ESSAIS SUR LA
riverait par la diminution continuelle du plus grand de deux corps inégaux , pendant que le moindre garde sa grandeur ; et il faut qu’ensuite de cette considération, la règle générale des corps inégaux, ou des corps en mouvement, soit applicable aux corps égaux , ou aux corps dont l’un est en repos , comme A un cas particulier de la règle ; ce qui réussit dans les véritables lois des mouvements , et ne réussit point dans certaines lois Inventées par M. Descartes et par quelques autres habiles gens, qui se trouvent déjà par cela seul mal concertées ; de sorte qu'on peut prédire que l'expérience ne leur sera point favorable.
S48. Ces considérations font bien voir que les lois de la nature qui règlent les mouvements ne sont ni tout à fait nécessaires , ni entièrement arbitraires. Le milieu qu’il y a à prendre , est qu'elles sont un choix de la plus parfaite sagesse. Et ce grand exemple des lois du mouvement fait voir le plus clairement du monde , combien il y a de différence entre ces trois cas , savoir premièrement , une nécessité absolue , métaphysique ou géométrique, qu’on peut appeler aveugle, et qui ne dépend que des causes efficientes ; en second lieu , une nécessité morale , qui vient du choix libre de la sagesse par rapport aux causes llnales ; et enfin en troisième lieu , quelque chose d'arbitraire absolument, dépendant d’une Indifférence d’équilibre qu’on se figure, mais qnl ne saurait exister où il n’y a aucune raison suffisante ni dans la cause efficiente, ni dans la finale. Et par conséquent on a tort de confondre, ou ce qui est absolument nécessaire, avec ce qui est déterminé par la raison du meilleur; ou la liberté qui se détermine par la raison, avec une indifférence vaque.
349. C’est ce qui satisfait aussi justement à la difficulté de M, Bayle, qui craint que si Dieu est toujours déterminé , la nature se pourrait passer de lui, et faire le même effet, qui lui est attribué, par la nécessité de l'ordre des choses. Cela serait vrai , si par exemple les lois du mouvement , et tout le reste , avait sa source dans une nécessité géométrique de causes efficientes ; mais il se trouve que dans la dernière analyse, on est obligé de recourir à quelque chose qui dépend des causes fluides, ou de la convenance. C'est aussi ce qui ruine le fondement le plus spécieux des naturalistes. Le docteur Jean-Joachim Bêcheras, médecin allemand, connu par des livres de chimie , avait fait une prière qui pensa lui faire des affaires. Elle com-
BONTÉ DE DIEU
mençait : O sancta mater natum , œteme rerum ordo. Et elle aboutissait à dire que cette nature lui devait pardonner ses défauts , puisqu'elle en était cause elle-même. Mais la nature des choses prise sans intelligence et sans choix , n’a rien d’assez déterminant. M. Bêcher ne considérait pas assez qu'il faut que l’auteur des choses (Natura naturans) soit bon et sage , et que nous pouvons être mauvais, sans qu’il soit complice de nos méchancetés. Lorsqu’un méchant existe, il faut que Dieu ait trouvé dans la région des possibles l'idée d'un tel homme , entrant dans la suite des choses , de laquelle le choix était demandé par la plus grande perfection de l’univers, et où les défauts et les péchés ne sont pas seulement châtiés, mais encore réparés avec avantage , et contribuent au plus grand bien.
330. M. Bayle cependant a un peu trop étendu le choix libre de Dieu ; et parlant du péripatéticlen Straton (Rép. au provincial, ch. 180, p. 1339, tom. III) , qui soutenait que tout avait été produit par la nécessité d’une nature destituée d'intelligence , il veut que ce philosophe étant interrogé , * pourquoi un arbre n’a point « la force de former des os et des veines , aurait « dû demander à son tour, pourquoi la matière - a précisément trois dimensions , pourquoi deux • ne lui auraient point suffi , pourquoi elle n'en ■ a pas quatre? Si l'on avait répondu , qu'il ne « peut y avoir ni plus ni moins de trois dimen- » sions , il eût demandé la cause de cette impos- ~ sibilité. « Ces paroles font Juger que M. Bayle a soupçonné que le nombre des dimensions de la matière dépendait du choix de Dieu , comme il a dépendu de lui de faire on de ne point faire que les arbres produisissent des animaux. En effet , que savons-nous , s'il n'y a point des globes planétaires , ou des terres placées dans quelque endroit plus éloigné de l'univers, ou la fable des Bernacles d’Ecosse (oiseaux qu’on disait naître des arbres ) se trouve véritable , et s’il n'y a pas même des pays où l'on pourrait dire :
..... populos vmbrosa cr ravit Fraxmus, clftria ciridis puer excidit utnoe
Mais il n'en est pas ainsi des dimensions de la matière : le nombre ternaire est déterminé, non pas par la raison du meilleur , mais par une nécessité géométrique : c'est parce que les géomètres ont pu démontrer qu’il n'y a que trois lignes droites perpendiculaires entre elles, qui se puissent couper dans un même point. On ne pou-
ET LA LIBERTÉ I)E L’HOMME. PART. III G2
vait rien choisir de plus propre à montrer la différence qu’il y a entre la nécessité morale qui ftdt le choix du sage , et In nécessité brute de Straton et des spinosistes , qui redisent à Dieu l'entendement et la volonté , que de faire considérer la différence qu'il y a entre la raison des lois du mouvement , et la raison du nombre ternaire des dimensions : la première consistant dans le choix du meilleur , et la seconde dans une nécessité géométrique et aveugle.
