Comme l’Être infiniment parfait trouve
• en lui-même une gloire et une béatitude qui
• ne peuvent jamais ni diminuer ni croître , sa
• bonté seule l’a déterminé à créer cet univers : ■ l'ambition d'étre loué , aucun motif d'intérét « de conserver ou d'augmenter sa béatitude ou sa - gloire , n’y ont eu part. *
Cette maxime est très bonne : les louanges de Dieu ne lui servent de rien , mais elles servent aux hommes qui le louent , et il a voulu leur bien. Cependant, quand on dit que la bonté seule a déterminé Dieu à créer cet univers , il est bon d’ajouter que sa bonté l’a porté antécédemment h créer et it produire tout bien possible ; mais que sa sagfssk en a fait le triage , et a été cause qu'il a choisi le meilleur conséquemment; et colin que sa plissanck lui a donné le moyen d’exécuter actuellement le grand dessein qu'il a formé.
117.- II. « La bonté de l'Être infiniment par- « fait est infinie , et ne serait pas infinie , si l’on pouvait concevoir une bonté plus grande que
• la sienne. Ce caractère d’infinité convient A
• toutes ses autres perfections , à l’amour de la
• vertu , à la haine du vice , etc. ; elles doivent -être les plus grandes que l’on puisse conce-
• voir. • [ Voyez M. Jurieu dans les trois premières sections du Jugement sur les méthodes, où il raisonne continuellement sur ce principe comme sur une première notion. Voyez aussi dans M. Witlichius de Providentié Del, ». 12, ces paroles de saint Augustin , lib. 1 , de Doctrinâ Christ! , e. 7. • Cùm cogitatur Deus , ita
• cogitatur , ut aliquid , quo nihil melius sit at-
• que sublimins. Et paulà post ; Nec quisquam
• lu venir! potest , qui hoc Dcum credat esse, quo
• melius aliquid est •]
Cette maxime est parfaitement à mon gré , et j’en tire cette conséquence que Dieu lait le meilleur qui soit possible : autrement ce serait borner l’exercice de sa bonté, ce qui serait borner sa bonté elle-même , si elle ne l’y portait pas, s'il manquait de bonne volonté; ou bien ce serait borner sa sagesse et sa puissance , s’il manquait de la connaissance nécessaire pour discerner le meilleur et pour trouver les moyens de l'obtenir, ou s’il manquait des forces nécessaires pour employer ces moyens. Cependant il y a de l'ambiguité à dire que l’amour de la vertu et la haine du vice sont infinis en Dieu : si cela était vrai absolument et sans restriction , dans l’exercice même , il n’y aurait point de vice dans le monde. Mais, quoique chaque perfection de Dieu soit infinie en elle-même, elle n’est exercée qu’à proportion de l’objet , et comme la nature des choses le porte : ainsi l'amour du meilleur dans le tout l'emporte sur toutes les autres inclinations ou haines particulières : il est le seul dont l’exercice même soit absolument infini, rien ne pouvant empêcher Dieu do se déclarer pour le meilleur ; et quelque vice se trouvant lié avec le meilleur plan possible. Dieu le permet.
lis. III. • Une bonté infinie ayant dirigé le
• Créateur dans la production du monde , tous les « caractères de science , d’habileté , de puis- « sauce et de grandeur qui éclatent dans son
• ouvrage , sont destinés au bonheur des créa-
• turcs intelligentes. Il n’a voulu faire conuatlrc « ses perfections qu’afin que cette espèce de créa- « turcs trouvassent leur félicité dans la coimais-
• sauce, dans l’admiration et dans l’amour du
• souverain Être. >
Cette maxime ne me parait pas assez exacte. J’accorde que le bonheur des créatures Intelligentes est la principale partie des desseins de Dieu , car elles lui ressemblent le plus : mais je ne vols point cependant comment on puisse prouver que c’est son but unique. Il est vrai que le règne de la nature doit servir au règne de la grâce : mais comme tout est lié dans le grand dessein de Dieu , il faut croire que le règne de la grâce est aussi en quelque façon accommodé & celui de la nature , de telle sorte que celui-ci garde le plus d'ordre et de beauté , pour rendre le composé de tous les deux le plus parfait qu’il se puisse. Et il n'y a pas lieu déjuger que Dieu, pour quelque mal moral de moins, renverserait
ET LA LIBERTE DE
tout l'ordre de la nature. Chaque perfection ou Imperfection dans la créature a son prix , mais il n'y en a point qui ait un prix infini. Ainsi le bien et le mal moral on physique des créatures raisonnables ne passe point infiniment le bien et le mal qui est métaphysique seulement, c'est-à-dire, celui qui consiste dans la perfection des autres créatures : ce qu’il faudrait pourtant dire , si la présente maxime était vraie â la rigueur. Lorsque Dieu rendit raison au prophète Jonos du pardon qu'il avait accordé aux habitants de Ninive, il toucha même l'intérêt des bêtes qui auraient été enveloppées dans le renversement de cette grande ville. Aucune substance n’est absolument méprisable ni précieuse devant Dieu. Et l'abus ou l'extension outrée de la présente maxime parait être en partie la source des difficultés que M. Bayle propose. Il est sûr que Dieu fait plus de cas d'un homme que d'un lion ; cependant je ne sais si l’on peut assurer que Dieu préfère un seul homme à toute l'espèce des lions à tous égards: mais, quand cela serait , il ne s'ensuivrait point que l’intérêt d'un certain nombre d’hommes prévaudrait à la considération d’un désordre général répandu dans un nombre Infini de créatures. Cette opinion serait un reste de l'ancienne maxime assez décriée , que tout est fait uniquement pour l'homme.
