Il avait encore dit un peu auparavant
ET LA LIBERTÉ DE
(eh. 1 5 1 , p. 891) : « Si la vertu , ou quelque autre
■ bien que ce soit , avaient eu autant de conve- « tiance que le vice avec les fins du Créateur, le
■ vice n’aurait pas eu la préférence; Il faut donc « qu'il ait été l'unique .moyen dont le Créateur «ait pu se servir; il a donc été employé par « pure nécessité. Comme donc il aime sa gloire, « non pas par une liberté d’indifférence , mais « nécessairement , il faut qu'il aime nécessnire- « ment tous les moyens sans lesquels il ne pour-
■ rait point manifester sa gloire. Or, si le vice, « en tant que vice , a été le seul moyen de parve- «nir à ce but, il s'ensuivra que Dieu aime né- « cessairement le vice , en tant que vice; à quoi « l'on ne peut songer sans horreur, et il nous a « révélé tout le contraire. « Il remarque en même temps, que certains docteurs supralapsaires (comme Retorfort, par exemple) ont nié que Dieu veut le péché, en tant que péché, pendant qu’ils ont avoué qu’il veut permissivement le péché , en tant que punissable et pardonnable; mais il .leur objecte qu'une action n'est punissable et pardonnable qu'en tant qu'elle est vicieuse.
230. M. Bayle suppose faux dans les paroles que nous venons de lire, et en tire de fausses conséquences. Il n'est point vrai que Dieu aime sa gloire nécessairement, si l’on entend par là qu'il est porté nécessairement à se procurer sa gloire par les créatures ; car si cela était, il se procurerait cette gloire toujours et partout. Le décret de créer est libre : Dieu est porté à tout bien ; le bien , et même le meilleur, l'incline à agir ; mais il ne le nécessite pas : car son choix ne rend point impossible ce qui est distinct du meilleur; il ne fait point que ee que Dieu omet implique contradiction. Il y a donc en Dieu une liberté', exempte non-seulement de la contrainte, mais encore de la nécessité. Je l’entends de la nécessité métaphysique; car c'est une nécessité morale, que le plus sage soit obligé de choisir le meilleur. Il en est de même des moyens que Dieu choisit pour parvenir à sa gloire. Pour ee qui est du vice, l'on a montré ci-dessus qu’il n'est pas un objet du décret de Dieu, comme moyen , mais comme condition sine qua non ; et que c’est pour cela qu’il est seulement permis. On a encore moins de droit de dire que le vice est le seul moyen; il serait tout au plus uu des moyens , mais un des moindres parmi une infinité d'autres.
331. «Autre conséquence affreuse (poursuit « M. Ilaylc): la fatalité de toutes choses revient;
I « Il n'aura pas été libre à Dieu d'arranger d'une « autre manière les événements , puisque le « moyen qu’il a choisi de manifester sa gloire ,
■ était le seul qui fût convenable à sa sagesse. » Cette prétendue fatalité ou nécessité n'est que morale, comme nous venons de montrer : elle n’intéresse point la liberté ; au contraire , elle en suppose le meilleur usngc; elle ne fait point que les objets que Dieu ne choisit pas soient impossibles. « Que deviendra donc ( ajoute-t-il ) « le franc arbitre de l'homme ? n’y aura-t-il « pas eu nécessité et fatalité qu’Adam péchât ? «Car s'il n’eût point péché, il eût renversé le
• plan unique que Dieu s’était fait nécessaire- « ment. « C’est encore abuser des termes. Adam péchant librement était vu de Dieu parmi les idées des possibles, et Dieu décerna de l’admettre A l'existence tel qu’il l’a vu : ce décret ne change point la nature des objets; il ne rend point nécessaire ce qui était contingent en soi, ni impossible ce qui était possible.
232. M. Ilaylc poursuit ( p. 892 ) : • Le subtil « Scot affirme avec beaucoup de jugement , que « si Dieu n’avait point de liberté d'indifférence, « aucune créature ne pourrait avoir cette espèce «de liberté.» J’en demeure d'accord, pourvu qu'on n’entende point une indifférence d’équilibre, ou il n'y ait aucune raison qui incline d'un côté plus que de l’autre. M. Bayle reconnaît {plus lias nu eh. 108, p. tilt), que ce qu’on appelle indifférence , n'exclut point les inclinations et les plaisirs prévenants. Il suffit donc qu’il n’y ait point de nécessité métaphysique dans l'action ([u 'on appelle libre, c'est-à-dire, il suffit qu'on choisisse entre plusieurs partis possibles.
