ESSAIS SUR IA
que avec ses perfections, et par lu) l'origine des choses.
8. Or cette suprême sagesse, jointe & une bonté qui n’est pas moins infinie qu’elle , n'a pu manquer de choisir le meilleur. Car comme un moindre mal est une espece de bien , de même un moindre bien est nne espèce de mal, s’il fait obstacle à un bien plus grand : et il y aurait quelque chose à corriger dans les actions de Dieu , s'il y avait moyen de mieux faire. Kt comme dans les mathématiques, quand il n'y a point de maximum ni de minimum, rien enfin de distingué , tout se fait également ; ou quand cela ne se peut, il ne se fait rien du tout : on peut dire de même en matière de parfaite sagesse , qui n'est pas moins réglée que les mathématiques , que s'il n’y avait pas le meilleur ( optimum ) parmi tous les mondes possibles, Dieu n’en aurait produit aucun. J'appelle monde tonte la suite et toute la collection de toutes les choses existantes , afin qu'on ne dise point que plusieurs mondes pouvaient exister en différents temps et differents lieux. Car il faudrait les compter tous ensemble pour un monde , ou , si vous voulez, pour un univers. Et quand on remplirait tous les temps et tous les lieux, Il demeure toujours vrai qu’on les aurait pu remplir d'une infinité de manières , et qu’il y a une infinité de mondes possibles, dont il faut que Dieu ait choisi le meilleur , puisqu’il ne fait rien sans agir suivant la suprême raison.
9. Quelque adversaire ne pouvant répondre à cet argument , répondra peut-être à la conclusion par un argument contraire , en disant que le monde aurait pu être sans le péché et sans les souffrances : mais je nie qu’alors il aurait été meilleur. Car il faut savoir que tout est lié dans chacun des mondes possibles : l'univers, quel qu'il puisse être, est tout d'une pièce, comme un océan ; le moindre mouvement y étend son effet A quelque distance que ee soit , quoique cet effet devienne moins sensible à proportion de la distance ; de sorte que Dieu y a tout réglé par avance une fois pour toutes , ayant prévu les prières , les bonnes et les mauvaises actions , et tout le reste; et chaque chose a contribué idéalement avant son existence à la résolution qui a été prise sur l'existence de toutes les choses. De sorte que rien ne peut être changé dans l'univers (non plus que dans un nombre) , sauf son essence , ou , si vous voulez, sauf son individualité numérique. Ainsi, si le moindre mal qui arrive dans le monde y manquait , ec ne serait
BONTE DE DIEU
plus ee monde , qui , tout compté , tout rabattu , a été trouvé le meilleur par le Créateur qui l’a choisi.
10. Il est vrai qu'on peut s’imaginer des mondes possibles, sans péché et sans malheur, et on eu pourrait faire comme des romans , des utopies , des Sevarnmbes ; mais ces mêmes mondes seraient d’ailleurs fort inférieurs en bien au nôtre. Je ne saurais vous le faire voir en détail : car puis-je connaître, et pnls-je vous représenter des infinis, et les comparer ensemble? Mais vous le devez juger avec moi ab effectu , puisque Dieu a choisi ce monde tel qu’il est. Nous savons d'ailleurs que souvent un mal cause un bien, auquel on ne serait point arrivé sans ec mal. Souvent même deux maux ont fait un grand bien :
Et si /ata volunt, bina venena jurant.
Comme deux liqueurs produisent quelquefois un corps sec, témoin l'esprit-de-vin et l'esprit d'urine mêles par van Helmont; ou comme deux corps froids et ténébreux produisent un grand feu , témoin une liqueur acide et une huile aromatique combinées par M. Hofman. Un général d’armée fait quelquefois une faute heureuse , qui cause le gain d'une grande bataille ; et ne chante-t-on pas la veille de Péques dans les églises du rit romain ,
O eertè necessarium Adrr peccatum ,
Quod Christi morte detetum est.'
O/etLxculpa, qwr talem ae tantum
Meruit habere Rcdemptorem .'
