Étant en France, je communiquai à
M. Arnaud un dialogue que j'avais fait en latin sur la cause du mal et sur Injustice de Dieu ; c’était non-seulement avant ses disputes avec le révérend Père Mallebranclie, mais même avant que le livre de la Recherche de la vérité parût. Ce principe que je soutiens ici , savoir que le péché avait été permis à cause qu’il avait été enveloppé dans le meilleur plan de l’univers , y était déjà employé ; et M. Arnaud ne parut point s’en effaroucher. Mais les petits démêlés qu’il a eus depuis avec ce Père , lui ont donné sujet d’examiner cette matière avec plus d’attention, et d'en juger plus sévèrement. Cependant je ne suis pas tout à fait content de la manière dont la chose est exprimée ici par M. Bayle; et je ne suis point d'opinion ■ qu'un plan plus composé et moins fécond puisse
• être plus capable de prévenir les irrégularités.* les règles sont les volontés générales : plus on observe de règles , plus y a-t-ll de régularité ; la simplicité et la fécondité sont le but des régies. On m’objectera qu'un système fort uni sera sans Irrégularités. Je réponds que ce serait une irrégularité d'être trop uni , cela choquerait les règles de l'harmonie. El citharœdus ridetur chorda qui semper oberrat eadem. Je crois donc que Dieu peut suivre un plan simple, fécond, régulier ; mais je ne crois pas que celui qui est le meilleur et le plus régulier soit toujours commode en même temps à toutes les créatures , et je le juge à posteriori ; car celui que Dieu a choisi ne l'est pas. Je l’ai pourtant encore montré à priori dans des exemples pris des mathématiques, et j'en donnerai un tantôt. Un orlgéniste qui voudra que celles qui sont rationnelles deviennent toutes enfin heureuses , sera encore plus aisé û contenter. Il dira , à l’imitation de ce que dit saint Paul des souffrances de cette vie , que celles qui sont finies ne peuvent point entrer en comparaison avec un bonheur éternel.
2 1 3. Ce qui trompe en cette matière est, comme j'ai déjà remarqué , qu'on se trouve porte à croire que ce qui est le meilleur dans le tout, est le meilleur aussi qui soit possible dans chaque partie. On raisonne ainsi en géométrie , quand Il s'agit de maximis et minimis. Si le chemin d’A à B qu’on se propose est le plus court qu’il est possible , et si ce chemin passe par C, il faut que le chemin d’A a C , partie du premier , soit aussi le plus court qu’il est possible. Mais la conséquence de la quantilé a la qualité ne va pas toujours bien , non plus que celle qu’on tire des
égaux aux semblables. Car les égaux sont ceux dont la quantité est la même , et les semblables sont ceux qui ne diffèrent point selon les qualités. Feu M. Sturmins , mathématicien célèbre a Altorf , étant en Hollande dans sa jeunesse, y fit imprimer un petit livre sous le titre d'Euelides catholicus, où il tâcha de donner des règles exactes et générales dans des matières non mathématiques , encouragé à cela par feu M. Erhard Weigel, qui avait été son précepteur. Dans ce livre il transfère aux semblables ce qu’Euclide avait dit des égaux , et il forme cet axiome : Si similibus addas similia , Ma sunt similia ; mais il fallut tant de limitations pour excuser cette règle nouvelle , qu’il aurait été mieux , A mon avis , de l’énoncer d’abord avec restriction, en disant, Si similibus similia addas similiter, Iota sunt similia. Aussi les géomètres ont souvent coutume de demander no» tantum similia, sed et similiter posita.
213. Cette différence entre la quantité et la qualité parait aussi dans notre cas. La partie du plus court chemin entre deux extrémités, est aussi le plus court chemin entre les extrémités de cette partie : mais la partie du meilleur tout n’est pas nécessairement le meilleur qu’on pouvait faire de cette partie, puisque la partie d'une Icelle chose n'est pas toujours belle , pouvant être tirée du tout , ou prise dans le tout, d’une manière irrégulière. Si la bonté et la beauté consistaient toujours dans quelque chose d’absolu et d'uniforme, comme l’étendue, la matière , l’or, l'eau, et autres corps supposés homogènes ou similaires , il faudrait dire que la partie du bon et du beau serait belle et bonne comme le tout, puisqu'elle serait toujours ressemblante au tout : mais il n’en est pas ainsi dans les choses relatives. Un exemple pris de la géométrie sera propre A expliquer ma pensée.
