VIII. « La plus grande et la plus solide
* gloire que celui qui est le maître des autres « puisse acquérir , est de maintenir parmi eux > la vertu, l’ordre, la paix, le contentement d’es- « prit. La gloire qu’il tirerait de leur malheur
* ne saurait être une fausse gloire. ■
Si nous connaissions la cité de Dieu telle qu’elle est, nous verrions que c'est le plus parfait état qui puisse être inventé ; que la vertu et le
bonheur y régnent , autant qu'il se peut , suivant les lois du meilleur; que le péché et le malheur (que des raisons de l’ordre suprême ne permettaient point d’exclure entièrement de la nature des choses) n’y sont presque rien en comparaison du bien , et servent même à de plus grands biens. Or, puisque ces maux devaient exister, il fallait bien qu'il y eût quelques-uns qui y fussent sujets ; et nous sommes ces quelques-uns. Si c’étaient d’autres , n’y aurait-il pas la même apparence du mal? ou plutôt, ees autres ne seraient-ils pas ce qu'on appelle Nous ? Lorsque Dieu tire quelque gloire du mal pour l’avoir fait servir à un plus grand bien , il l’en devait tirer. Ce n’est donc pas une fausse gloire, comme serait celle d’un prince qui bouleverserait son État pour avoir l’honneur de le redresser.
124. IX. « Le plus grand amour que ce mal- « tre-là puisse témoigner pour la vertu, est de « faire , s’il le peut, qu’elle soit toujours prati- « quée sans aucun mélange de vice. S’il lui est « aise de procurer à ses sujets cet avantage , et « que néanmoins il permette au vice de lever la « tête, sauf à le punir enfin après l'avoir toléré «longtemps, son affection pour la vertu n’est * point la plus grande que l’on puisse concevoir; « elle n’est donc pas infinie. »
Je ne suis pas encore à la moitié des dix-neuf maximes , et je me lasse déjà de réfuter et de répondre toujours la même chose. M. Bayle multiplie sans nécessité scs maximes prétendues opposées à nos dogmes. Quand on détache les choses liées ensemble , les parties de leur tout, le genre humain de l’univers , les attributs de Dieu les uns des autres, la puissance de la sagesse, il est permis de dire que Dieu peut faire que la vertu soit dans le monde sans aucun mé- Innge du vice, et même qu'il le peut faire aisément. Mais puisqu'il a permis le vice, H faut que l’ordre de l’univers, trouvé préférable à tout autre plan, l’ait demandé; il faut juger qu’il n’est pas permis de faire autrement , puisqu’il n’est pas possible de faire mieux. C’est une nécessité hypothétique , une nécessité morale , laquelle, bien loin d’être contraire à la liberté , est l’effet de son choix. Quœ ralioni contraria sont, ta net fie ri à sapientc passe credendum est. L’on objecte ici que l’affection de Dicn pour la vertu n’est donc pas la plus grande qu’on puisse concevoir, qn’elie n’est pas infinie. On y a déjà répondu sur la seconde maxime, en disant que l’affection de Dieu pour quelque chose créée que
ESSAIS Sl'H LA BONTÉ DE DIEU,
ce soit est proportionnée au prix de la chose. La vertu est la plus noble qualité des choses créées, mais ce n’est pas la seule bonne qualité des créatures, il y en a une infinité d'autres qui attirent l’inclination de Dieu : de toutes ces inclinations résulte le plus de bien qu’il se peut ; et il se trouve que s’il n’y avait que vertu , s’il n’y avait que créatures raisonnables , il y aurait moins de bien. Midas se trouva moins riche quand il n'eut que de l'or. Outre que la sagesse doit varier. Multiplier uniquement la même chose , quelque noble qu’elle puisse être , ce serait une superfluité, ce serait une pauvreté: avoir mille Virgiles bien reliés dans sa bibliothèque , chanter toujours les airs de l’opéra de Cadmus et d'Hermione , casser toutes les porcelaines pour n'avoir que des tasses d'or , n’avoir que des boutons de diamants, ne manger que des perdrix , ne boire que du vin de Hongrie ou de Shiras , appellerait-on cela raison ? La nature a eu besoin d’animaux , de plantes, de corps inanimés ; il y a dans ces créatures non raisonnables des merveilles qui servent à exercer la raison. Que ferait une créature intelligente s’il n’y avait point de choses non intelligentes? à quoi penserait-elle , s’il n’y avait ni mouvement, ni matière , ni sens? SI elle n’avait que pensées distinctes, ce serait un Dieu , sa sagesse serait sans bornes ; c’est une des suites de mes méditations. Aussitôt qu’il y a un mélange de pensées confuses , voilà les sens , voilà la matière. Car ces pensées confuses viennent du rapport de toutes les choses entre elles suivant la durée et l’étendue. C’est ce qui fait que dans ma philosophie il n’y a point de créature raisonnable sans quelque corps organique , et qu'il n’y a point d’esprit créé qui soit entièrement détaché de la matière. Mais ces corps organiques ne diffèrent pas moins en perfection que les esprits à qui ils appartiennent. Donc, puisqu'il faut à la sagesse de Dieu un monde de eorps, un monde de substances capables de perception et Incapables de raison ; enfin, puisqu’il fallait choisir, de toutes les choses , ce qui faisait le meilleur effet ensemble , et que le vice y est entré par cette porte , Dieu n’aurait pas été parfaitement bon, parfaitement sage, s’il l’avait exclu.