11. Les illustres prélats de l'église gallicane, qui ont écrit au pape Innocent XII contre le livre du cardinal Sfondratcsur la prédestination, comme ils sont dans les principes de saint Augustin , ont dit des choses fort propres À éclaircir ee grand point. Le cardinal parait préférer l'état des enfants morts sans baptême au règne même des cieux , parce que le péché est le plus grand des maux , et qu’ils sont morts Innocents de tout péché actuel. On en parlera davantage plus bas. Messieurs les prélats ont bien remarqué que ce sentiment est mal fondé. L'apôtre (disent-ils), Romains, 111 , 8 , a raison de désapprouver qu'on fasse des maux afin que des biens arrivent : mais on ne peut pas désapprouver que Dieu par sa suréminente puissance tire de la permission des péchés des biens plus grands que ceux qui sont arrivés avant les péchés. Ce n’est pas que nous devions prendre plaisir au péché ;
ET LA LIBERTÉ DE
à Dieu ne plaise t mais c'est que nous croyons au même apôtre , qui dit { Rom. V, 20 { que la où le péché a été abondant , la grâce a été surabondante ; et nous nous souvenons que nous avons obtenu Jésus-Christ lui-même a l'occasion du péché. Ainsi l'on voit que le sentiment de ces prélats va à soutenir qu'une suite de choses où le péché entre, a pu être et a été effectivement meilleure qu'une autre suite sans le péché.
1 2. On s'est servi de tout terni» des comparaisons prises des plaisirs des sens, mêlés avec ce qui approche de la douleur , pour faire juger qu'il y a quelque chose de semblable dans les plaisirs intellectuels. Un peu d'acide, d'âcrc ou d'amer , plaît souvent mieux que du sucre ; les ombres rehaussent les couleurs; et même une dissonance placée où il faut donne du relief à l’harmonie. Nous voulons être effrayés par des danseurs de corde qui sont sur le point de tomber , et nous voulons que les tragédies nous fassent presque pleurer. Goûte-t-on assez la santé , et on rend-on assez grâces à Dieu , sans avoir jamais été malade ? Et ne faut-il pas le plus souvent qu'un peu de mal rende le bien plus sensible c'est-à-dire plus grand?
1 3. Mais l’on dira que les maux sont grands et en grand nombre , en comparaison des biens : l'on se trompe. Ce n'est que le défaut d’attention qui diminue nos biens , et il faut que cette attention nous soit donnée par quelque mélange de maux. Si nous étions ordinairement malades et rarement en bonne santé , nous sentirions merveilleusement ce grand bien , et nous sentirions moins nos maux; mais ne vaut-il pas mieux néanmoins que la santé soit ordinaire, et la maladie rare ? Suppléons donc par notre réflexion à ce qui manque à notre perception , afin de nous rendre le bien de la santé plus sensible. Si nous n’avlous point la connaissance de In vie future , je crois qu'il se trouverait peu de personnes qui ne fussent contentes à l'article de la mort de reprendre la vie à condition de repasser par la même valeur des biens et des maux , pourvu surtout que ce ne fût point par la même espèce. On se contenterait de varier , sans exiger une meilleure condition que celle où l’on avait été.
1 4. Quand on considère aussi la fragilité du corps humain , on admire la sagesse et la bonté de l'auteur de la nature , qui l’a rendu si durable, et sa condition si tolérable. C’est ce qui m’a souvent fait dire que je ne m'étonne pas si les hommes sont malades quelquefois . mais que
je m'étonne qu’ils le sont si peu , et qu'ils ne le sont point toujours. Et c’est aussi ce qui nous doit faire estimer davantage l'artifice divin du mécanisme des animaux , dont l'auteur a fait des machines si frêles et si sujettes à la corruption, et pourtant si capables de se maintenir; car c’est la nature qui nous guérit , plutôt que la médecine. Or cette fragilité même est une suite de la nature des choses, à moins qu’on ne veuille que cette espèce de créatures qui raisonne, et qni est habillée de chair et d’os, ne soit point dans le monde. Mais ce serait apparemment un défaut que quelques philosophes d'autrefois auraient appelé Vacuum formarum, un vide dans l’ordre des espèces.
