LIVRE II. CHAPITRE I
en lui , et vous trouverez que l’âme venant à se fournir de plus en plus d'idées par le moyen des sens, se réveille , pour ainsi dire, de plus en plus, et pense davantage à mesure qu'elle a plus de matière pour penser. Quelque temps après, elle commence à connaître les objets qui ont fait sur elle de fortes impressions, à mesure qu'elle est plus familiarisée avec eux. C'est ainsi qu’un enfant vient , par degrés , & connaître les personnes avec qui il est tous les jours , et à les distinguer d’avec les étrangers, ce qui montre en effet qu’il commence à retenir et à distinguer les idées qui lui viennent par les sens. Nous pouvons \oir par le même moyen comment l’ilme se perfectionne, par degrés, de ce c6té-là, aussi bien que dans l’exercice des autres facultés qu’elle a détendre ses idées, de les composer, d’en former des abstractions , de raisonner et de réfléchir sur toutes ses idées , de quoi j’aurai occasion de parler plus particuliérement dans la suite de ce livre.
S 23. Si donc on demande : Quand c’est que l'homme commence d’avoir des idées, je crois que la véritable réponse qu’on puisse faire, c’est de dire, Dès qu’il a quelque sensation'. Car puisqu’il ne parait aucune idée dans l’âme avant que les sens y en aient introduit, je conçois que l’entendenfent commence à recevoir des Idées , justement dans le temps qu’il vient à recevoir des sensations ; et par conséquent que les idées commencent d’y être produites dans le même temps que la sensation , qui est une impression ou un mouvement excité dans quelque partie du corps qui produit quelque perception dans l’entendement. C’est sur ces impressions, faites par les objets extérieurs sur nos sens, que l’esprit semble d’abord s’exercer lui-même dans les opérations que nous appelons perception , souvenir , considération, raisonnement, etc.
S 34. Quelle est torigine de toutes nos connaissances.
Avec le temps, l’esprit vient à réfléchir sur ses propres opérations au sujet des idées acquises par sensation , et , par ce moyen , il amasse une nouvelle provision d’idées, que j’appelle idées
'* Je sais du même sentiment , mais c’est par un prin- - cipe un peu particulier ; car je crois que nous ne sont- « mes jamais sans pensées, et aussi jamais sans sensations. « 4e distingue seulement entre sensations et pensées ; car « nous avons toujours toutes les idées pures cl distinctes
■ indépendamment des sens ; mais les pensées répondent
■ toujours à quelque sensation. »
de réflexion. Celles-ci sont les impressions qui sont faites sur dos sens par les objets du dehors , et qui sont externes & l’esprit, et ses propres opérations résultant de pouvoirs internes qui lui appartiennent exclusivement ; lesquelles , quand il y a réfléchi par luf-méme , dévorant aussi les objets de sa contemplation, sont, comme je l’ai dit , la source de toute connaissance. Ainsi la première capacité de l’entendement humain consiste en ce que l’âme est propre à recevoir les impressions qui se font en elle , ou par les objets extérieurs à la faveur des sens, ou par ses propres opérations lorsqu’elle réfléchit sur ces opérations. C’est là le premier pas que l’bomme fait vers la découverte des choses, quelles qu’elles soient. C’est snr ce fondement que sont établies toutes les notions qu’il aura jamais naturellement dans ce monde. Toutes ces pensées sublimes qui s’élèvent au-dessus des nues et pénètrent jusque dans tes cieux , tirent de là leur origine : et dans toute cette grande étendue que l’âme parcourt par scs vastes spéculations, qui semblent l’élever si haut, elle ne passe point au delà des idées que la sensation ou la réflexion lui présentent pour être les objets de ses contemplations.
S 25. L'entendement est, pour l’ordinaire, passif dans la réception des idées simples.
L’esprit est, à cet égard, purement passif ' j et il n’est pas en son pouvoir d’avoir ou de n’avoir pas ces rudiments, et, pour ainsi dire, ees matériaux de connaissances. Car les idées particulières des objets des sens s’introduisent dan^ notre âme, soit que nous voulions ou que nous ne voulions pas ; et les opérations de notre entendement nous laissent pour le moins quelque notion obscure d'elles-mêmes, personne ne pouvant ignorer absolument ce qu’il fait lorsqu’il pense. Lorsque ces idées simples se présentent à l’esprit, l’entendement n'a pas la puissance de les refuser ou de les altérer quand elles ont fait leur impression , de les effacer ou d’en produire de nouvelles en Ini-mêmc, pas plus qu’un miroir ne peut refoser, altérer ou effacer les images que les objets produisent sur la glace devant laquelle ils sont placés. Comme les corps qui nous environnent frappent diversement nos organes , l’âme
' « Comment se peut-il qu’il soit passif seulement à •» l'égard de la perception de toutes les idées simples , « puisque , de l’aveu de l’auteur, il y a des idées simples • dont la perception vient de la réflexion , et qu’au moins « l’esprit se dorme lui -même les pensées de réflexion ? Car « c’est lui qui réfléchit »
est forcée d'en recevoir les impressions, et ne saurait s'empêcher d'avoir la perception des idées qui y sont attachées.