TROISIEME PARTIE
241. Nous voilà débarrassés enfin de la cause morale du mal moral : le mal physique, c'està-dire, les souffrances, les misères, nous embarrasseront moins, étant des suites du mal moral. l’irna est malum passionis, quotl infligitur ob malum actionis, suivant Grotius. L'on pâtit, parce qu'on a agi ; l'on souffre du mal , parce qu'on fait mal :
iïostrorum causa malorum
Aos suinu*.
Il est vrai qu'on souffre souvent pour les mauvaises actions d'autrui; mais lorsqu'on n’a point de part au crime , l'on doit tenir pour certain que ces souffrances nous préparent un plus grand bonheur. Iji question du mal physique , c'est-àdire , de l'origine des souffrances , a des difficultés communes avec celle de l’origine du mal métaphysique, dont les monstres et les autres irrégularités apparentes de l’univers fournissent des exemples. Mais il faut juger qu'encorc les souffrances et les monstres sont dans l'ordre; et il est bon de considérer, non-seulement qu'il valait mieux admettre ces défauts rt ces monstres , que de violer les lois générales , comme raisonne quelquefois le R. P. Mailebranche ; mais aussi que ces monstres mêmes sont dans les règles, et se trouvent conformes a des volontés générales , quoique nous ne soyons point capables de démêler cette conformité C'est comme il y a quelquefois des apparences d'irrégularité dans les mathématiques , qui se terminent enfin dans un grand ordre , quand on a achevé de les approfondir : c’est pourquoi j'ai déjà remarqué ci-dessus , que dans mes principes tous lis événements individuels , sans exception , sont des suites des volontés générales.
242. On ne doit point s'étonner que je tâche d'cclatrcir ces choses par des comparaisons prises des mathématiques pures , ou tout va dans l'ordre, et où il y a moyen de les démêler par fine méditation exacte , qui nous fait jouir, pour
ainsi dire , de la vue des idées de Dieu. On peut proposer une suite où sériés de nombres tout à fait irrégulière en apparence , ou les nombres croissent et diminuent variablement sans qu'il y paraisse aucun ordre; et cependant celui qui saura la clef du chiffre , et qui entendra l'origine et la construction de cette suite de nombres , pourra donner une règle, laquelle étant bien entendue , fera voir que la sériés est tout à fait régulière , et qu'elle a même de belles propriétés. On le peut rendre encore plus sensible dans les lignes : une ligne peut avoir des tours et des retours , des hauts et des bas , des points de rebroussement et des points d'iuflexion , des interruptions , et d’autres variétés , de telle sorte qu’on n’y voie ni rime , ni raison , surtout en ne considérant qu’une partie de la ligne ; et cependant il se peut qu'on en puisse donner l'équation et la construction , dans laquelle un géomètre trouverait la raison et la convenance de toutes ces prétendues inégularités ; et voilà comment il faut encore juger de celles des monstres , et d’autres prétendus défauts dans l'univers.
243. C'est dans ce sens qu’on peut employer ce beau mot de saint Bernard ( Ep. 27 fi, ad Eugen. III ) : Ordinalissimum est, minus inlcnlum ordinale fieri aliquid: Il est dans le grand ordre , qu'il y ait quelque petit désordre; et l'on peut même dire que ce petit désordre n'est qu'apparent dans le tout , et il n'est pas même apparent par rapport à la félicité de ceux qui se mettent dans la voie de l'ordre.
244. F.n parlant des monstres, j'entends encore quantité d'autres défauts apparents. Nous ne connaissons presque que la superficie de notre globe, nous ne pénétrons guère dans son intérieur, au delà de quelques centaines de toises : ce que nous trouvons dans cette écorce du globe parait l'effet de quelques grands bouleversements. Il semble que ce globe n été un jour en feu , et que les rochers qni font la basr de cette écorce
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ET LA LIBERTÉ DE
de la terre , sont des scories restées d’une grande fusion ; on trouve dans leurs entrailles des productions de métaux et de minéraux, qui ressemblent fort à celles qui viennent de nos fourneaux : et la mer tout entière peut être une espèce d'oleum per deliquium , comme l'huile de tartre se fait dans un lieu humide. Car lorsque la surface de la terre s’était refroidie après le grand incendie, l’humidité que le feu avait poussée dans l'air, est retombée sur la terre , en a lavé la surface, et a dissous et imbibé le sel fixe resté dans les cendres, et a rempli enfin cette grande cavité de la surface de notre globe pour faire l’Océan plein d’une eau salée.
