‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 35 sur 423 · LIVRE II, CHAPITRE I · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE I

sans répéter Ici ce que je viens de dire de l'absurdité qui suit d’une telle supposition , savoir , que le même homme se trouve par là divisé en deux personnes distinctes, je réponds, outre cela , que quelques idées que l'âme puisse recevoir et considérer sans l’intervention du corps , Il est raisonnable de conclure qu'elle peut aussi en conserver le souvenir sans l'intervention du corps; ou bien, la faculté de penser ne sera pas d'un grand avantage à l'âme et à tout autre esprit séparé du corps. SI l'âme ne se souvient pas de ses propres pensées ; si elle ne peut point les mettre en réserve , ni les rappeler pour les employer dans l’occasion ; si clic n'a pas le pouvoir de réfléchir sur le passé et de se servir des expériences, des raisonnements et des réflexions qu'elle a faits auparavant, à quoi lut sert de penser? Ceux qui réduisent l’âme à penser de cette manière , n’en font pas un être beaucoup plus excellent que ceux qui ne la regardent que comme un assemblage des parties les plus subtiles de la matière, gens qu’ils condamnent eux-mêmes avec tant de hauteur. Car enfin des caractères tracés sur la poussière que le premier souffle de vent efface, ou bien des impressions faites sur un amas d'atomes ou d'esprits animaux , sont aussi utiles et rendent le sujet aussi excellent que les pensées de l’âme qui s’évanouissent à mesure qu'elle pense, ces pensées n’étant pas plus tôt hors de sa vue , qu'elles se dissipent pour jamais , sans laisser aucun souvenir apres elles. La nature ne fait rien en vain, ou pour des fins peu considérables ; et II est bien malaisé de concevoir que notre divin créateur, dont la sagesse est infinie , nous ait donné la faculté de penser, qui est si admirable, et qui approche le plus de l'excellence de cet être incompréliensible , pour être employée d’une manière si inutile , pour le moins la quatrième partie du temps qu'elle est en action ; en sorte qu'elle pense constamment durant tout ce tempsla, sans se souvenir d'aucune de ses pensées, sana en retirer aucun avantage pour elle-même ou pour les autres , et sons être par là d'aucune utilité à quoi que ce soit dans ce monde. Si nous pensons bien à cela , nous ne trouverons pas , je m'assure, que le mouvement de la matière ,

* que rime s'en pot ressentir ; « qui n'ss» point soute- « nable, «î rime est incorporelle, car il n'y a aucune pro*

- portion entre une substance Incorporelle, et une telle " ou tdte modification de la matière. En on root , c'est une

- grande source d'erreurs de croire qu'il n'y a aucune per-

• ception dans l'âme que celles dont elle s’aperçoit. •

toute brute et insensible qu elle est , puisse être, nulle part dans le monde, si Inutile et si absolument hors d'œuvre.

S 16. A la vérité, nous avons quelquefois des exemples de certaines perceptions qui nous viennent en dormant, et dont nous conservons le souvenir; mais y a-t-il rien de plus extravagant et de plus ma! iié que la plupart de ces pensées ? Combien peu de rapport ont-elles avec la perfection qui doit convenir à un être raisonnable I C est ce que savent fort bien tous ceux qui sont accoutumés à taire des songes , sans qu'il soit nécessaire de les en avertir. Sur quoi je voudrais bien qu on me dit , si , lorsque l’âme pense ainsi à part , et comme * séparée du corps , elle agit moins raisonnablement que lorsqu'elle agit conjointement avec le corps, ou non. Si les pensées qu'elle a dans ce premier état sont moins raisonnables, ces gens-là doivent donc dire que c’est du corps que l’âme tient la faculté de penser raisonnablement. Que si ses pensées ne sont pas alors moins raisonnables quo lorsqu'elle agit avec le corps , c’est une chose étonnante que nos songes soient pour la plupart si frivoles et si absurdes , et que l’âme ne retienne aucun de ses soliloques , aucune de ses méditations les plus raisonnables.

S 17. Suivant cette hypothèse, l'Ame doit avoir des idées gui ne viennent ni par sensa-

' Je ne pense pis qne cenx qne M. Locke combat ici «e soient jamais av isés de «outeuir qoe l'âme de l'homme soit plus séparée du corps pendant que l'homme dort, que pendant qu’il veille. . . Mais ofi pourrait fort bien soutenir, ce me semble , et contre Descaries et ( entre M. Locke, qu à la rigueur on ne peut ni affirmer ni nier positivrment

que l'dnte pense toujours C'est ce qu'on vient de

reconnaître fort ingénument dans un petit ouvrage , écrit en anglais, intitulé : DC/cnse du docteur Cunar. sur l'existence et les attributs de Dieu, elc. (Londres, i rsi.) L'auteur venant à raisonner Bur la nature de l'âme, et en particulier sur son esteosion , nous dit : « Que toute la

- difficulté qu'il y a à se déterminer sur l'arliele de son

• extension , semble fondée sur l'incapacité ou nous sono « mes de concevoir ce que c'est que penser, et en quoi il

• consiste Que ce soit, dit-il, une opération de lame, et « non son essence , c'est , je crois , ce qui est assez certain,

• quoiqu'il ne paraisse pas, comme le suppose VI. Lorke,

- que penser soit à l'âme comme le mouvement est ao

- corps. Car ne peut fort bien être une opération qui ne « saurait cesser » Ce que cet auteur prouve immédiatement après, par un raisonnement fort subtil a la vérité, mais qui rst aussi probable que le sujet peut le permettre.

