Il y a eu des temps qu'on a cru qu’il
ET LA LIBERTÉ 1)E L’HOMME. PART. III
■l'était pas impossible qu'un damné fût délivré. Le conte qu'on a fait du pape Grégoire le Grand est connu, comme si par ses prières il avait tiré de l'enfer l'âme de l'empereur Trajan , dont la bonté était si célèbre, qu'on souhaitait aux nouveaux empereurs de surpasser Auguste en bonheur et Trajan en bonté. C'est ce qui attira au dernier la pitié du saint pape : Dieu déféra A ses prières , dit-on , mais il lui défendit d'en faire de semblables A l'avenir. Selon cette fable , les prières de saint Grégoire avaient la force des remèdes d'Esculape , qui lit revenir Hippolyte des enfers; et s’il avait continué de faire de telle» prières , Dieu s'en serait courroucé, comme Jupiter chez Virgile :
Al Pnter omnijiotens aliquem indignâtes ab umhris Mariaient inférais ad lumina surgert ville , tpse repertorem médicinal /ails et artis Fulmine pbirblgenam Stygins drlrmlt ad undas.
Godcscale, moine du neuvième siècle, qui a brouillé ensemble les théologiens de son temps , et même ceux du nAtre , voulait que les réprouvés devaient prier Dieu de rendre leurs peines plus supportables; mais on n'a jamais droit de sc croire réprouvé, tant qu’on vit. Le passage de la messe des morts est plus raisonnable , il demande la diminution des peines des damnés ; et , suivant l'hypothèse que nous venons d’exposer , il faudrait leur souhniter meliorem mentent. Origène s'étant servi du passage du psaume LXXVn , verset 10, Dieu n'oubliera pas d'avoir pitié, et ne supprimera pas toutes ses miséricordes dans sa colère ; saint Augustin répond ( Enchlrid. , c. 1 1 2 ) qu’il se peut que les peines des damnés durent éternellement , et qu’elles soient pourtant mitigées. Si le texte allait à cela, la diminution irait à l'infini , quant a la durée; et néanmoins elle aurait un non plus ultra , quant à la grandeur de la diminution ; comme il y a des figures asymptotes dans la géométrie, où une longueur infinie ne fait qu'un espace fini. Si la parabole du mauvais riche représentait l'état d'un véritable damné, les hypothèses qui les font si fous et si méchants n'auraient point de lieu. Mais la charité qu’elle lui attribue pour ses frères ne parait point convenir à ce degré de méchanceté qu'on donne aux damnés. Saint Grégoire le Grand (IX. Mor. 39) croit qu'il avait peur que leur damnation n 'augmentât la sienne : mais cette crainte n'est pas assez conforme au naturel d'un méchant achevé, lionavcnturc, sur le maître des sentences , dit que le mauvais riche aurait souhaité de voir
damner tout le monde ; mais puisque cela ne devait point arriver, il souhaitait plutût lesalut de scs frères que celui des autres. Il n'y a pas trop de solidité dans cette réponse. Au contraire, la mission du Lazare qu'il souhaitait, aurait servi A sauver beaucoup de monde ; et celui qui se plaît tant à la damnation d'autrui , qu'il souhaite celle de tout le monde, souhaitera peut-être celle des uns plus que celle des autres; mais, absolument parlant, il n’aura point de penchant ù faire sauver quelqu'un. Quoi qu’il en soit, il faut avouer que tout ce détail est problématique , Dieu nous ayant révélé ce . qu'il faut pour craindre le plus grand des malheurs, et non pas ce qu’il faut pour l'entendre.
273. Or, puisqu'il est permis désormais de recourir A l'abus du libre arbitre, et à la mauvaise volonté, pour rendre raison des autres maux, depuis que la permission divine de cet abus est justifiée d'une manière assez évidente, le système ordinaire des théologiens sc trouve justifié en même temps , Et c'est à présent que nous pouvons chercher sûrement l'origine du mal dans la lilierté des créatures. La première méchanceté nous est connue, c’est celle du diable et de scs anges : le diable pèche dès le commencement , et le fils de Dieu est apparu afin de défaire les œuvres du diable : 1 , Jean III, 8. Le diable est le père de la méchanceté , meurtrier dès le commencement , et n'a point persévéré dans la vérité : Jean VIII , 44. Et pour cela Dieu n'a point épargné les anges qui ont péché ; mais les nynnt abîmés avec des chaines d'obscurité , il les a livrés pour être réservés pour le jugement : 2 , Pierre II , 4. Il a réservé sous l'obscurité en des liens éternels (c’est-A-dire durables), jusqu’au Jugement du grand jour, les anges qui n'ont point gardé leur origine ( ou Irur dignité), mais ont quitté leur propre demeure: Jud. , V , 6. D'où il est aisé de remarquer qu'une de ces deux lettres doit avoir été vue par l'auteur de l'autre.
274. Il semble que l’auteur de l’Apocalypse a voulu éclaircir cc que les autres écrivains canoniques avaient laissé dans l'obscurité: il nous fait la narration d’une bataille qui sc donna dans le ciel. Michael et ses anges combattaient contre le dragon, et le dragon combattait lui et ses anges. Mais ils ne furent pas les plus forts , et leur place ne fut plus trouvée dans le ciel. Et le grand dragon , le serpent ancien , appelé Diable et Satan , qui séduit tout le monde , fut jeté en terre, et scs anges furent jetés avec