1 1 9. IV. • Les bienfaits qu’il communique aux
• créatures qui sont capables de félicité , ne « tendent qu’ù leur bonheur. Il ne permet donc
• pas qu'ils servent aies rendre malheureuses; et « si le mauvais usage qu’elles en feraient était
• capable de les perdre , il leur donnerait des
• moyens sûre d'en faire toujours un bon usage :
• cor sans cela ce ne seraient pas de véritables «bienfaits, et sa bonté serait plus petite que « celle que nous pouvons concevoir dans un au- « tre bienfaiteur [je veux dire, dans une cause
qui joindrait à ses présents l'adresse sûre de
• s’en bien servir. ] ■
Voilà déjà l’abus ou le mauvais effet de la maxime précédente. Il n’est pas vrai à la rigueur (quoiqu'il paraisse plausible ) que les bienfaits que Dieu communique aux créatures qui sont capables de félicité, ne tendent uniquement qu'à leur bonheur. Tout est lié dans la nature ; et si un habile artisan , nn ingénieur, un architecte , un politique sage fait souvent servir une même chose à plusieurs fins ; s'il fait d’une pierre deux coups , lorsque cela se peut commodément , l'on peut dire que Dieu , dont la sagesse et la puisaancc sont parfaites, le fait toujours. C’est mé-
nager le terrain, le temps, le lieu, la matière, qui sont pour ainsi dire sa dépense. Ainsi Dieu a plus d'une vue dans ses projets. La félicité de tontes les créatures raisonnables est un des buts où il vise; mais elle n'est pas tout son but, ni même son dernier but. C’est pourquoi le malheur de quelques-unes de ces créatures peut arriver par concomitance, et comme une suite d'autres biens plus grands : c’est ce que j'ai déjà expliqué cidessus, et M. Bayle l’a reconnu en quelque sorte. Les biens , en tant que biens , considérés en eux-mêmes, sont l’objet de la volonté antécédente de Dieu. Dieu produira autant de raison et de connaissance dans l’univers que son plan en peut admettre. L’on peut concevoir un milieu entre une volonté antécédente toute pure et primitive, et entre une volonté conséquente et finale. La volonté antécédente primitive a pour objet chaque bien et chaque moi en soi, détaché de toute combinaison, et tend à avancer le bien et à empêcher le mal : la volonté moyenne va aux combinaisons, comme lorsqu’on attache un bien à un mal ; et alors la volonté aura quelque tendance pour cette combinaison , lorsque le bien y surpasse le mal : mais ta volonté finale et décisive résulte de la considération de tous les biens et de tous les maux qui entrent dans notre délibération , elle résulte d’une combinaison totale. Ce qui fait voir qu’une volonté moyenne, quoiqu'elle puisse passer pour conséquente en quelque façon par rapport a une volonté antécédente pure et primitive , doit être considérée comme antécédente par rapport à la volonté finale et décrétoire. Dieu donne la raison ou genre humain , il en arrive des malheurs par concomitance. Sa volonté antécédente pure tend à donner la raison comme un grand bien , et à empêcher les maux dont il s'agit ; mais quand il s'agit des maux qui accompagnent ce présent que Dieu nous a fait de la raison, le composé, fait de la combinaison de la raison et de ces maux, sera l’objet d’une volonté moyenne de Dieu, qui tendra à produire ou empêcher ce composé , selon que le bien ou le mal y prévaut. Mais quand même II se trouverait que la raison ferait plus de mal que de bien aux hommes ( ce que je n'accorde pourtant point ) , auquel cas la volonté moyenne de Dieu la rebuterait avec des circonstances, il se pourrait pourtant qu’il fût plus convenable à la perfection de l'univers de donner la raison aux hommes, nonobstant toutes les mauvaises suites qu’elle pourrait avoir à leur égard: et par conséquent la volonté finale ou le décret