155. X. « La plus grande haine que l’on puisse « témoigner pour le vice n’est pas de le laisser
■ régner fort longtemps, et puis de le châtier ,
• mais de l’écraser avant sa naissance , c’est-à-
■ dire, d'empêcher qu’il ne se montre nulle part.
* Un roi, par exemple , qui mettrait un si hon
• ordre dans ses finances, qu'il ne s’y commit «jamais aucune malversation, ferait paraître « plus de haine pour l’injustice des partisans, que « si , après avoir souffert qu'ils s’engraissassent
• du sang du peuple , il les faisait pendre. .
C’est toujours la même chanson, c'est un anthropomorphisme tout pur. Un roi ordinairement ne doit rien avoir plus à cœur que d’exempter ses sujets de l’oppression. Un de scs plus grands iutérêts, c’est de mettre bon ordre à ses finances. Cependant il y a des temps où il est obligé de tolérer le vice et les désordres. On a une grande guerre sur les bras , on se trouve épuisé , on n'a pas des généraux à choisir, il faut ménager ceux que l’on a, et qui ont une grande autorité parmi les soldats ; un Braccio , un Sfor- *a, un NValstein. On manque d’argent aux plus pressants besoins, il faut recourir à de gros financiers qui ont un crédit établi , et il faut conniver en même temps à leurs malversations. 11 est vrai que cette malheureuse nécessité vient le plus souvent des fautes précédentes. Il n’en est pas de même de Dieu ; il n'a besoin de personne , il ne fait aucune faute , il fait toqjours le meilleur. On ne peut pas même souhaiter que les choses aillent mieux, lorsqu’on les entend : et ce serait un vice dans l'auteur des choses, s’il en voulait exclure le vice qui s’y trouve. Cet état d’un parfait gouvernement , où l’on veut et fait le bien autant qu'il est possible , où le mal même sert nu plus grand bien , est-il comparable avec l’état d’un prince dont les affaires sont délabrées, et qui se sanve comme il peut; ou avec celui d’un prince qui favorise l’oppression pour la punir , et qui se plait à voir les petits à la besace et les grands sur l’échafaud ?
1 26. XL « Un maître attaché aux intérêts de
• la vertu et au bien de ses sujets , donne tous « ses soins à faire en sorte qu’ils ne désobéissent
• jamais à scs lois; et, s’il faut qu’il les châtie pour « leur désobéissance , il fait en sorte que la peine
• les guérisse de l’inclination au mal, et rétablisse
• dans leur âme une ferme et constante disposi-
• tion au bien ; tant s’en faut qu’il veuille que
• la peine de la faute les incline de plus en plus « vers le mal. »
Pour rendre les hommes meilleurs , Dieu fait tout ce qui se doit , et même tout ce qui se peut de son côté, sauf ce qui se doit. Le but le plus ordinaire de la punition est l’amendement ; mais ce n'est pas le but unique, ni celui qu’il se propose toujours. J'en ai dit un mot ci-dessus. Le péché originel , qui rend les hommes inclinés
ET LA. LIBERTE DE
au mal , n'est pas une simple peine du premier pèche ; il en est une suite naturelle. On en a dit aussi un mot, en faisant une remarque sur la quatrième proposition tbéologique. C'est comme livressc qui est une peine de l’excès de boire , et en est en même temps une suite naturelle qui porte facilement à de nouveaux péchés.
127. XII. « Permettre le mal que l'on pour- ■■ mit empêcher, c’est ne se soucier point qu'il ■ se commette ou qu'il ne se commette pas , ou
- souhaiter même qu'il se commette. »
Point du tout. Combien de fois les hommes permettent-ils des maux qu’ils pourraient empêcher , s’ils tournaient tous leurs efforts de ce côté-là? Mais d'autres soins plus Importants les en empêchent. Ou prendra rarement la résolution de redresser les désordres de la monnaie , pendant qu’on a une grande guerre sur les bras. Et ce que fit là-dessus un parlement d'Angleterre un peu avant la paix de Ryswyck sera plus loué qu'imité. En peut-on conclure que l'État ne se soucie pas de ce désordre , ou même qu’il le souhaite? Dieu a une raison bien plus forte , et bien plus digne de lui, de tolérer les maux. Non-seulement il en tire de plus grands biens , mais encore il les trouve liés avec les plus grands de tous les biens possibles ; de sorte que ce serait un défaut de ne les point permettre.