214. II y a une espèce de géométrie que M. Jungius de Hambourg, un des plus excellents hommes de son temps, appelait empirique. Elle se sert d’expériences démonstratives , et prouve plusieurs propositions d'Euclide, mais particulièrement celles qui regardent l’égalité de deux figures , en coupant l’une en pièces , et en rejoignant ces pièces pour en faire l’autre. De cette manière , en coupant , comme il faut, en parties les carrés des deux côtés du triangle rectangle , et en arrangeant ces parties comme il faut, on en fait le carré de l'hypotenuse; c’est démontrer empiriquement la quarante-septieme proposition du 1er livre d’Euclide. Or , supposé
KL’ LA LIBERTÉ DE
que quelques-unes de ces pièces prises des deux moindres carrés se perdent, il manquera quelque chose au grand carré qu’on en doit former ; et ce composé défectueux, bien loin de plaire, sera d’une laideur choquante. Et si les pièces qui sont restées , et qui composent le composé fautif, étaient prises détachées sans aucun égard au grand carré qu'elles doivent contribuer à former, on les rangerait tout autrement entre elles pour faire un composé passable. Mais dés que les pièces égarées se retrouveront , et qu'on remplira ie vide du composé fautif, il en proviendra une chose belle et régulière, qui est ic grand carré entier, et ce composé accompli sera bien plus beau que le composé passable qui avait été fait des seules pièces qu’on n’avait point égarées. Le composé accompli répond à l’univers tout entier, et le composé fautif, qui est une partie de l’accompli , répond à quelque partie de l'univers, où nous trouvons des défauts que i'auteur des choses a soufferts, parce qu’autrernent , s’il avait voulu réformer cette partie fautive, et en faire un composé passable, le tout n’aurait pas été si beau ; car les parties du composé fautif, rangées mieux pour en faire un composé passable , n'auraient pu être employées comme il faut à former le composé total et parfait. Thomas d’Aquin a entrevu ces choses, lorsqu’il a dit : « Ad prudentem gubernatorem
- pertinet, negligere aliquem défection lxmitatis « in parte , ut faciat augmentum bonitatis in to-
- to. » ( Thon). , contra gent. , lib. S , c. 7 1 . } Thomas Gatakerus, dans scs notes sur le livre de Morc-Aurèle (lib. S, cap. 8, chez M. Bayle), cite aussi des passages des auteurs, qui disent que le mal des parties est souvent le bien du tout.
215. Revenons aux instances de M. Bayle. Il se figure un prince ( pag. «fia ) qui fait bâtir une ville, et qui , par un faux goût , aime mieux qu'elle ait des airs de magnificence , et un caractère hardi et singulier d’architecture, que d'y faire trouver aux habitants toutes sortes de commodités. Mais si ce prince a une véritable grandeur d’âme , il préférera l’architecture commode ù l'architecture magnifique. C’est ainsi que juge M. Bayle, de croirais pourtant qu’il y a des cas dans lesquels on préférera avec raison la beauté de la structure d'un palais , à la commodité de quelques domestiques. Mais j’avoue que In structure serait mauvaise , quelque belle qu'elle pût être, si elle causait des maladies aux habitants ; pourvu qu'il fût possible d'en faire une qui fût
meilleure , en considérant la lvenuté , la commodité et la santé tout ensemble. Car il se peut qu’on ne puisse point avoir tous ces avantages h la fois, et que le château devant devenir d'uuc structure insupportable en cas qu’on voulût bâtir sur le (Vite septentrional de la montagne qui est le plus sain , on aimât mieux le faire regarder le midi.
2 1 6. M. Bayle objecte encore qu’il est vrai . que nos législateurs ne peuv ent jamais Inventer
des règlements qui soient commodes à tous les particuliers , JVu/ta Icx salis commoda omnibus est; id modo qiurrilur, si majori parti et in summum prodest. , Cato np. Livium , I. 34 , circa init. ) Mais c'est que la limitation de leurs lumières les force a s’attacher à des lois qui , tout bien compté , sont plus utiles que dommageables. Rien de tout cela ne peut convenir a Dieu qui est aussi infini en puissance et en intelligence qu’en bonté et qu’en véritable grandeur. Je réponds que Dieu, choisissant le meilleur possible , on ne lui peut objecter aucune limitation de ses perfections ; et dans l’univers, nonseulement le bien surpasse le mal , mais aussi le mal sert à augmenter le bien.