24 j. Mais après le feu, il faut Juger que la terre et l'eau n’ont pas moins fait de ravages; peut-être que la ermite formée par le refroidissement , qui avait sous elle de grandes cavités, est tombée , de sorte que nous n’habitons que sur des ruines , comme entre autres M. Thomas Burnet, chapelain du feu roi de la Grande-Bretagne, a fort bien remarqué ; et plusieurs déluges et inondations ont laissé des sédiments , dont on trouve des traces et des restes , qui font voir que la mer a été dans les lieux qui en sont les plus éloignés aujourd'hui. Mais ces bouleversements ont enfin cessé , et le globe a pris la forme que nous voyons. Moise Insinue ces grands changements en peu de mots : la séparation de la lumière et des ténèbres indique la fusion causée par le feu ; et la séparation de l’humide et du sec marque les effets des inondations. Mais qui ne voit que ces désordres ont servi è mener les choses au point où elles se trouvent présentement , que nous leur devons nos richesses et nos commodité-s , et que c'est par leur moyen que ce globe est devenu propre à être, cultivé par nos soins ? Ces désordres sont allés dans l'ordre. I.es désordres , vrais ou apparents , que nous voyons de loin , sont les taches du soleil et les comètes : mais nous ne savons pas les usages qu’elles apportent , ni ce qu'il y a de réglé. Il y a eu un temps que les planètes passaient pour des étoiles errantes , maintenant leur mouvement se trouve régulier : peut-être qu’il en est de même des comètes ; la postérité le saura.
216. On ne compte point parmi les désordres l’inégalité des conditions , et M. Jaquelot a raison de demander à ceux qui voudraient que tout fût également parfait , pourquoi les rochers ne sont pas couronnés de feuilles et de fleurs ; pourquoi les fourmis ne sont pas des paons ; Et s’il fallait de l’égalité partout , le pauvre préscntc-
rait requête contre le riche, le valet contre le maître. Il ne faut pas que les tuyaux d’un jeu d’orgues soient égaux. M. Bayle dira , qu’il y a de la différence entre une privation du bien , et un désordre ; entre un désordre dans les elioses inanimées , qui est purement métaphysique , et un désordre dans les créatures raisonnables, qui consiste dans le crime et dans les souffrances. Il a raison de les distinguer, et nous avons raison de les joindre ensemble. Dieu ne néglige point les choses inanimées ; elles sont insensibles, mais Dieu est sensible pour elles. Il ne néglige point les animaux ; ils n'ont point d'intelligence, mais Dieu en a pour eux. Il se reprocherait le moindre défaut véritable qui serait dans l’univers, quand même il ne serait aperçu de personne.
247. Il semble que M. Bayle n’approuve point que les désordres qui peuvent être dans les choses inanimées, entrent en comparaison avec ceux qui troublent la paix et la félicité des créatures raisonnables ; ni qu’on fonde en partie la permission du vice sur le soin d'éviter le dérangement des lois des mouvements. On en pourrait conclure, selon lui (Réponse posthume à M. Jaquelot, p. 183), « que Dieu n’a créé le monde « que pour faire voir sa science infinie de l'archi- * tecturc et de la mécanique, sans que son at- •> tribut de bon et d’ami de la vertu ait eu
- aucune part à la construction de ce grand ou- « vrage. Ce Dieu ne se piquerait que de science ;
« il aimerait mieux laisser périr tout le genre « humain , que de souffrir que quelques atomes
- aillent plus vite ou plus lentement que les lois » générales ne le demandent. » M. Bayle n’aurail point fait cette opposition , s’il avait été informé du système de l'harmonie générale que je conçois , et qui porte que le règne des causes efficientes , et celui des causes finales , sont parallèles entre eux ; que Dieu n’a pas moins la qualité du meilleur monarque, que celle du plus grand architecte ; que la matière est disposée en sorte que les lois du mouvement servent au meilleur gouvernement des esprits ; et qu’il se trouvera par conséquent qu'il a obtenu le plus de bien qu’il est possible , pourvu qu'on compte les biens métaphysiques , physiques et moraux ensemble.
248. Mais (dira M. Bayle) Dieu pouvant détourner une infinité de maux par un petit miracle, pourquoi ne l’employait-il pas? il donne tant de secours extraordinaires aux hommes tombés ; mais un petit secours de cette nature donné à Èvc empêchait sa chute, et rendait la ten-
coo
ESSAIS SI' R LA BONTE DE DIEU,
tation du serpent inefllcaee. Nous avons assez satisfait à ces sortes d'objections par cette réponse générale , que Dieu ne devait point faire choix d'un autre univers , puisqu'il en a choisi le meilleur , et n’a employé que les miracles qui y étaient nécessaires. On lui avait répondu que les miracles changent l'ordre naturel de l'univers : il réplique que c'est une illusion , et que le miracle des noces de Cana (par exemple) ne fit point d'autre changement dans l'air de la chambre, sinon qu’au lieu de recevoir dans ses porcs quelques corpuscules d'eau, il recevait des corpuscules de vin. Mais il faut considérer que le meilleur plan des choses étant une fois choisi, rien n'v peut être changé.