Et de tout cela il conclut, que de savoir si l'dme pense toujours, c'est une question /or t dispu table, et que nous sommes peut-être tout a J ait incapables de décider.

lion ni par réjlex-ion , à quoi il n'y a nulle

apparence.

Je voudrais aussi que ceux qui assurent avec tant de conliance que l’âme pense actuellement toujours , nous dissent quelles sont les idées qui se trouvent dnns l’âme d'un enfant 1 , avant qu’elle soit unie au corps, ou justement dans le temps de son union , avant qu’elle ait reçu aucune idée par voie de sensation *. I-es songes d'un homme endormi ne sont composés, a mon avis , que des idées que cet homme a eues en veillant , quoique pour la plupart jointes bizarrement ensemble. Si l'âme a des Idées par ellemême qui ne lui viennent ni par sensation ni par réflexion , comme cela doit être , supposé qu'elle pense avant que d'avoir reçu aucune impression par le moyen du corps , c’est une chose bien étrange que , plongée dans ces méditations particulières (qui le sont a tel point que l’homme lui-même ne s'en aperçoit pas), elle ne puisse jamais en retenir aucune , dans le même moment qu'elle vient â en être retirée par le réveil des sens , et donner par là à l'homme le plaisir d’avoir fait quelque nouvelle découverte. Et qui pourrait trouver la raison pourquoi, pendant tant d'heures qu’on passe dans le sommeil, râme recueillie en elle-même , et ne cessant de penser durant tout ce temps-là , ne rencontre pourtant jamais aucune de ces idées qu'elle n’a reçues ni par sensation ni par réflexion , ou du moins n’en conserve dans sa mémoire absolument aucune autre que celles qui lui viennent à l'occasion du corps, et qui dès lâ doivent nécessairement être moins naturelles â l’esprit? C’est une chose bien surprenante que, pendant la vie d’un homme, son âme ne puisse pas rappeler une seule fois auelqu’une de ces pensées pures

1 Un enfant n’est point enfant avant que d'avoir un corps , et , par conséquent, dès qu'il a une âme , dette âme est actuellement unie a son corps. De savoir si cette âme a subsisté avant que d'ftre Unie don enfant, c'eal une question qui n'est point , je pense, du ressort de ta philosophie. Ceux à qui M. Loche en veut en cet endroit pourraient fort bien dire, sans contredire leur hypothèse , que l'âme commence è penser dans le temps de son union avec le corps ; et même qu’il lui vient des idées par voie de sensation.

* - Les perceptions de rime répondent toujours nalu- • rellement â ta constitution du corps; et, lorsqu'à y a « quantité de mouvements confus et peu distingués dans •< le cerveau , comme il arrive à ceux qui ont peu d'expé- « i ience , les pensées de l'âme ( suivant l’ordre des choses ) - ne sauraient être non pins distinctes. Cependant l'âme « n’est jamais privée de la sensation, puisqu’elle exprime

et naturelles , quelqu'une de ces idées qu’elle a eues avant que d'en emprunter aucune du corps, et que jamais elle ne lui présente , lorsqu'il est éveillé, aucunes autres idées que celles qui retiennent l'odeur du vase où elle est renfermée , je veux dire , qui tirent manifestement leur origine de l'union qu'il y a entre l’âme et le corps. Si l’âme ' pense toujours, et qu'ainsi elle ait eu des idées avant que d’avoir été unie au corps , ou avant que d'en avoir reçu aucune par le corps , on ne peut s'empêcher de supposer que durant le sommeil elle ne rappelle ses idées 1 naturelles , et que , pendant cette espèce de séparation d'avec le corps , il n’arrive , au moins quelquefois, que parmi toutes ces idées dont elle est occupée en se recueillant ainsi en elle-même, i il s'en présente quelques-unes purement naturelles, et qui soient justement du même ordre que celles qu'elle avait eues autrement que par le corps, ou par ses réflexions sur les idées qui lui sont venues des objets extérieurs. Or, comme jamais homme ne rappelle le souvenir d'aucune de ccs sortes d’idées lorsqu’il est éveillé, nous devons conclure de cette hypothèse, ou que l’âme se ressouvient de quelque chose dont l’homme ne saurait se ressouvenir, ou bien que la mémoire ne s’étend que sur les idées qui viennent du corps, ou des opérations de l'âme sur ses idées.

§18. Personne ne peut connaître que râme pense toujours sans en avoir des preuves , parce que ce n’est pas une proposition évidente par elle-même.

Je voudrais bien aussi que ceux qui soutiennent avec tant de confiance que l'âme de l'homme, ou , ce qui est la même chose , que l’homme pense toujours, me dissent comment ils le savent et par quel moyen ils viennent

- toujours son corps , et ce corps est toujours frappé d'une

- infinité de manières par les autres corps qui i'envirort-

- nent , mais qui souvent ne font qu'une impression cou- . fiise. -

' De « qnc l'âme penserait toujours dans l'homme , il ne s’ensuivrait nullement qu'elle eût eu des idée* avant que d’avoir été unie au corps, puisqu'elle pourrait avoir commencé d'exister justement dans le temps qu’elle a été unie au corps : et, si je ne me trompe, c’est lâ l'opinion de !a plupart des philosophes que M. Locke attaque dans ce chapitre.

*- la ne sais s’il ne fout pas plus de confiance pour • nier qn’U ae passe quelque chose dans l’âme doul nous « ne nous apercevions pas ; car ce qui est remarquable « doit être composé de parties qui ne le sont pas : rien ne ■ saurait naître tout d’un coup , ta pensée non plus que le

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