objecte que toute la réalité, et ce qu'on appelle la substance de l'acte, dans le péché même, est une production de Dieu, puisque toutes les créatures et toutes leurs actions tiennent de lui ce qu’elles ont de réel ; d'où l'on voudrait inférer non-seulement qu'il est la cause physique du péché , mais aussi qu’il en est la cause morale , puisqu'il agit très-librement , et qu’il ne fait rien sans une parfaite connaissance de la chose et des suites qu’elle peut avoir. Et il ne suffit pas de dire que Dieu s'est fait une loi de concourir avec les volontés ou résolutions de l’homme, soit dans le sentiment commun , soit dans le système des causes occasionnelles ; car, outre qu'on trouvera étrange qu’il se soit fait une telle loi, dont il n'ignorait point les suites , la principale difficulté est qu’il semble que la mauvaise volonté même ne saurait exister sans un concours , et même sans quelque prédétermination de sa part , qui contribue à faire naître cette volonté dans l'homme, ou dans quelque autre créature raisonnable : car une action, pour être mauvaise, n'en est [vas . moins dépendante de Dieu. D'où l'on voudra conclure enlin que Dieu fait tout indifféremment, le bien et le mal ; si ce n'œt qu'on veuille dire avec les manichéens, qu'il y a deux principes, l’un bon et l'autre mauvais. De plus, suivant le sentiment commun dre théologiens et des philosophes, In conservation étant une création continuelle, on dira que l'homme est continuellement créé corrompu et péchant. Outre qu’il y a des cartésiens modernes qui prétendent que Dieu est le seul acteur, dont les créatures ne sont que les organes purement passifs; et M. Bayle n'appuie pas peu là-dessus

4. Mais quand Dieu ne devrait concourir nu\ actions que d'un concours général, ou même point du tout, du moins aux mauvaises, c'est assez pour l'Imputation - dit-on) et [mur le rendre cause morale, que rien n'arrive sans sa permission. Et, pour ne rien dire de la chute des anges, il connaît tout ce qui arrivera, s'il met l’homme dans telles et telles circonstances après l'avoir créé, et il ue laisse pas de l'y mettre.

L'homme est exposé à une tentation , à laquelle on sait qu'il succombera, et que par là il sera cause d’une infinité de maux effroyables ; que par cette chute tout le genre humain sera infecté et mis dans une espèce de nécessité de pécher , ce qu'on appelle le péché originel; que le monde sera mis par là dans une étrange confusion; que par ce moyen la mort et les maladies seront introduites, avec mille autres malheurs et misères qui affligent ordinairement les bons et les mauvais; que la méchanceté régnera même, et que la vertu sera opprimée ici-bas ; et qu'ainsi il ne paraîtra presque point qu'une providence gouverne les choses. Mais c'est bien pis , quand on considère ia vie à venir , puisqu'il n'y aura qu'un petit nombre d'hommes qui seront sauvés, et que tous les autres périront éternellement : outre que ces hommes destinés au salut auront été retirés de la masse corrompue par une élection sans raison , soit qu'on dise que Dieu a eu égard en les choisissant à leurs bonnes actions futures , à leur foi ou à leurs œuvres; soit qu'on prétende qu'il leur a voulu donner ces bonnes qualités et ces actions parce qu'il les a prédestinés nu salut Car, quoiqu'on dise, dans le système le plus mitigé, que Dieu a voulu sauver tous les hommes, et qu’on convienne encore dans Ire autres qui sont communément reçus , qu'il a fait prendre la nature humaine à son fils , pour expier leurs péchés, en sorte que tous ceux qui croiront en lui d’une foi vive et finale seront sauvés , il demeure toujours vrai que cette foi vive est un don de Dieu ; que nous sommes morts à toutes les bonnes œuvres; qu’il faut qu’une grâce prévenante excite jusqu'à notre volonté , et que Dieu nous donne le vouloir et le faire. Et soit que cela se fasse par une grâce efficace par elle-même , c’est-à-dire, par un mouvement divin intérieur, qui détermine entièrement notre volonté au bien qu'elle fait, soit qu'il n’y ait qu’une grâce suffisante, mais qui ne Inisse pas de porter coup, et de devenir efficace par les circonstances internes et externes où l'homme se trouve et où Dieu l’a mis , il faut toujours reveuir à dire que Dieu est la dernière raison du salut , de la grâce , de la fol, et de l'élection en Jésus-Christ. Et soit que l'élection soit la cause ou la suite du dessein de Dieu de donner la fol , il demeure toujours vrai qu'il donne la fol ou le salut à qui bon lui semble, sans qu'il paraisse aucune raison de son choix, lequel ne tombe que sur un très-petit nombre d'hommes.

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