‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 348 sur 423 · XVIII. * Quand tout un grand peuple · texte numérisé non relu

XVIII. * Quand tout un grand peuple

■ s'est rendu coupable de rébellion , ce n’est point

• assez de clémence que de pardonner à la cent « millième partie , et de faire mourir tout le reste,

• sans excepter les enfants à la mamelle. ■

Il semble qu’on suppose qu'il y a cent mille fois plus de damnés que de sauvés, et que les enfants morts sans baptême sont du nombre des premiers. L’un et l’autre est contredit , et surtout ia damnation de ces enfants. J’en ai parié cidessus. M. Bayle presse la même objection ailleurs (Bépouse au provincial, ch. 178, p. 1228, tom. 3 ). - Nous voyons manifestement , dit-il ,

• qu'un souverain qui veut exercer et la justice

• et la clémence , lorsqu’une ville s'est soulevée ,

- doit se contenter de la punition d'un petit nom-

ET LA LIBERTE DE L’HOMME. PART. II

. brc de mutins, et pardonner à tous les autres;

> car, si le nombre de ceux qui sont châtiés est

• comme mille 4 un , en comparaison de ceux « 4 qui il fait grâce, il ne peut passer pour dé-

- bonnnire, et il passe pour cruel. I! passerait à ., coup sur pour un tyran abominable , s’il choi- . sissait des châtiments de longue durée, et s’il

- n’épargnait le sang que parce qu’il serait per- « suadé qu’on aimerait mieux la mort qu'une . vie misérable , et si enfin l’envie de se venger « avait plus de part à ses rigueurs , que l’envie

■ de faire servir au bien public la peine qu’il fe- » rait porter à presque tous les rebelles. Les mal- » faiteurs que l’on exécute sont censés expier « leurs crimes si pleinement par la perte de la « vie , que le public n’en demande ‘pas davan-

> tage , et qu’il s’indigne quand les bourreaux . sont maladroits. On les lapiderait , si l’on

• savait qu'expressément ils donnent plusieurs

• coups de hache , et les juges qui assistent à

■ l’exécution ne seraient pas hors de péril , si . l'on croyait qu'ils se plaisent â ce mauvais jeu

• des bourreaux , et qu'ils les ont exhortés sous

• main à s'en servir. [ Notez qu’on ne doit pas

• entendre ceci dans l’universalité à la rigueur.

• Il y a des cas ou le peuple approuve qu'on fasse . mourir à petit feu certains criminels , comme

- quand François 1er fit ainsi mourir quelques « personnes accusées d’hérésie apres les fameux

• placards de l’an 1 534. On n'eut aucune pitié

• pour Ravaillac , qui fut tourmenté en plusieurs

- manières horribles. Voyez le Mercure français,

■ t. 1, fol. m. 455 ctsuiv. Voy. aussi Pierre Mat-

■ thieu, dans son Histoire de lamort d'Henri IV. « Et n’oubliez pas ce qu’il dit pag. m. 99, tou-

• chant ce que les juges discutèrent à l'égard du

• supplice de ce parricide. ] Enfin il est d’une « notoriété qui n'a presque point d’égale , que x les souverains qui se régleraient sur saint Paul,

• je veux dire condamneraient au dernier sup-

• plice tous ceux qu’il condamne à la mort éter-

• nelle , passeraient pour ennemis du genre hu-

• main et pour destructeurs des société». Il est

• incontestable que leurs lois, bien loin d’être x propres, selon le but des législateurs, à maintenir

• la société, en seraient la ruine entière. [Applix quez ici ces parolesde Pline le jeune, Episl.li, x tib. ». Mandemus memoriœ quod vir mitisx simus, et ob hoc quoque maximus, Thrasea

• crebro dicere sotebat , qui vitia odit, hommes

• odit. ] > Il ajoute qu’on disait des lois de Dracon , législateur des Athéniens , qu’elles n’avaient pas été écrites avec de l’encre , mais avec

du sang, parce qu’elles punissaient tous les péchés du dernier supplice, et que la damnation est un supplice infiniment plus grand que la mort. Mais U faut considérer que la damnation est une suite du péché; et je répondis autrefois à un ami, qui m’objecta la disproportion qu’il y a entre une peine étemelle et un crime borné , qu’il n’y a point d'injustice , quand la continuation de la peine n’est qu'une suite de la continuation du péché : j'en parlerai encore plus bas. Pour ce qui est du nombre des damnés , quand il serait incomparablement plus grand parmi les hommes que le nombre des sauvés , cela n’empêcherait point que dans l’univers les créatures heureuses ne l’emportassent, infiniment pour leur nombre sur celles qui sont malheureuses. Quant à l’exemple d’un prince qui ne punit que les chefs des rebelles, ou d'un général qui fait décimer un régiment, ces exemples ne tirent point à conséquence ici. L'intérêt propre oblige le prince et le général de pardonner aux coupables , quand même ils demeureraient méchants. Dieu ne pardonne qu'à ceux qui deviennent meilleurs : il peut les discerner, et cette sévérité est plus conforme à la justice parfaite. Mais si quelqu'un demande pourquoi Dieu ne donne pas à tous la grâce de la conversion . il tombe dans une autre question , qui n’a point de rapport à la maxime présente. Nous y avons déjà répondu en quelque façon , non pas pour trouver les raisons de Dieu , mais pour montrer qu’il n’en saurait manquer, et qu'il n’y en a point de contraires qui puissent être valables. Au reste , nous savons qu’on détruit quelquefois des villes entières, et qu’on fait passer les habitants nu fil de l’épée, pour donner de la terreur aux autres. Cela peut servir à abréger une grande guerre ou une rébellion, et c’est épargner le sang en le répandant : il n’v a point là de décimation. Nous ne pouvons point assurer, à la vérité , que les méchants de notre globe sont punis si sévèrement pour intimider les habitants des autres globes et pour les rendre meilleurs ; mais assez d’autres raisons de l’harmonie universelle qui ifous sont inconnues , parce que nous ne connaissons pas assez l'étendue de la cité de Dieu , ni la forme de la république générale des esprits, non plus que toute l'architecture des corps , peuvent faire le même effet.

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