249. Quant aux miracles (dont nous avons déjà dit quelque chose ci-dessus), ils ne sont pas tous peut-être d'une môme sorte : U y en a beaucoup apparemment que Dieu procure par le ministère de quelques substances invisibles, telles que les anges , comme le R. P. Mal lebranche le tient aussi ; et ces anges ou ces substances agissent selon les lois ordinaires de leur nature, étant jointes à des corps plus subtils et plus vigoureux que ceux que nous pouvons manier. Et de tels miracles ne le sont que comparativement , et par rapport à nous ; comme nos ouvrages passeraient pour miraculeux auprès des animaux , s’ils étaient capables de faire leurs remarques làdessus. I,e changement de l'eau en vin pourrait être un miracle de cette espèce. Mais la création, l'incarnation , et quelques autres actions de Dieu passent toute la force des créatures , et sont véritablement des miracles, ou môme des mystères. Cependant si le changement de l’eau en vin à Cana était un miracle du premier rang , Dieu nurait changé par là tout le cours de l'univers , à cause de la connexion des corps ; ou bien II aurait été obligé d’cmpôcher encore miraculeusement cette connexion , et de faire agir les corps non intéressés dans le miracle , comme s'il n’en était arrivé aucun ; et après le miracle passé, il aurait fallu remettre toutes choses, dans les corps intéressés mômes , dans l’état où elles seraiont venues sans le miracle : après quoi tout serait retourné dans son premier canal. Ainsi ce miracle demandait plus qu’il ne parait.
250. Pour ce qui est du mal physique des créatures, c’est-à-dire de leurs souffrances, M. Bayle combat fortement ceux qui tâchent de justifier par des raisons particulières la conduite que Dieu a tenue à ect égard. Je mets à part ici les souffrances des animaux , et je vois que
M. Bayle Insiste principalement surccllcsdes hommes , peut-être parce qu’il croit que les hôtes n’ont point de sentiment : et c’est par l'injustice qu'il y aurait dans les souffrances des bôtes, que plusieurs cartésiens ont voulu prouver qu'elles ne sont que des machines, quoniam sub Dca justo nemo innocent miser est : il est impossible qu'un innocent soit misérable sous un maître tel que Dieu. Le principe est bon , mais je ne crois pas qu'on en puisse inférer que les bôtes n’ont point de sentiment , parce que je crois , qu'a proprement parler , la perception ne suffit pas pour causer la misère , si elle n'est pas accompagnée de réflexion. 11 en est de môme de la félicité : sans la réflexion , il n'y en a point.
O /ortunatos ntmiurn, tua qui bona norinl 1
L’on ne saurait douter raisonnablement qu'il n’y ait de la douleur dans les animaux ; mais il paraît que leurs plaisirs et leurs douleurs ne sont pas aussi vife que dans l’homme : car ne faisant point de réflexion , ils ne sont point susceptibles ni du chagrin qui accompagne la douleur, ni de la joie qui accompagne le plaisir. Les hommes sont quelquefois dans un état qui les approche des bôtes , et où ils agissent presque par le seul Instinct , et par les seules impressions des expériences sensuelles : et dans cet état leurs plaisirs et leurs douleurs sont fort minces.
25t. Mais laissons là les bôtes, et revenons aux créatures raisonnables. C'est par rapport à elles que M. Bayle agite cette question , s’il y a plus de mal physique que de bien physique , dans le monde? Rép. aux questions d'un provinc., ch. 75,tom. 2. Pour la bien décider, il faut expliquer en quoi ces biens et ces maux consistent. Nous convenons que le mal physique n'est autre chose (pie ledéplaisir; et je comprends là-dessous la douleur , le chagrin , et toute autre sorte d'incommodité. Mais le bien physique consiste-t-il uniquement dans le plaisir? M. Bayle parait être dans ce sentiment; mais je suis d'opinion qu’il consiste encore dans un état moyen , tel que celui de la santé. L’on est assez, bien , quand on n'a point de mal : c’est un degré de la sagesse , de n'avoir rien de la folie :
Sopicntia prima est ,
Statut la carulsse.
C'est comme on est fort louable , quand on ne saurait être blâme avec justice :
Si nnn nitpahor, sat mihi tniutis rrit.
