V. « Un être malfaisant est très-capable
• de combler de dons magnifiques scs ennemis ,
• lorsqu'il sait qu’ils en feront un usage qui les
• perdra. Il ne peut donc pas convenir à l’être
• Infiniment bon de donner aux créatures un « franc arbitre dont il saurait très-certainement « qu’elles feraient un usage qui les rendrait mal-
• heureuses. Donc s’il leur donne le franc arbitre, il y joint l’art de s’en servir toujours à
• propos , et ne permet point qu’elles négligent
• la pratique de cet art en nulle rencontre ; et s'il
■ n’y avait point de moyen sûr de fixer le bon usage « de ce franc arbitre, il leur ûterait plutôt cette
• faculté que de souffrir qu’elle lut la cause de
• leur malheur. Cela est d’autant plus manifeste, - que le franc arbitre est une grâce qu’il leur a « donnée de son propre choix , et sans qu’ils la « demandassent ; de sorte qu’il serait plus res-
■ pensable du malheur qu elle leur apporterait « que s’il ne l’avait accordée qu’à l’importunité
■ de leurs prières. »
Ce qu’on a dit à la fin de la remarque sur la maxime précédente doit être répété ici , et suffit pour satisfaire à la maxime présente. D’ailleurs on suppose toujours cette fausse maxime qu’on a avancée au troisième nombre, qui porte que le bonheur des créatures raisonnables est le but unique de Dieu. Si cela était, il n'arriverait peut-être ni péché , ni malheur , pas même par concomitance ; Dieu aurait choisi une suite de possibles où tous ces maux seraient exclus. Mais
ET LA LIBERTÉ DE L’HOMME. PART. II
Dieu manquerait à ce qui est dû à l'univers , c'est-à-diro, à ce qu'il doit A soi-même. S’il n’y avait que des esprits , ils seraient sans la liaison nécessaire , sans l’ordre des temps et des lieux. Cet ordre demande la matière , le mouvement et ses lois ; en les réglant avec les esprits le mieux qu’il est possible , on reviendra à notre monde. Quand on ne regarde les choses qu’en gros', on conçoit mille choses comme faisables, qui ne sauraient avoir lieu comme il faut. Vouloir que Dieu ne donne point le franc-arbitre aux créatures raisonnables, c'est vouloir qu’il n'y ait point de ces créatures : et vouloir que Dieu les empêche d’en abuser, c’est vouloir qu’il n'y ait que ces créatures toutes seules, avec ce qui ne serait fait que pour elles. Si Dieu n’avait que ces créatures en vue , il les empêcherait sans doute de se perdre. L'on peut dire cependant en un sens, que Dieu a donné & ces créatures l'art de se toujours bien servir de leur libre arbitre, car la lumière naturelle de la raison est cet art : il faudrait seulement avoir toujours la volonté de bien faire ; mais il manque souvent aux créatures le moyen de sc donner la volonté qu'on devrait avoir, et même il leur mnnque souvent la volonté de se servir des moyens qui donnent indirectement une bonne volonté , dont j’ai déjà parlé plus d’une fois. Il faut avouer ce défaut, et il faut même reconnaître que Dieu en aurait peut-être pu exempter les créatures , puisque rien n’empéchc, ce semble , qu’il n’y en ait dont la nature soit d’avoir toujours une bonne volonté. Mais je réponds qu’il n'est point nécessaire , et qu'il n'a point été faisable que toutes les créatures raisonnables eussent une si grande perfection, qui les approchât tant de la Divinité. Peut-être même que cela ne sc peut que par une grâce divine spéciale : mais en ce cas serait-il à propos que Dieu l’acrordât à tous , c’est-à-dire, qu’il agit toujours miraculeusement à l'égard de toutes les créatures raisonnables ? Rien ne serait moins raisonnable que ces miracles perpétuels. Il y a des degrés dans les créatures , l’ordre général le demande. Et il parait très-convenable à l’ordre du gouvernement divin que le grand privilège de l’affermissement dans le bien soit donné plus facilement à ceux qui ont eu une bonne volonté, lorsqu'ils étaient dans un état plus imparfait , dans l'état de combat et de pèlerinage, in ecclesid militante , in statu vialorum. Les bons anges mêmes n’ont pas été créés avec l'impeccabilité. Cependant je n'o-
serais assurer qu’il n’y ait point de créatures
bienheureuses nées , ou qui soient impeccables et saintes par leur nature. Il y a peut-être des gens qui donnent ce privilège à la sainte Vierge, puisqu'aussi bien l’Église romaine la met aujourd’hui au-dessus des anges. Mais il nous suffit que l'univers est bien grand et bien varié : le vouloir borner , c'est en avoir peu de connaissance. Mais ( continue M. Bayle ) Dieu a donné le franc arbitre aux créatures capables de pécher,sansqu’ellcs lui demandassent cette grâce. Et celui qui ferait un tel présent serait plus responsable du malheur qu’il apporterait à ceux qui s'en serviraient , que s’il ne l’avait accordé qu’à l’importunité de leurs prières. Mais l’importunité des prières ne fait rien auprès de Dieu; il sait mieux que nous ce qu'il nous faut , et il n’accorde que ce qui convient au tout. Il semble que M. Bayle fasse consister ici le franc arbitre dans la faculté de pécher ; cependant il reconnaît ailleurs que Dieu et les saints sont libres, sans avoir cette faculté. Quoi qu’il en soit, j’ai déjà assez montré que Dieu, luisant cc que sa sagesse et sa bonté Jointes ordonnent , n’est point responsable du mal qu'il permet. Les hommes mêmes, quand ils font leur devoir , ne sont point responsables des événements, soit qu'ils I» prévoient , on qu'ils ne les prévoient pas.