217. Il remarque aussi que les stoïciens ont tiré une impiété de ce principe , en disant qu'il fallait supporter patiemment les maux, vu qu’ils étalent nécessaires, non-seulement à la santé et è l’intégrité de l'univers , mais encore à la félicité , perfection et conservation de Dieu qui le gouverne. C’est ce que l’empereur Marc-Aurèle a exprime dans le huitième chapitre du V* livre de scs soliloques. « Duplici ratione, dit-il, dili- « gas oportet , quicquid evenerit libi ; altéra - quod libi natum et libi coordinatum et ait te « quodammodo a/fectum est; altéra quod uni- « versi gubematori prosperitalis et consumma- « lionis atque adeù pennansionis ipsius pro- ■ curandir ( vè vioôhp, xai rô avvriÀootç xxl ro • euppov5(ç aômî) ex parte causa est. Ce précepte n'est pas le plus raisonnable de ceux de ce grand empereur. Un diliyas oportet ( «fpytiv Xp^l ) ne vaut rien : une chose ne dev ient point aimable pour être nécessaire , et pour être destinée ou attachée à quelqu'un : et ce qui serait un mal pour mol , ne cesserait pas de l’être, parce qu’il serait le bien de mon maître, si ce bien ne rejaillit point sur moi. Ce qu’il y a de bon dans l'univers, est, entre autres, que le bien général devient effectivement le bien particulier de ceux qui aiment l'auteur de tout bien. Mais l'erreur principale de cet empereur et des stoïr
ESSAIS SUK LA UOMÉ DE DIEU,
rions riait , qu'ils s'imaginaient que le bien de l’uni' ers devait faire plaisir à Dieu lui-même , parer qu’ils concevaient Dieu comme l’Ame du monde. Cette erreur n’a rien de commun avec notre dogme : Dieu , selon nous , est inteUigenlia extramundana, comme Martianus Capclla l’appelle, ou plutôt supratnundana. D’ailleurs, il agit pour faire du bien, et non pas pour en recevoir. Ulelius est dure quàm accfpere : la béatitude est toujours parfaite , et ne saurait re-, cevoir aucun accroissement , ni du dedans ni du dehors.
218. Venons à la principale objection que M. Bayle nous fait, après M. Arnaud. Elle est compliquée ; car ils prétendent que Dieu serait nécessité , qu’il agirait nécessairement, s’il était obligé de créer le meilleur ; ou du moins qu'il aurait été impuissant , s’il n’avait pu trouver un meilleur expédient pour exclure les pèches et les autres maux. C’est nier en effet que cet univers soit le meilleur , et que Dieu soit obligé de s’attacher au meilleur. Nous y avons assez satisfait en plus d'un endroit : nous avons prouvé que Dieu ne peut manquer de produire le meilleur; et cela supposé, il s'ensuit que les maux que nous expérimentons ne pouvaient point être raisonnablement exclus de l’univers , puisqu'ils y sont. Voyons pourtant ce que ces deux excellents hommes nous opposent, ou plutôt voyons ce que M. Bayle objecte, car il professe d’avoir profité des raisonnements de M. Arnaud.
219. «Serait-il possible», dit-il, ch. lâl , de la Réponse nu prov. , t. III , p. 890, * qu'une
• nature dont la bonté , lu sainteté, la sagesse ,
• la science , la puissance sont infinies , qui aime « la vertu souverainement , comme son idée « claire et distincte nous le fait connaître , et » comme chaque page presque de l’Écriture nous
• l’affirme, n’aurait pu trouver dans la vertu
• aucun moyen convenable et proportionné a ses
• fins? Serait-il possible que le vice seul lui eût ■ offert ce moyen ? On aurait cru au contraire
• qu’aucune chose ne convenait mieux à cette
• nature , que d’établir la vertu dans son ouvrage
• a l'exclusion de tout vice. • M. Bayle outre ici les choses. On accorde que quelque vice a été lié avec le meilleur plan de l’univers , mais on ne lui accorde pas que Dieu n’a pu trouver dans la vertu aueun moyen proportionné a ses fins. Cette objection aurait lieu , s’il n’y avait point de vertu, si le vice tenait sa place partout. Il (lira qu’il suflit que le vice règne , et que la vertu
est peu de chose cil comparaison. Mais je n’ai garde de lui accorder cela , et je crois qu’effectivement, à le bien prendre , il y a‘ incomparablement plus de bien moral que de mal moral , dans les créatures raisonnables, dont nous ne connaissons qu'un très-petit nombre.