ET LA LIBERTE DE L’HOMME. PART. Ilf. 601 ’
Et sur ce pied-là, tous les sentiments qui ne nous déplaisent pas , tous les exercices de nos forces qui ne nous incommodent point , et dont l'empêchement nous incommoderait , sont des biens physiques , lors même qu'ils ne nous causent aucun plaisir ; car leur privation est un mal physique. Aussi ne nous apercevons-nous du bien de In santé , et d'autres biens semblables , que lorsque nous en sommes privés. Et sur ce pied-lù j'oserais soutenir que même en cette vie les biens surpassent les maux , que nos commodités surpassent nos incommodités, et que M. Descartes a eu rnisou d'écrire (tom. t, lettre 9), « que la ■ raison naturelle nous apprend que nous avons « plus de biens que de maux en cette vie. ■
252. Il faut ajouter que l'usage trop fréquent, et la grandeur des plaisirs, serait un très-grand mal. Il y en a qu’Hippocrate a comparés avec le haut mai , et Sclopplus ne fit que semblant sans doute de porter envie aux passereaux, pour badiner agréablement dans un ouvrage savant, mais plus que badin. Les viandes de haut goût font tort ù la santé , et diminuent la délicatesse d’un sentiment exquis; et généralement les plai- Birs corporels sont une espèce de dépense en esprits , quoiqu'ils soient mieux réparés dans les uns que dans les autres.
253. Cependant, pour prouver que le mal surpasse le bien , on cite M. de la Mothe le Vaycr (Lettre 73-1), qui n'eût point voulu revenir au monde , s'il eût fallu qu'il jouât le même rôle que la Providence lui avait déjà imposé. Mais j'ai déjà dit que je crois qu'on accepterait la proposition de celui qui pourrait renouer le (il de la Parque , si on nous promettait un nouveau rôle , quoiqu'il ne dût pas être meilleur que le premier. Ainsi , de ce que M. de la Mothe le Vayer a dit, il ne s'ensuit point qu'il n'eût point voulu du rôle qu'il avait déjà joué, s'il eût été nouveau , comme il semble que M. Bayle le prend.
254. Les plaisirs de l'esprit sont les plus purs 'et les plus utiles pour faire durer lu joie. Cardan, déjà vieillard, était si content de son état , qu'il protesta avec serment qu'il ne le changerait pas avec celui d'un Jeune homme des plus riches , mais ignorant. M. de In Mothe le Vayer le rapporte lui-même , sans le critiquer. Il parait que le savoir a des charmes qui ne sauraient être conçus par ceux qui ne les ont point goûtés. Je n’entends pas un simple savoir des faits , sans celui des raisons, mais tel que celui de Cardan , qui était effectivement un grand homme avec tous !
ses défauts , et aurait été incomparable sans ces défauts.
Félix, qui potuit rerum cognosare causas!
Itlr melus omnrs et inexorabile fatum
Subjecit pedibus.
Ce n’est pas peu de chose d’être content de Dieu et de l’univers ; de ne point craindre ce qui nous ' est destiné , ni de se plaindre de ce qui nous arrive. La connaissance des vrais principes nous donne cet avantage, tout autre que celui que les stoïciens et les épicuriens tiraient de leur philosophie!. Il y a autant de différence entre la véritable morale et la leur, qu’il y en a entre In joie et la patience : car leur tranquillité n’était fondée que sur la nécessite ; la nôtre le doit être sur la perfection et sur la beauté des choses , sur notre propre félicité.
255. Mais que dirons-nous des douleurs corporelles? ne peuvent-elles pas être assez aigres pour interrompre cette tranquillité du sage? Aristote en demeure d’accord : les stoïciens étalent d’un autre sentiment , et même les épicuriens. M. Descartes a renouvelé celui de ces philosophes : il dit dans la Lettre qu'on vient de citer , « que même parmi les plus tristes acci-
• dents et les plus pressantes douleurs, on y peut ■ toujours être content, pourvu qu'on sache user « de la raison. - M. Bayle dit là-dessus (Rép. au prov. , t. 3 , ch. 157, pag. 991), ■ que c'est ne - rien dire , que c'est nous marquer un remède
• dont presque personne ne sait la préparation. » Je tiens que la chose n'est point impossible , et que les hommes y pourraient parvenir à force de méditation et d’exercice. Car sans parler des vrais martyrs, et de ceux qui ont été assistés extraordinairement d’en haut, il y en a eu de faux qui les ont imités ; et cet esclave espagnol qui tua le gouverneur carthaginois , pour venger son maître, et qui en témoigna l>eaucoup de joie dans les plus grands tourments, peut faire honte aux philosophes. Pourquoi n'irait-on pas aussi loin que lui ? On peut dire d'un avantage, comme d’un désavantage :
Cuiris potesl aceidere, guod cuiquam potes! .
250. Mais encore aujourd'hui des nations entières, comme les durons, les Iroquois, les Galibls, et autres peuples de l'Amérique , nous font une grande leçon là-dessus : l'on ne saurait lire sans étonnement , avec quelle intrépidité et presque insensibilité ils bravent leurs ennemis qui les rôtissent à [H-lit feu , et les mangent par