233. Il poursuit eucore (audit ch. 157, p. 893) : « Si Dieu n'est point déterminé à créer le « monde par un mouvemeut libre de sa bonté , «mais 'par les intérêts de sa gloire, qu'il aime « nécessairement , et qui est la seule chose qu’il « aime , car elle n’est point différente de sa subs- « tance; et si l’amour qu’il a pour lui-même l’a « nécessité à manifester sa gloire par le moyen
* le plus convenable , et si la chute de l'homme
■ a été ce moyen-là, il est évident que cette « chute est arrivée de toute nécessité , et que « l’obéissance d’Èvc et Adam aux ordres de
■ Dieu était impossible. » Toujours le même abus. L’amour que Dieu sc porte lui est essentiel , mais l’amour de sa gloire , ou la volonté de la procurer, ne l’est nullement : l’amour qu'il a pour lui-même ne l’a point nécessité aux actions au dehors, elles ont été libres; et puisqu'il
ESSAIS SUR LA BONTÉ DE DIEU
y avait des plans possibles , où les premiers parents ne pécheraient point , leur péché n'était donc point, nécessaire. Enfin, nous disons en effet ce que M. Bayle reconnaît ici, que Dieu s'est déterminé à créer le monde par un mouvement libre de sa bonté ; et nous ajoutons, que ce même mouvement l'a porté nu meilleur.
234. Ln même réponse a lieu contre ce que M. llayle dit (ch. 165, p. ton ) : « Le moyen le » plus propre pour parvenir à une fln, est néees- » sairemeut unique {c'est fort bien dit, au moins
• dans les cas où Dieu a choisi i. Donc si Dieu «a été porté (invinciblement à’sc servir de ce » moyen , il s'en est serv i nécessairement. * [ Il y a été porté certainement , il y a été déterminé , ou plutôt il s’y est déterminé ; mais ce qui est certain n’est pas toujours nécessaire , ou absolument invincible ; la chose pouvait aller autrement, mais cela n'est point arrivé, et pour cause. Dieu a choisi entre de différents partis tous possibles ; ainsi métaphysiquement parlant, 11 pouvait choisir, ou faire ce qui ne fut point le meilleur; mais il ne le pouvait point, moralement parlant. Servons-nous d'une comparaison de géométrie. Le meilleur chemin d’un point k un autre-! faisant abstraction des empêchements, et autres considérations accidentelles du milieu ) est unique; c'est celui ipii va par la ligne la plus courte, qui est la droite. Cependant il y n une infinité de chemins d’un point à un autre. Il n’y a donc point de nécessité qui m’oblige d’aller par la ligne droite; mais aussitôt que je choisis le meilleur, je suis déterminé à y aller , quoique ce ne soit qu’une nécessité morale dans le sage ; c’est pourquoi les conséquences suivantes tombent ). Donc il n'a pu faire que ce qu'il a fait. Donc ce qui n’est point arrivé ou n’arrivera jamais, est absolument impossible : [ ces conséquences tombent , dis-je ; car puisqu'il y a bien des choses qui ne sont jamais arrivées et n’arriveront jamais, et qui cependant sont concevable* distinctement , et n'impliquent aucune contradiction , comment peut-on dire qu'elles sont absolument impossibles ? M. Bayle a réfuté cela luimême, dans un endroit opposé aux spiuosistes, que nous avons cité el-dessus; et il a reconnu plusieurs fois qu'il n’y n d'impossible que ce qui implique contradiction : maintenant il change de style et de terme*]. ■ Donc laperai- v érance d'Adam
• dans l'innocence a été toujours impossible; donc
• sa chute était absolument inévitable , et antccé- « dominent même au décret de Dieu , car il im- - cliquerait contradiction que Dieu put vouloir
- une chose opposée à sa sagesse : c’est au fond
- la même chose de dire : Cela est impossible à > Dieu, et de dire : Dieu le pourrait faire, s'il
- voulait , mais il ne peut pas le vouloir. » [ C'est abuser des termes en un sens, que de dire ici : On peut vouloir, ou veut vouloir : la puissance se rapporte ici aux actions que l’on veut. Cependant il n'implique point contradiction que Dieu veuille ( directement ou permissivement ) une chose qui n'implique point, et dans ce sens il est permis de dire que Dieu peut la vouloir. ]
235. Eu un mot, quand on parle de la possibilité d'une chose , il ne s'agit pas des causes qui doivent faire ou empêcher qu elle existe actuellement : autrement on changerait la nature des termes, et on rendrait inutile la distinction entre le possible et l’actuel; comme faisait Abailard, et comme Wiclef parait avoir fait après lui ; ce qui les a fait tomber, sans aucun besoin , dans des expressions incommodes et choquantes. C'est pourquoi, lorsqu'on demande si une chose est possible ou nécessaire, et qu’on y fait entrer la considération de ce que Dieu veut ou choisit, on change de question. Car Dieu choisit parmi les possibles, et c'est pour cela qu’il choisit librement , et qu’il n’est point nécessité : il n’y aurait point de choix ni de liberté, s’il n'y avait qu’un seul parti possible.
238. Il faut encore répondre aux syllogismes de M. Bayle, afin de ne rien négliger de ce qu’un si habile homme a opposé : ils se trouvent au chap. 151 de sa Réponse aux questions d’un provincial, p. 900, 90 1 , tom. 3.