220. Ce mal n’est pas même si grand dans les hommes, qu’on le débite: Il n’y a que des gens d’un naturel malin , ou des gens devenus un peu misanthropes par les malheurs, comme ce Tiglon de Lucien , qui trouvent de la méchanceté partout, et qui empoisonnent les meilleures artions par les Interprétations qu’ils leur donnent : je parle de ceux qui le font tout de bon , pour en tirer de mauvaises conséquences dont leur pratique est infectée; car il y en a qui ne le font que pour montrer leur pénétration. On a critiqué cela dans Tacite , et c’est encore ce que M. Descartes (dans une de ses lettres) trouve à redire nu livre de M. Hobbes de Cive, dont on n’avait imprimé alors que peu d'exemplaires pour être distribués aux amis , mais qui fut augmenté par des remarques de l’auteur , dans la seconde édition que nous avons. Car quoique M. Descartes reconnaisse que ce livre est d’un habile homme , Il y remarque des principes et des maximes très-dangereuses , en ce qu’on y suppose tous les hommes méchants , ou qu’on leur donne sujet de l'être. Feu M. Jacipies Thomasius disait dans ses belles Tables de la philosophie pratique , que le rpûkov 'Uàà'jç , le prin eipe des erreurs de ce livre de M. Hobbes , était qu’il prenait statum tegalem pro nalurali, c'est-à-dire, que l’état corrompu lui servait de mesureet de règle, au lieu <pic c’est l’état le plus convenable à la nature humaine, qu’Aristote avait eu en vue. Car, selon Aristote , on appelle naturel ce qui est le plus conv enable a la perfection de la nature de la chose : mais M. Hobbes appelle l'étal naturel celui qui a le moins d’art; ne considérant peut-être pas que la nature humaine dans sa perfection porte l'art avec elle. Mais la question de nom , c'est-à-dire, de ce qu’on peut appeler naturel , ne serait pas de grande importance , si Aristote et Hobbes n’y attachaient la notion du droit naturel , chacun suivant sa signification. J’ai dit ci-dessus que je trouvais dans le livre de la Fausseté des vertus humaines, le même défaut que M. Dcscartes a trouvé dans celui de M. Hobbes de Cire.
221. Mais supposons que le vice surpasse la vertu dans le genre humain , comme l’on suppose que le nombre des réprouvés surpasse celui
ET LA LIBERTÉ UK
dus élus; il ne s'ensuit nullement que le vice et In misère surpassent la vertu et In félicité dans l'univers, il faut plutôt juger tout le contraire , parce que la cité de Dieu doit être le plus parfait de tous les États possibles, puisqu'il a été formé et est toujours gouverné par le plus grand et le meilleur de tous les monarques. Cette réponse confirme ce que j'ai remarqué ci-dessus , en parlant de la conformité de la foi et de la raison ; savoir, qu'une des plus grandes sources du paralogisme des objections est qu'on confond l’apparent avee le véritable; l'apparent , dis-je, non pas absolument tel qu’il résulterait d'une discussion exacte des faits , mais tel qu'il a été tiré de la petite étendue de nos expériences ; car il serait déraisonnable de vouloir opposer des apparences si imparfaites et si peu fondées , aux démonstrations de la raison , et aux révélations de la foi.
322. Au reste, nous avons déjà remarqué que l'amour de la vertu et la haine du vice , qui tendent indéfiniment à procurer l’existence de la vertu , et à empêcher celle du vice , ne sont que la volonté de procurer la félicite de tous les hommes , et d'en empêcher la misère. Et ces volontés antécédentes ne font qu’une partie de toutes les volontés antécédentes de Dieu prises ensemble , dont le résultat fait la volonté conséquente , ou que le décret de créer le meilleur ; et c’est par ce décret que l'amour de la vertu et de la félicité des créatures raisonnables , qui est indéfini de soi , et va aussi loin qu’il se peut, reçoit quelques petites limitations , A cause de l’égard qu’il faut avoir au bien en général. C'est ainsi qu’il faut entendre que Dieu aime souverainement la vertu, et hait souverainement le vice, et que néanmoins quelque vice doit être permis.