121. VI. - C'est un moyen aussi sûr d'ôter la « vie à un homme, de lui donner un cordon de
• soie dont on sait certainement qu’il se servira « librement pour s’étrangler, que de le poignar-
• der par quelque tiers. On ne veut pas moins ■ sa mort quand on se sert de la première ma- « nière que quand on emploie l’une des deux « autres : il semble même qu’on la veut avec un « dessein plus malin , puisqu'on tend à lui lais- > scr toute la peine et toute la faute de sa perte."
Ceux qui traitent des devoirs ( de OJficiis ) comme Cicéron , saint Ambroise, Grotius, Opalénius, Sharrok , Rachélius , Puffcndorf , aussi bien que les casuistcs, cuscigncul qu'il y a des cas où l’on n’est point obligé de rendre le dépôt à qui il appartient; par exemple, on ne rendra pas un poignard, lorsqu'on sait que celui qui l'a mis en dépôt veut poignarder quelqu’un. Feignons que j'aie entre mes mains le tison fatal dont la mère de Méléagre se servira pour le faire mourir, le javelot enchanté que Céphale emploiera sans le savoir pour tuer sa Procris, les chevaux de Thésée qui déchireront Hippolyte son fils. On me redemande ces choses, et j’ai droit de les refuser, sachant l’usage qu’on en fera.
ESSAIS SUR LA BONTÉ DE DIEU
Mal* que sera-ce si un juge compétent m’cn ordonne ls restitution , lorsque Je ne lui saurais prouver ce que je sais des mauvaises suites qu’elle aura , Apollon m’ayant peut-être donné le don de la prophétie comme à Cassandre, à condition qu'on ne me croira pas? Je serais donc obligé de faire restitution, ne pouvant m’en défendre sans me perdre : ainsi je ne puis me dispenser de contribuer au mal. Autre comparaison: Jupiter promet à Sémélé , le Soleil à l’haéton , Cupidon à Psyché, d’accorder la grâce qu’on demandera. Ils Jurent par le Styx ,
Di rujus jurorr timent et /altéré numen.
On voudrait arrêter , mais trop tard , la demande entendue à demi ,
Voluit Deus ara loquenti s
Opprimere ; exirrat juin vox properata svb auras.
L’on voudrait reculer après la demande faite , en faisant des remontrances inutiles ; mais on vous prisse , on vous dit ,
Faites-vous des serments pour n'g point salis/airc ?
La loi du Styx est inviolable , il la faut subir : si l'on a manqué en faisant le serment , on manquerait davantage en ne le gardant pas : il faut satisfaire à la promesse , quelque pernicieuse qu'elle soit à celui qui l'exige. Elle serait pernicieuse à vous , si vous ne l'exécutiez pas. Il semble que le moral de ces fables insinue qu'une suprême nécessité peut obliger à condescendre au mal. Dieu , à la vérité , ne connaît point d'autre juge qui le puisse contraindre à donner ce qui peut tourner en mal , il n’est point comme Jupiter qui craint le Styx. Mais sa propre sagesse est le plus grand juge qu'il puisse trouver, scs jugements sont sans appel, ce sont les arrêts des destinées. Les vérités éternelles , objet de sa sagesse, sont plus inviolables que le Styx. Ces lois , ce juge , ne contraignent point : ils sont glus forts, car ils persuadent. La sagesse ne fait que montrer à Dieu le meilleur exercice de sa bonlé qui soit possible : après cela, le mal qui passe est pne suite indispensable du meilleur. J’ajouterai quelque chose de plus fort: Permettre le mal comme Dieu le permet , c'est la plus grande bunté.
Si mata sustulrrat , non eral itlc bonus.
Il faudrait avoir l’esprit de travers , pour dire après cela qu’il est plus malin de laisser à quelqu’un toute la peine et toute la faute de sa perte. Quand Dieu la laisse à quelqu'un, elle lui appar-
tient avant son existence, elle était dès lors dans son idee encore purement possible , avant le décret de Dieu qui le fiait exister ; la peut-on laisser ou donner â un autre? C’est tout dire.