15. Ceux qui sont d'humeur à se louer de fa nature et de la fortune , et non pas à s’en plaindre, quand même ils ne seraient pas les mieux partagés , me paraissent préférables aux autres. Car outre que ces plaintes sont mal fondées', c'est murmurer en effet contre les ordres de In Providence. Il ne faut pas être facilement du nombre des mécontents dans la république où l’on est , et il ne le faut point être du tout dans la cité de Dieu , ou l'on ne le peut être qu'avec injustice. Les livres de la misère humaine , tels que celui du pape Innocent III, ne me paraissent pas des plus utiles : on redouble les maux en leur donnant une attention qu'on en devrait détourner, pour la tourner vers les biens qui l’emportent de beaucoup. J’approuve encore moins les livres tels que celui de l'nbbé Esprit, de la fausseté des vertus humaines , dont on nous n donné dernièrement un abrégé ; un tel livre servant à tourner tout du mauvais côté, et à rendre les hommes tels qu’il les représente.
IG. Il faut avouer cependant qu’il y a des désordres dans cette vie, qui se font voir particulièrement dans la prospérité de plusieurs méchants , et dans l'infclicitc de beaucoup de gens de bien. Il y a un proverbe allemand qui donne même l'avantage aux méchants, comme s'ils étaient ordinairement les plus heureux :
Je krummrr fjolj, je brffrr Rriicke :
3c otget (elpilk , je greffer £lürkr.
Et il serait à souhaiter que ce mot d’Horace lût vrai à nos yeux :
Haro antecrdcnUm scclptfum
Descruit pede pœna claudo.
Cependant il arrive souvent aussi, quoique ce ne soit peut-être pas le plus souvent,
ESSAIS SUR LA BONTÉ DE DIEU
Qu'aux yeux de l'univers le ciel te justifie ; et qu’on peut dire avec Claudien :
Abstulit hune tandem Kufini pana tumullum ,
Absolvitque Deos.
17. Mais quand eela n'arriverait pas ici, le remède est tout prêt dans l’autre vie. La religion, et même la raison, nous l’apprennent; et nous ne devons point murmurer contre un petit délai , que la sagesse suprême a trouvé bon de donner aux hommes pour se repentir. Cependant c’est là où les objections redoublent d’un autre côté, quand on considère le salut et la damnation , parce qu’il parait étrange que même dans le grand avenir de l’éternité , le mal doive avoir l'avantage sur le bien , sous l'autorité suprême de celui qui est le souverain bien : puisqu’il y aura beaucoup d’appelés, et peu d’élus ou de sauvés. Il est vrai qu’on voit par quelques vers de Prudence [Hymn. ante Somnum],
Idem tamen benignus Vltor retundlt iram,
Pawosque non-piorum Patltur paire in avum ,
que plusieurs ont cru de son temps, que le nombre de ceux qui seront assez méchants pour être damnes serait très-petit. Et 11 semble à quelques-uns qu’on croyait alors un milieu entre l’enfer et le paradis ; que le même Prudence parie comme s’il était content de ce milieu ; que saint Gréguirc de Nyssc incline aussi de ce côtélà, et que saint Jérôme penche vers l'opinion qui veut que tous les chrétiens seraient enfin reçus en grâce. Un mot de saint Paul, qu'il donne lui- même pour mystérieux , portant que tout Israël sera sauvé , a fourni de la matière à bien des réflexions. Plusieurs personnes pieuses et même savantes , mais hardies , ont ressuscité le sentiment d’Origène , qui prétend que le bien gagnera le dessus en son temps en tout et partout, et que toutes les créatures raisonnables deviendront enfin saintes et bienheureuses , jusqu'aux mauvais anges. Le livre de l'Évangile éternel, publié depuis peu en allemand, et soutenu par un grand et savant ouvrage intitulé ’Airaxavaérrowu; ir£*tuv , a causé beaucoup de bruit sur ce grand paradoxe. M. le Clerc a aussi plaidé ingénieusement la cause des origénistes, mais sans se déclarer pour eux.