351. Après avoir parlé des lois des corps, c’est-à-dire des règles du mouvement , venons aux lois de l’union de l'üme et du corps , où M. Bayle pense encore trouver quelque indifférence vague , quelque chose d’absolument arbitraire. Voici comme il en parle dans sa Réponse aux questions d’un provincial (ch. 84 , p. i C3 , tom. II) : « C’est une question embarrassante, si « les corps out quelque vertu naturelle de faire
■ du mal ou du bien à l'âme de l’homme. Si l’on
• répond qu’oui , l’on s'engage dans un furieux « labyrinthe : car puisque l’âme de l’homme est <■ mie substance immatérielle , il faudra dire que
• le mouvement local de certains corps est une
• cause efficiente des pensées d’un esprit , ce qui
• est contraire aux notions les plus évidentes que
• la philosophie nous donne. Si l'on répond que
• non , on sera contraint d’avouer que l’Influence
• de nos organes sur nos pensées ne dépend ni
■ des qualités intérieures de la matière , ni des
• lois du mouvement , mais d’une institution ar- « bit rai re , du Créateur. Il faudra donc qu’on » avoue qu’il a dépendu absolument de la liberté
• de Dieu de lier telles pensées de notre âme à
- telles et à telles modifications de notre corps ,
• après avoir même fixé toutes les lois de l’action
■ des corps les uns sur les autres. D’où il résulte
• qu’il n’y a dans l’univers aucune portion de la
• matière, dont le voisinage nous puisse nuire,
- qu’autant que Dieu le veut bien ; et par con-
- séquent, que la terre est aussi capable qu’un
■ autre lieu , d'être le séjour de l'homme heu-
« reux Enfin, il est évident que pour empê-
• cher les mauvais choix de la liberté, il n’est point
• besoin de transporter l’homme hors de la terre.
• Dieu pourrait faire sur la terre à l’égard de
• tous les actes de la volonté, ce qu’il fait quant
• aux bonnes œuvres des prédestinés , lorsqu 'il en
• fixe l'événement , soit par des grâces efficaces , « soit par des grâces suffisantes , qui sans faire
• nul préjudice â la liberté sont toujours suivies
• du consentement de l'âme. Il lui serait aussi
• aisé de produire sur la terre que dans le ciel la
• détermination de nos âmes à un bon choix. • 353. Je demeure d’accord avec M. Bayle, quo Dieu pouvait mettre un tel ordre aux corps et aux âmes sur ce globe de la terre , soit par des voies naturelles , soit par des grâces extraordinaires , qu’il aurait été un paradis perpétuel , et un avant-goût de l’état céleste des bienheureux ; et rien n’empéche mémo qu’il n’y ait des terres plus heureuses que la nétre : mais Dieu a eu de bonnes raisons pour vouloir que la nétre soit telle qu’elle est. Cependant pour prouver qu’un meilleur état eût été possible ici , M. Bayle n’avait point besoin de recourir au système des causes occasionnelles, tout plein de miracles, et tout plein de suppositions, dont les auteurs mêmes avonent qu’il n’y a aucune raison ; ce sont deux défauts d’un système , qui l’éloignent le plus de la véritable philosophie. U y a lieu de s'étonner d'abord que M. Bayle ne s'est point souvenu du système Je l'harmonie préétablie , qu’il avait examiné autrefois , et qui venait si à propos Ici. Mais comme dans ce système tout est Ué et harmonique , tout va par raisons , et rien n’est laissé en blanc ou à la téméraire discrétion de la pure et pleine indifférence ; Il semble que cela n’accommodait point M. Bayle , prévenu un peu ici de ces indifférences , qu’il combattait pourtant si bien en d'autres occasions. Car il passait aisément du blanc au noir, non pas dans une mauvaise intention , ou contre sa conscience , mais parce qu’il n’y avait encore rien d’arrété dons son esprit sur la question dont il s'agissait. Il s’accommodait de ce qui lui convenait pour contre-carrer l’adversaire qu’il avait en tête ; son but n'étant qne d'embarrasser les philosophes, et faire voir la faiblesse de notre raison : et je crois que jamais Arcésilas ni Carnéade n’ont soutenu le pour et le contre avec plus d'éloquence et plus d'esprit. Mais enfin il ue faut point douter pour douter; il faut que les doutes nous servent de planche pour parvenir à la vérité. C’est ce que Je disais souvent à feu l'abbé Foucher , dont quelques échantillons font voir qu’il avait dessein de faire en faveur des académiciens, ce que Llpse et Scioppius avalent fait pour les stoïciens , et M. Gassendi pour Éplcure , et ce que M. Dacier a si bien commencé de faire pour Platon. Il ne faut point qu’on puisse reprocher aux vrais philosophes , ce que le fameux Cnsaubon répondit à ceux qui lui montrèrent la salle de la Sorbonne , et lui dirent qu'on y avait disputé durant quelques siècles : Qu’y a-t-on conclu ? leur dit-il.
ESSAIS SUR LA BONTÉ DE DIEU