LIVRE II, CHAPITRE I
à connaître qu’ils pensent eux-mêmes , tors même qu'ils ne s'en aperçoivent point. Pour moi , Je crains fort que ce ne soit une affirmation destituée de preuves, et uuc connaissance sans perception , ou plutôt une notion très-confiisc qu'on s'est formée pour défendre une hypothèse , bien loin d'étre une de ces vérités claires que leur propre évidence nous force de recevoir , ou qu’on ne peut nier sans contredire grossièrement la plus commune expérience. Car ce qu'on peu. dire tout nu plus sur cet article, c’est qu'il est possible que l'Ame pense toujours, mais qu'elle ne conserve pas toujours le souvenir de ce qu’elle pense : et moi , je dis qu'il est aussi possible que l'Aine ne pense pas toujours ; et qu’il est beaucoup 1 plus probable qu'elle ne pense pas quelquefois, qu'il n’est probable qu’elle pense souvent et pendant un assez long temps de suite , sans pouvoir être convaincue , un moment après , qu’elle uit eu aucune pensée.
$ 1 9. Supposer que l'éme pense et que l’homme nes’en aperçoit point, c’est, comme j'ai déjà dit, faire deux personnes d'un seul homme ; et c’est de quoi l’on aura sujet de soupçonner ces messieurs, si l’on prend bien garde à la manière dont ils s’expriment en cette occasion. Car il ne me souvient pas d’avoir remarqué que ceux qui nous disent que l'âme pense toujours, disent jamais que l'homme pense toujours. Or, l'éme peut-elle penser sans que l’homme pense ? Ou
« mouvement. Enfin , c’est comme si quelqu’un demandait v aujourd'hui comment nous connaissons les corpuscules « insensibles- •
■ Si M. Locke voulait s’en tenir à cette espère de pyrrhonisme qui parait fort raisonnable sur cet article , la plupart des raisonnements qu'il fait ici prouveraient trop ; car ils tendent presque tous k taire voir, non qu'il est plus probable, mais tout k fait certain que l’âme de l'homme ne pense pas toujours. Mais qu'aurait répondu M. Locke , si on iui eût dit qu’il s'ensuit de sa doctrine que flamme ne penne point un instant avant que d'étre endormi , parce que nui homme ue peut distinguer par sentiment cet instanblà d'arec celui qui le suit immédiatement. Cependant, selon kl. Locke, l'homme pense pendant qu'il est éveillé ; et il ne pense jamais qu'il ne soit convaincu qu’il pense ; et par conséquent il ne pense jamais qu’il ne puisse distinguer le temps anquei î) pense d'avec relui auquel il ne pense pas, tel qu'esl , selon M. Locke, h* temps auquel l'homme est enseveli dans un profond sommeil. Je ne sais si la question que je fais ici n'est point trop subtile ; mais elle l'est moins certainement qoe celle qne M. Locke lait lui-même à ceux qui assurent positivement que Pâme pense actuellement toujours, lorsqu'il dit au rouimencement du paragraphe qui précède immédiatement ceint ci , qu'il voudrait bien savoir d’eux , « quelles sont les idées qui se trouvent dans Pâmé d'un enfant avant qu'elle soit unie au corps. <*
bien , l'homme peut-il penser sans en être convaincu en lui-même? Cela passerait apparemment pour galimatias, si d’autres le disaient. S’ils soutiennent que l’homme pense toujours, mais qu’il n'en est pas toujours convaincu en lui-méme, ils peuvent tout aussi bien dire que le corps est étendu sans avoir des parties. Car , direque le corps est étendu sans avoir des parties, et qu'une chose pense sans connaître et sans apercevoir qu’elle pense , ce sont deux assertions également inintelligibles •. Et ceux qui parlent ainsi seront tout aussi bien fondés à soutenir, si cela peut servir à leur hypothèse , que l'homme a toujours faim , mais qu’il n'a pas toujours un sentiment de faim " ; puisque la faim ne saurait être sans ce sentiment-là , non plus que la pensée sans une conviction qui nous assure intérieurement que nous pensons. S’ilsdisent que l'homme a toujours cette conviction , je demande d’où ils le savent , puisque cette conviction n’est autre chose que la perception de ce qui se passe dans l'Ame de l'homme. Or, un autre homme peut-il s’assurer que je sens en moi ce que je n’aperçois pas moi-même? C’est ici que la connaissance de l’homme ne saurait s’étendre au delà de sa propre expérience. Ré\ pillez un homme d’un profond sommeil , et demandez-lui à quoi il pensait dans ce moment. S’il ne sent pas lui-méme qu’il ait pensé à quoi que ce soit dans ce temps-là , il faut être grand devin pour pouvoir l’assurer qu'il n’a pas laissé de penser effectivement. Ne pourrait-on pas lui soutenir avec plus de raison qu'il n’a pas dormi 7 C'est là sans doute une affaire qui passe la philosophie ; et il n’y a qu'une révélation expresse qui puisse découvrir à un autre qu'il y a dans
1 « Lorsqu'on avance qu’il n'y a rien dans Pâme dont
* elle ne s’aperçoive, c'est une pétitiou de principe
* Mais mitre qu'on n'apporte point de preuve de relie aas aertion, it est aisé de faire voir le contraire, c'est-à-dire. « qu'il n'est pas possible que nous réfléchissions toujours
■ expressément sur toutes nos pensées ; autrement Pesprit
* ferait réflexion sur chaque réflexion , à l’infini , sans
■ pouvoir jamais passer à une nouvelle pensée .... Par «exemple, en m'apercevant de quelque sentiment pressent , je devrais toujours penser que j’y pense , et penser « encore que je pense d'y penser, et ainsi à Pinfînî. »
* « H y a bien de la différence : ta faim a des causes
■ particulières qui ne subsistent pas toujours. Cependant « U est vrai aussi que, même quand on a faim , on n*y « pense pas toujours; mais, quand on yr pense, on s'en « aperçoit , car c'est une disposition bien notable. Il y a «toujours des irritations dans rcslomac, mais fl faut « qu'elles soient assex fortes pour causer la faim. La même « distinction se doit toujours faire entre les penséei géné- « raies et les pensées notables. «
UK L’KNTKNDEMENT HUMAIS.