là. Il y a un homme d'esprit qui, poussant mon principe de l’harmonie jusqu'à des suppositions arbitraires que je n’approuve nullement,
s'est fait une théologie presque astronomique. Il croit que le désordre présent de ce bas monde a commencé lorsque l’ange président du globe de la terre , laquelle était encore un soleil (c’està-dire une étoile fixe et lumineuse par elle-même) , a commis un péché avec quelques moindres anges de son département; peut-être en s'élevant mal à propos contre un ange d'un soleil plus grand : qu’en même temps par l'harmonie préétablie des régnes de la nature et de la grâce, et par conséquent par des causes naturelles arrivées à point nommé, notre globe a été couvert de taches, rendu opaque, et chassé de sa place ; ce qui l’a fait devenir étoile errante ou planète, c'est-à-dire satellite d'un autre soleil, et de celui-là même peut-être dont son ange ne voulait point reconnaître la supériorité ; et que c’est en cela que consiste la chute de Lucifer. Que maintenant le chef des mauvais anges , qui est appelé dans la sainte Écriture le prince et même le dieu de ce monde, portant envie avec les anges de sa suite à eet animal raisonnable qui se promène sur la surface de ce globe , et que Dieu V a suscité peut-être pour se dédommager de leur chute , travaille à le rendre complice de leurs crimes, et participant de leurs malheurs. Là-dessus Jésus-Christ est venu pour sauver les hommes. C’est le fils éternel de Dieu en tant que fils uuique; mais (selon quelques anciens chrétiens, et selon l’auteur de cette hypothèse) s’étant revêtu d'abord, dès le commencement des choses, de la nature la plus excellente d'entre les créatures , pour les perfectionner toutes, il s'est mis parmi elles; et c’est la seconde filiation, par laquelle il est le premier-né de toute créature. C'est ce que les cabalistes appelaient Adam Cadmon. Il avait peut-être planté son tabernacle dans ce grand soleil qui nous éclaire : mais il est enfin venu dans ce globe où nous sommes , il y est né de la Vierge, et a pris la nature humaine, pour sauver les hommes des mains de leur ennemi et du sien. Et quand le temps du jugement approchera, lorsque la face présente de notre globe sera- sur le point de périr, il y rev iendra visiblement pour en retirer les bons, en les transplantant peutêtre dans le soleil , èt pour punir ici les méchants avec les démons qui les ont séduits. Alors le globe de la terre commencera à brûler, et sera peut-être une comète. Ce feu durera je ne suis combien d'Æones : la queue de la comète est désignée par la fumée qui montera incessamment , suivant l’Apocalypse ; et cet incendie sera
ET IJV LIBERTÉ DE
l'enfer, ou la seconde mort dont parle la sainte Ecriture. Mais enfin l’enfer rendra scs morts , la mort même sera détruite, la raison et la paix recommenceront à régner dans les esprits qui avaient été pervertis. Ils sentiront leur tort, ils adoreront leur Créateur, et commenceront même à l’aimer d’autant plus qu’ils verront la grandeur de l'abîme dont ils sortent. En même temps (en vertu du parallélisme harmonique des règnes de la nature et de la grâce) ce long et grand incendie aura purgé le globe de la terre de ses taches. Il redeviendra soleil : son ange président reprendra sa place avec les anges de sa suite ; les hommes damnés seront avec eux du nombre des bons anges ; ce chef de notre globe rendra hommage au Messie chef des créatures : la gloire de cet ange réconcilié sera plus grande qu’elle n'avalt été avant sa chute ,
Inque Deos iierum fatorum lege receptus
Aureus crternum nosler reqnabit Apollo.
La vision m'a paru plaisante , et digne d'un origéniste ; mais nous n’avons point besoin de telles hypothèses ou fictions , où l’esprit a plus de part que la révélation , et où même la raison ne trouve pas tout à fait son compte. Car il ne parait pas qu'il y ait un endroit principal dans l’univers connu, qui mérite préférablement aux autres d'être le siège de l'alné des créatures : et le soleil de notre système au moins ne l'est point.