122. VIL « Un véritable bienfaiteur donne « promptement , et n’attend pas à donner que «ceux qu’il aime aient souffert de longues mi-
• scres par la privation de ce qu’il pouvait
• leur communiquer d’abord très-facilement, et « sans se faire aucune incommodité. Si la limi-
• tatlon de ses forces ne lui permet pas de faire « du bien sans faire sentir de la douleur ou «quelque autre incommodité, il passe par lâ
• ( voy. le Diction, hist. et critiq., p. 2261 de la « seconde édition ) ; mais ce n’est qu’à regret, et
• il n’emploie jamais cette manière de se rendre «utile, lorsqu'il peut l'être sans mêler aucune « sorte de mal à scs faveurs. Si le profit qu'on « pourrait tirer des maux qu’il ferait souffrir
• pouvait naître aussi aisément d’un bien tout
■ pur que de ccs maux-là , il prendrait la voie « droite du bien tout pur, et non pas la voie «oblique qui conduirait du mat au bien. S’il
■ comble de richesses et d'honneurs , ce n’est
• pas afin que ceux qui en ont joui , venant à « les perdre , soient affligés d'autant plus sensi-
• blement qu'ils étaient accoutumés au plaisir,
• et que par là iis deviennent plus malheureux «que les personnes qui ont été toujours privées « de ccs avantages. Un être malin comblerait
• de biens à ce prix-là les gens pour qui il au-
• rait le plus de haine. > [ Rapportez à ceci ce
passage d’Aristote, Khetnr, I. 2, c. 23, p. m. 448, oTov «I Soir, av TIX Tivi , fva Atnrrn-r. - SOty
xalnx/r' sfpijfoi ,
ILÀXoi; 6 Su ttjuirt où xtx-r’ cùvoiav tptpi.iv MtyaXa StSioaiv cÙTo/TÎitar’, àïX fv«
Là; ouptpopàc XxComiv cicitpavttrrfpaç.
Id est : I ’eliUi si r/uis a/icui aliquid de I , ut ( postea ) hoc ( ipsi ) erepto ( ipsum ) officiât dotorc. Vnde eliam i/lud est dictum r
■ Doua magna mutin non amiau dut Drus ,
« Insigniore ut rursus bis privel mata. • ]
Toutes ccs objections roulent presque sur le même sophisme; clics changent et estropient le fait, elles ne rapportent les choses qu’à demi. Dieu a soin des hommes , il aime le genre humain , il lui veut du bien , rien de si vrai. Cependant il laisse tomber les hommes , il les laisse souvent périr, leur donne des biens qui tournent 1 à leur perte; cl, lorsqu'il rend quelqu’un heu-
ET LA LIBERTÉ I)F
reux, c’est après bien des souffrances. Où est son , affection , ou est sa bonté , ou bien où est sa puissance? Vaincs objections, qui suppriment le principal, qui dissimulent que c’est de Dieu qu’on parle. 11 semble que ce soit une mère, un tuteur, un gouverneur, dont le soin presque unique regarde l’éducation, la conservation, le bonheur de la personne dont il s’agit , et qui négligent leur devoir. Dieu a soin de l'univers, il ne néglige rien , il choisit le meilleur absolument. Si quelqu’un est méchant et malheureux avec cela , il lui appartenait de l'ètre. Dieu , dit-on , pouvait donner le bonheur à tous , Il le pouvait donner promptement et facilement , et sans se faire aucune incommodité , car il peut tout. Mais le ' doit-il ? Puisqu'il ne le fait point , c’est une marque qu’il le devait faire tout autrement. D’en , inférer , ou que c’est à regret et par un défaut ‘ de forces qu’il manque de rendre les hommes heureux , et de donner le bien d'abord et sans mélange de mal ; ou bien qu'il manque de bonne volonté pour le donner purement et tout de bon; c'est comparer notre vrai Dieu avec le dieu d’Hérodote , plein d'envie , ou avec le démon du poète, dont Aristote rapporte les iambes que nous venons de traduire en latin, qui donne des biens, afin qu’il afflige davantage en les ôtant. C’est se jouer de Dieu par des anthropomorphismes perpétuels ; c'est le représenter comme un homme qui se doit tout entier à l’affaire dont il s'agit , qui ne doit l’exercice principal de sa bonté qu'aux seuls objets qui nous sont connus, et qui manque de capacité ou de bonne volonté. Dieu n’en manque pas , il pourrait faire le bien que nous souhaiterions ; il le veut même , en le prenant détaché , mais il ne doit point le faire préférablement à d’autres biens plus grands qui B’y opposent. Au reste , on n’a ancun sujet de se plaindre de ce qu'on ne parvient ordinairement au salut que par bien des souffrances , et en portant la croix de Jésus- Christ; ces maux servent à rendre les élus imltnteurs de leur maître , et à augmenter leur bonheur.