mon âme des pensées, lorsque je ne puis point y en découvrir moi-méme. Il faut que. ces gens-là aient la vue bien perçante, pour voir certainement que je pense , lorsque je ne le saurais voir moi-inême, et que je déclare expressément que je ne le vois pas. Et , ce qu'il y a de plus admirable , avec les mêmes yeux qui pénètrent en moi ce que je n'y saurais voir moi-même ' , ils voient que les chiens et les éléphants ne pensent point, quoique ces animaux en donnent toutes les démonstrations Imaginables, excepté qu'ils ne nous le disent pas eux-mêmes. Il y a en tout cela plus de mystère , au jugement de certaines personnes , que. dans tout ce qu’on rapporte des frères de la Rose-Croix ; car enfin il parait plus aisé de se rendre invisible aux autres que de faire que les pensées d’un autre me soient connues , tandis qu’il ne les connaît pas lui-même. Mais pour cela il ne faut que définir l’âme, une substance qui pense toujours , et l'affaire est faite. Si une telle définition est de quelque autorité, je ne vois pas qu'elle puisse, servir è autre chose qu’a faire soupçonner è plusieurs personnes qu’ils n'ont point d’âme, puisqu’ils éprouvent qu'une bonne partie de leur vie se passe sans qu'ils aient aucune pensée. Car je ne connais point de définitions, ni de suppositions d'aucune secte, qui soient capables de détruire une expérience «instante ; et c'est sans doute cette affectation de vouloir connaître au delà de ce que nous pouvons percevoir, qui fait tant de fracas et cause tant de vaincs disputes dans le monde.
S 20. L’âme n'a aucune idée que par sensation ou par réflexion.
Je ne vois donc aucune raison de croire * que l'âme pense avant que les sens lui aient fourni des idées pour être l'objet de ses pensées ; et comme le nombre de ces idées augmente et qu’elles se conservent dans l’esprit , il arrive que l’âme perfectionnant , çar l’exercice, sa faculté de penser dans ses differentes parties , en com-
■ Jl parait visibtemeut par cet endroit que c’est à Descartes et à se» disciples qu'en veut M. Locke dan* tout ce chapitre.
* Dès le moment que Pâme est unie au corps , les sens peuvent lui fournir de* idée» , pur l'impression qu'ils reçoivent des objets extérieurs, laquelle impression étant communiquée à l'Ame , y produit ce qu'on appelle perception on pensée. C'est ce que doivent soutenir ceux qui croient que l'Ame pense toujours : philosophes trop décisifs sur cet aiticie, mais que M. Locke combat A son tour par des raisonnements qui ne sont pas toujours démonstratifs, somma i'ai oris ia liberté de le faire voir.
binant diversement ses Idees et en réfléchissant sur ses propres opérations, augmente le fond de ses idées , aussi bien que la facilité d’en acquérir de nouvelles par le moyen de la mémoire , de l'imagination , du raisonnement et des autres manières de penser.
S 2 1 . Cest ce que nous pouvons observer évidemment dans les enfants.
Quiconque voudra prendre la peine de s instruire par observation et par expérience , au lieu d’assujettir la conduite de la nature à ses propres hypothèses, n’a qu’à considérer un enfant nouvellement né , et il ne trouvera pas , je m'assure , que son âme donne de grandes marques d être accoutumée à penser beaucoup, et moins encore 1 à former aucun raisonnement. Cependant il est bien malaisé de concevoir qu’une âme raisonnable puisse penser beaucoup , sans raisonner en aucune manière. D’ailleurs, qui considérera que ies enfants nouvellement nés passent la plus grande partie du temps à dormir, et qu’ils ne sont guère éveillés que lorsque la faim leur fait désirer de teter, ou lorsque la douleur (qui est la plus importune de nos sensations}, ou quelque autre violente impression faite sur le corps , forcent l’âme à en prendre connaissance et à y faire attention ; quiconque , dis-je , considérera cela , aura sans doute raison de croire que le fœtus, dans le r entre de la mère, ne diffère pas beaucoup de l’état d un végctable , et qu’il passe la plus grande partie du temps sans perception ou pensée, ne faisant guère autre chose que dormir dans un lieu ou il n’a pas besoin de teter pour se nourrir , et ou il est environné d’une liqueur toujours également fluide et presque toujours également tempérée; où les veux ne sont frappés d’aucune lumière , où les oreilles ne sont guère en état de recevoir aucun son , et où il n’y a que peu ou point de changement d’objets qui puissent émouvoir les sens.
§ 22. Suivez un enfant depuis sa naissance , bservez les changements que le temps produit
■ Je ne sais pourquoi M. Locke mêle ici la pensfe. Cela ne sert qu'à embarrasser il certain quun enfant qui , en naissant, elle allumée , a l’idée de ta lumière, ' l !
ense dans le temps qu’il voit „ue cl«rsWta »numèc. lèt-il ue raisonner Jamais sur ta lumière, .1 ourlant pas de penaer durant tout te temps que «m erait frappé de cette perception. Il en est de même Dutc autre perception.