19. En nous tenant donc à la doctrine établie, que le nombre des hommes damnés éternellement sera Incomparablement plus grand que celui des sauvés, il faut dire que le mol ne laisserait pas de paraître presque comme rien en comparaison du bien, quand on considérera la véritable grandeur de la cité de Dieu. Cœlius Secundus Curio a fait un petit livre de A mplitudine regni ealestis , qui a été réimprimé il n’y a pas longtemps; mais il s’en faut beaucoup qu’il ait compris l'étendue du royaume des deux. Les anciens avaient de petites idées des ouvrages de Dieu, et saint Augustin, faute de savoir les découvertes modernes , était bien en peine , quand il s’agissait d’excuser la prévalence du mal. Il semblait aux anciens qu’il n’y avait que notre terre d’habitée, où ils avaient même peur des antipodes : le reste du monde était , selon eux , quelques globes luisants et quelques sphères cristallines. Aujourd'hui , quelques bornes qu’on donne ou qu'on ne donne pas à l'univers, il faut reconnaître qu'il y a un nombre innombrable de globes, autant et plus grauds que le nôtre,
qui ont autant de droit que lui A avoir des habitants raisonnables, quoiqu'il ne s'ensuive point que ce soient des hommes. Il n’est qu’une planète, c'est-à-dire un des six satellites principaux de notre soleil ; et comme tontes les fixes sont des soleils aussi , l’on voit combien notre terre est peu de chose par rapport aux choses visibles, puisqu'elle n’est qu’un appendice de l’un d'entre eux. Il se peut que tous les soleils ne soient habités que par des créatures heureuses, et rien ne nous oblige de croire qu'il y en a beaucoup de damnées, car peu d’exemples ou peu d'échantillons suffisent pour l'utilité que le bien retire du mal. D'ailleurs, comme il n’y a nulle raison qui porte à croire qu'il y a des étoiles partout , ne se peut-il point qu'il y ait un grand espace au delà de la région des étoiles ? Que ce soit le ciel empyrée, on non, toujours cet espace immense , qui environne toute cette région , pourra être rempli de bonheur et de gloire. Il pourra être conçu comme l’océan, où se rendent les fleuves de toutes les créatures bienheureuses , quand elles seront venues A leur perfection dans le système des étoiles. Que deviendra la considération de notre globe et de ses habitants ? Ne sera-ce pas quelque chose d’incomparablement moindre qu'un point physique , puisque notre terre est comme un point au prix de la distance de quelques fixes ? Ainsi la proportion de la partie de l'univers que nous connaissons, se perdant presque dans le néant au prix de ce qui nous est inconnu , et que nous avons pourtant sujet d’admettre ; et tous les maux qu'on nous peut objecter n’étant que dans cc presque-néant , il se peut que tous les maux ne soient aussi qu'un presque-néant en comparaison des biens qui sont dans l’univers.
20. Mais il faut satisfaire encore aux difficultés plus spéculatives et plus métaphysiques dont il a été fait mention , et qui regardent la cause du mal. On demande d'abord , d’où vient le mal ? Si Deus est , unde malum f si non est, unde bonum ? Les anciens attribuaient la cause du mal à la matière , qu'ils croyaient incréée et indépendante de Dieu ; mais nous qui dérivons tout être de Dieu , où trouverons-nous la source du mal ? La réponse est , qu’elle doit être cherchée dans la nature idéale de la créature , autant que cette nature est renfermée dans les vérités éternelles qui sont dans l'entendement de Dieu , indépendamment de sa volonté. Car il faut considérer qu'il y a une imperfection originale dans la créature avant le péché, parce que la
ESSAIS SLR LA BONTÉ DE DI EL
créature est limitée essentiellement ; d'où vient qu elle ne saurait tout savoir, et qu elle se peut tromper et faire d'autres fautes. IMaton a dit dans le Timée, que le monde avait son origine de l’entendement joint à la nécessité. D'autres ont joint Dieu et la nature. On y peut donner un bon sens. Dieu sera l’entendement ; et la nécessité, c’est-à-dire, In nature essentielle des choses , sera l’objet de l’entendement , en tant qu’il consiste dans les vérités éternelles. Mais cet objet est interne , et se trouve dans l'entendement divin. Et c’est la-dedans que se trouve non-seulement la forme primitive du bien, mais encore l’origine du mal : c’est la région des vérités éternelles , qu'il faut mettre a la place de In matière , quand il s'agit de chercher la source des choses. Cette région est la cause idéale du mal (pour ainsi dire) aussi bien que du bien : mais à proprement parler, le formel du mal n’en a point d’ ejficienle , car il consiste dans la privation , comme nous allons voir, c’est-à-dire , dans ce que la cause efliciente ne fait point. C'est pourquoi les scolastiques ont coutume d'appeler la cause du mal , déficiente.