ESSAIS SUR LA BONTÉ DE DIEU
de Dieu , résultant de toutes les considérations qu'il peut avoir, serait de la leur donner. Et, bien loin d'en pouvoir être blâmé , Il serait blâmable s'il ne le Taisait pas. Ainsi le mal , ou le mélange de biens et de maux où le mal prévaut, n'arrive que par concomitance, parce qu'il est lie avec de plus grands biens qui sont hors de ce mélange. Ce mélange donc , ou ce composé , 11e doit pas être considéré comme une grâce ou comme un présent que Dieu nous fasse; mais le bien qui s'y trouve mêlé ne laissera pas de l'être. Tel est le présent que Dieu fait de la raison à ceux qui en usent mal. C'est toujours un bien en soi ; mais la combinaison de ce bien avec les maux qui viennent de son abus n’est pas un bien par rapport à ceux qui en deviennent malheureux : cependant il arrive par concomitance , parce qu'il sert à un plus grand bien par rapport à l’univers , et c'est sans doute ce qui a porté Dieu à donner la raison à ceux qui en ont fait un instrumeut de leur malheur ; ou , pour parler plus exactement , suivant notre système , Dieu ayant trouvé parmi les êtres possibles quelques créatures raisonnables qui abusent de leur raison , a donné l'existence à celles qui sont comprises dans le meilleur plan possible de l’univers. Ainsi rien ne nous empêche d'admettre que Dieu fait des biens qui tournent en mal par la faute des hommes , ce qui lui arrive souvent par une juste punition de l’abus qu'ils ont fait de ses grâces. Aloysius ISovariuus a fait un livre de Occullis Dei benejiciis ; on en pourrait faire un de Occultis pœnis : ce mot de Claudien y aurait lieu à l'égard de quelques-uns :
Tvlluntvr in altum ,
Ut lapsu graviore ruant.
Mais de dire que Dieu ne devait point donner un bien dont il sait qu’une mauvaise volonté abusera, lorsque le plan général des choses demande qu’il le donne ; ou bien de dire qu'il devait donner des moyens sûrs pour l'empêcher , contraires à ce même ordre général, c’est vouloir (comme j’ai déjà remarqué) que Dieu devienne blâmable lui-même, pour empêcher que l’homme ne le soit. D’objecter, comme l'on fait ici , que la bonté de Dieu serait plus petite que celle d'un autre bienfaiteur qui donnerait un présent plus utile , c’est ne pas considérer que la bonté d’un bienfaiteur ne se mesure pas par un seul bienfait.
Il arrive aisément que le présent d'un particulier soit plus grand (jue celui d'un prince, mais tous les présents de ce particulier seront bien jnjÿ. |
rieurs à tous les présents du prince. Ainsi l’on ne saurait assez estimer les biens que Dieu fait , que lorsqu'on en considère toute l'étendue , en les rapportant à l’univers tout entier. Au reste , on peut dire que les présents qu’on donne en prévoyant qu’ils nuiront , sont les présents d'un ennemi , i/m Opwv Swpa dowpa.
Haslitnts eveniant talia dona mis.
Mais cela s’entend quand il y a de la malice ou de la coulpe dans celui qui les donne ; comme il y en avait dans cet Eutrapelus dont parle Horace, qui faisait du bien aux gens pour leur donner le moyen de se perdre: son dessein était mauvais ; mais celui de Dieu ne saurait être meilleur qu’il est. Faudra-t-il gâter son système, faudra-t-il qu’il y ait moins de beauté , de perfection et de raison dans l'univers, parce qu'il y a des gens qui abusent de la raison 7 Les dictons vulgaires ont lieu ici : Abusus non tollit usum. Il y a scandalum datum et scandalum acceptum.