223. M. Arnaud et M. Bayle semblent prétendre que cette méthode d'expliquer les choses , et d'établir un meilleur entre tous les plans de l’univers , et qui ne puisse être surpassé par aucun autre , borne IA puissance de Dieu. ■ Avez- ■ vous hien pensé , » dit M. Arnaud au révérend Père Mallebranche ( dans ses Réflexions sur le nouveau système de la nature et de la grAce , t. 11 , pag. 385 ) , « qu'en avançant de telles « choses vous entreprenez de renverser le pre-
• micr article du symbole, par lequel nous faisons > profession de croire en Dieu le père tout-puis- - sant ?» Il avait déjà dit auparavant , p. 362 : « Peut-on prétendre, sans se vouloir aveugler soi- < même, qu'une conduite qui n’a pu être sans cette
• suite fâcheuse, qui est que la plupart des hom-
L’HOMME. PART. 11. 5!KJ
« mes se perdent , porte plus le caractère de lu
■ bonté de Dieu , qu'une autre conduite qui nu-
• ralt été cause , si Dieu l'avait suiv ie , que tous
■ les hommes se seraient sauvés?» Et comme M. Jaequelot ne s'éloigne point des principes que nous venons de poser, M. Bayle lui fait des objections semblables ; Rép. au prov. , eh. I S I , pag. 900 , 1. 111 ). • Si l'on adopte de tels éclair-
■ cisscmeuts, dit-il, on se voit contraint de re- [■ ■ noneer aux notions les plus évidentes sur la
» nature de l’être souverainement parfait. Elles « nous appreunent que toutes les choses qui n’im- « pllquent point contradiction lui sont possibles, « que par conséquent il lui est possible de sauver « des gens qu’il ne sauve pas : car quelle contra- « diction résulterait-il de ce que le nombre des » élus serait plus grand qu'il ne l'est ? Elles nous « apprennent que puisqu'il est souverainement « heureux, Il n'a point de volontés qu’il ne puisse
■ exécuter. Le moyen donc de comprendre qu'il
■ ne le puisse ? Nous cherchions quelque lumière
> qui nous tirât des embarras ou nous nous
> trouvons en comparant l’Idée de Dieu avee « l’état du genre humain, et voilAque l'on nous « donne des éclaircissements qui nous jettent
* dans des ténèbres plus épaisses. »
224. Toutes ces oppositions s'évanouissent par l’exposition que nous venons de donner. Je demeure d’accord du principe de M. Bayle, et c'est aussi le mien , que tout ce qui n'implique point de contradiction est possible. Mais, selon nous, qui soutenons que Dieu a fait le meilleur qu’il était possible de faire , ou qu’il ne pouvait point mieux faire qu’il n'a fait , et qui jugeons que d'avoir un autre sentiment de sou ouvrage total, serait blesser sa bonté ou sa sagesse, il faut dire qu'il implique contradiction de faire quelque chose qui surpasse en bonté le meilleur même. Ce serait comme si quelqu’un prétendait que Dieu pût mener d'un point A un autre une ligne plus courte que la ligne droite , et accusait ceux qui le nient , de renverser l'article de la foi, suivant lequel nous croyons en Dieu le père tout-puissant.
225. L'infinité des possibles, quelque grande qu’elle soit , ne l'est pas plus que celle de la sagesse de Dieu , qui connaît tous les possibles. On peut même dire que , si cette sngcsc ne surpasse point les possibles extensivement, puisque les objets de l’entendement ne sauraient aller au delà du possible , qui en un sens est seul Intelligible , elle les surpasse intensivement , à cause des combinaisons infiniment infinies qu'elle en bit , et d’autant de réflexions quelle fait là-
ESSAIS SLR LA BONTÉ DE DIEU
dessus. La sagesse de Dieu , non contente d’embrasser tous les possibles, les pénétré, les compare , les pese les uns contre les autres , pour en estimer les degrés de perfection ou d'imperfection, le fort et le faillie, le bien et le mal : elle va même nu delà des combinaisons finies, elle en fait une Infinité d’infinies, c’est-à-dire, une infinité de suites possibles de l’univers, dont chacune contient une infinité de créatures; et par ce moyen la sagesse divine distribue tous les possibles-qu’elle avait déjà envisagés à part, en autant de systèmes universels , qu’elle compare encore entre eux ; et le résultat de toutes ces comparaisons et réflexions , est le choix du meilleur d’entre tous ces systèmes possibles que la sagesse fait pour satisfaire pleinement à la bonté ; ce qui est justement le plan de l’univers actuel. Et toutes ces opérations de l’entendement divin, quoiqu'elles aient entre elles un ordre et une priorité de nature, se font toujours ensemble , sans qu'il y ait entre elles aucune priorité de temps.