21. On peut prendre le mal métaphysiquement , physiquement et moralement. Le mal métaphysigue consiste dans la simple imperfection, le mal physique dans la souffrance, et le mal moral dans le péché. Or, quoique le mal physique eUe mal moral ne soient point nécessaires , il suffit qu’en vertu des vérités éternelles ils soient possibles. Et comme cette région immense des vérités contient toutes les possibilités, il faut qu’il y ait une infinité de mondes possibles, que le mal entre dans plusieurs d'entre eux , et que même le meilleur de tous en renferme ; c'est ce qui a déterminé Dieu à permettre le mal.
22. Mais quelqu'un me dira : Pourquoi nous parlez-vous de permettre ? Dieu ne fait-il pas le mal , et ne le veut-il pas? C'est Ici qu'il sera nécessaire d'expliquer ce que e'est que permission, afin que l'on voie que ce c’est pas sans raison qu’on emploie ce terme. Mais il faut expliquer auparavant la nature de la volonté , qui a scs degrés : et dans le sens général , on peut dire que la volonté consiste dans l’inclination à faire quelque chose à proportion du bien qu'elle renferme. Cette volonté est appelée antécédente, lorsqu'elle est détachée , et regarde chaque bien à part en tant que bien. Dans ce sens on peut dire que Dieu tend à tout bien en tant que bien, ad perfcctionem simpliciter simpticem , pour (varier scolastique, et cela par une volonté anté-
cédente. Il a une inclination sérieuse à sanctifier et à sauver tous les hommes , à exclure le pèche, et à empêcher ia damnation. L’on peut même dire que cette volonté est efficace de soi [per se), c'est-à-dire, en sorte que l’effet s’ensuivrait , s’il u’y avait pas quelque raison plus forte qui l’empêchât ; car cette volonté ne va pas au dernier effort [ad summum conalum ) : autrement elle ne manquerait jamais de produire son plein effet , Dieu étant le maître de toutes choses. Le succès entier et infaillible n'appartient qu'a la volonté conséquente , comme on l’appelle. C’est elle qui est pleine , et a son égard cette règle a lieu, qu’on ne manque jamais de faire ce que l’on veut, lorsqu’on le peut. Or cette volonté conséquente, finale et décisive, résulte du conflit de toutes les volontés antécédentes, huit de celles qui tendent vers le bien que de celles qui repoussent le mal : et c’est du concours de toutes ces volontés particulières que vient la volonté totale : comme dans la mécanique le mouvement composé résulte de toutes les tendances qui concourent dans un même mobile , et satisfait également à chacune , autant qu'il est possible de faire tout à la fois. Et c’est comme si le mobile se partageait entre ces tendances, suivant ce que j’ai montré autrefois dans un des journaux de Paris ( 7 sept. ! 693 ) , en donnant la loi générale des compositions du mouvement. Et c’est encore en ce sens qu’on peut dire , que la volonté antécédente est efficace en quelque façon , et même effective avec succès.
23. De cela il s'ensuit que Dieu veut anlécédemment le bien , et conséquemment le meilleur. Et pour ce qui est du mal, Dieu ne veut point du tout le mal moral, et il ne veut point d'une manière absolue le mal physique ou les souffrances : c’est pour cela qu'il n'y a point de prédestination absolue à la damnation : et on peut dire du mal physique, que Dieu le veut souvent comme une peine due a la coulpe , et souvent aussi comme un moyen propre à une fin , c’est-à-dire, pour empêcher de plus grands maux, ou pour obtenir de plus grands biens. La peine sert aussi pour ramendemeut et pour l'exemple, et le mal sert souv ent pour mieux goûter le bien , et quelquefois aussi il contribue à une plus grande perfection de celui qui le souffre, comme le grain qu’on sème est sujet à une espèce de corruption pour germer: c’est une belle comparaison , dont Jésus -Christ s’est servi luimême.