22G. En considérant attentivement ces choses, j'espère qu’on aura une autre idée de la grandeur des perfections divines, et surtout de la sagesse et de la bonté de Dieu , que ne sauraient av oir ceux qui font agir Dieu comme nu hasard , sans sujet et sans raison. Et je ne vois pas comment ils pourraient éviter un sentiment si étrange, à moins qu'ils ne reconnussent qu’il y a des raisons du choix de Dieu , et que ces raisons sont tirées de sa bonté : d’où il suit nécessairement que ce qui a été choisi a eu l’avantage de la bonté sur ce qui n'a point été choisi, et par conséquent qu’il est le meilleur de tous les possibles. Le meilleur ne saurait être surpassé en bonté, et on ne limite point la puissance de Dieu, en disant qu’il ne saurait faire l’impossible. Est-il possible, disait M. Bayle, qu’il n’y ail point de meilleur plan que celui que Dieu a exécuté ? On répond que cela est très-possible et même nécessaire , savoir qu'il n’y en ait point : autrement Dieu l’aurait préféré.
227. Nous avons assez établi , ce semble , qu’entre tous les plans possibles de l’univers, Il y en a un meilleur que tous les autres , et que Dieu n'a point manqué de le choisir. Mais M. Bayle préteud en inférer qu'il n'est donc point libre. Voici comment il en parle [ubi supra, ch. l S I , p. 809 ) : • On croyait disputer avec • un homme qui supposât avec nous que la bonté « et que la puissance de Dieu sont infinies , aussi ■ bien que sa sagesse ; et l'on volt qu'à propre-
■ prement parler cet homme suppose que la bouté
• et que la puissance de Dieu sont renfermées
• dans des bornes assez étroites. • Quant à cela, on y a déjà satisfait : l’on ne donne point de bornes à la puissance de Dieu, puisqu'on reconnaît qu’elle s'étend ad maximum, ad omnia, à tout ce qui n’implique aucune contradiction ; et l’on n’en donne point à sa bonté , puisqu'elle va au meilleur, ad optimum. Mais M. Bayle poursuit : « Il n’y a donc aucune liberté en
• Dieu , il est nécessité par sa sagesse à créer,
■ et puis à créer précisément un tel ouvrage, et » enfin à le créer précisément par telles voies. “ Ce sont trois servitudes qui forment un fatum > plus que stoïcien , et qui rendeut impossible « tout ce qui n’est pas dons leur sphère, il semble -que, selon ce système, Dieu aurait pu dire ,
■ avant même que de former ses decrets : Je ne «puis sauver un tel homme, ni damner un tel «autre, guippe vetorfatis, ma sagesse ne le •• permet pas. •
228. Je réponds, que c’est la bonté qui porte Dieu à créer, afin de se communiquer ; et cette même bonté jointe à la sagesse le porte à créer le meilleur : cela comprend toute la suite, l'effet et les voles. Elle l’y porte sans le nécessiter, car elle ne rend point impossible ce qu'elle ne sait point choisir. Appelez cela fatum , c’est le prendre dons un bon sens , qui n’est point contraire à la liberté. Fatum vient de fari , parler, prononcer; il signifie un jugement, un décret de Dieu , l'arrêt de sa sagesse. Dire qu'on ne peut pas faire une chose , seulement parce qu'on ne le veut pas , c’est abuser des termes. Le sage ne veut que le bon : est-ce donc une servitude, quand la volonté agit suivant la sagesse? Et peut-on être moins esclave, que d’agir par son propre choix suivant la plus parfaite raison ? Aristote disait , que celui-là est dans une servitude naturelle ( nalura servus), qui manque de conduite , qui a besoin d'être gouverné. L'esclavage vient de dehors , il porte à ce qui déplaît , et surtout à ce qui déplaît avec raison : la force d'autrui et nos propres passions nous rendent esclaves. Dieu n’est jamais mû par aucune chose qui soit hors de lui, il n'est poiut sujet non plus aux passions internes , et il n’est jamais mené à rien qui lui puisse faire déplaisir. Il parait donc que M. Bayle donne des noms odieux aux meilleures choses du monde , et renverse les notions, en appelant esclavage l'état de la plus grande et de la plus parfaite liberté.