‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 363 sur 423 · M. Bayle poursuit (p. 180) : « Il est vrai · texte numérisé non relu

M. Bayle poursuit (p. 180) : « Il est vrai

• que depuis que les lois du mouvement ont été

• établies telles que nous les voyons dans le « inonde , il faut de toute nécessité qu’un mar-

• teau qui frappe une noix , la casse , et qu'une

• pierre tombée sur le pied d’un homme , y cause

• quelque contusion , ou quelque dérangement

> des parties. Mais voilà tout ce qui peut suivre

• de l'action de cette pierre sur le corps humain.

- Si vous voulez qu'outrecela elle excite un senti- « ment de douleur, il faut supposer l'etablissement

• d'un autre code que celui qui règle l’action

■ et la réaction des corps les uns sur les autres ;

> il faut , dis-je , recourir au système particulier

• des lois de l’uuion de l’àme avec certains corps. « Or, comme ce système n’est point néccssairc- « ment lié avec l’autre , l'indifférence de Dieu « ne cesse point par rapport à l'un , depuis le

■ choix qu'il a fait de l’autre. Il a donc combiné « ces deux systèmes avec une pleine liberté , « comme deux choses qui ne s’entre-suivaient » point naturellement. C’est donc par un étahlis-

> sèment arbitraire, qu'il a ordonné que les bles-

- sures du corps cxcitasseut de la douleur dans

- l'àmc, qui est unie à ce corps. Il n'a tenu donc

- qu'à lui de choisir un autre système de l'union

- de l’àme et du corps: il a donc pu en choisir » un , selon lequel les blessures n'cxcitasscnt que « l'idée du remède, et un désir vif, mais agréa-

• ble , de l'appliquer. Il a pu établir que tous les

• corps qui seraient prêts à casser la tête d'un

- homme , ou à lui percer le coeur , excitassent » une vive idée du péril , et que cette idée fut « cause que le corps se transportât promptement

• hors de la portée du coup. Tout cela se serait

• fait sans miracle , puisqu'il y aurait eu des lois » générales sur ce sujet. Le système que nous

- connaissons par expérience , nous apprend que

• la détermination du mouvement de certains « corps change eu vertu de nos désirs. Il a donc « été possible qu'il se fit une combinaison entre ' nos désirs , et le mouvement de certains corps, « par laquelle les sues nutritifs se modifiassent

• de telle sorte que la bonne disposition de nos

- organes ne fût jamais altérée. »

354. L'on voit que M. llaylc croit que tout ce qui se fuit pur des lois générales, se fait sans miracle. Mais j'ai assez montré , que si la loi n'est point fondée en raisons , et ne soit pas à expliquer l'événement par la nature des choses, elle ne peut être exécutée que par miracle. Comme, par exemple, si Dieu avait ordonné que les coq» dussent se mouvoir en ligne circulaire , il

aurait en besoin de miracles perpétuels , ou du ministère des anges, pour exécuter cet ordre; car il est contraire à la nature du mouvement , où le corps quitte naturellement la ligne circulaire , pour continuer dans la droite tangente , si rien ne le retient. Il ne suffit donc pas que Dieu ordonne simplement qu’une blessure exette un sentiment agréable, Il font trouver des moyens naturels pour cela. Le vrai moyen par lequel Dirai fait que l'âme a des sentiments de ce qui se passe dans le corps, vient de la nature de l'âme , qui est représentative des corps , et faite en sorte par avance , que les représentations qui naîtront en elle les unes des autres par une suite naturelle de pensées , répondent au changement des coq».

355. La représentation a un rapport naturel à ce qui doit être représenté. Si Dieu faisait représenter la figure ronde d'un corps par l'Idée d'un carré , ce serait une représentalion peu convenable ; car il y aurait des angles ou éminences dans la représentation , pendant que tout serait égal et uni dans l’original. La représentation supprime souvent quelque chose dans les objets , quand elle est imparfaite ; mais elle ne saurait rien ajouter : cela la rendrait , non pas plus que parfaite, mais fausse. Outre que la suppression n'est jamais entière dans nos perceptions, et qu'il y a dans la représentation , en tant que confuse, plus que nous n’y voyons. Ainsi il y a lieu de juger que les idées de la chaleur , du froid , des couleurs , etc. , ne font aussi que représenter les petits mouvements excites dans les organes , lorsqu’on sent ces qualités , quoique la multitude et la petitesse de ces mouvements en empêchent la représentation distincte. A peu près comme il arrive que nous ne discernons |ias le bleu et le jaune qui entrent dans la représentation , aussi bien que dans la composition du vert, lorsque le microscope fait voir que ce qui parait vert est composé de parties jaunes et bleues.

350. 11 est vrai que la même chose peut être représentée différemment ; mais il doit toujours y avoir un rapport exact entre la représentation et la chose , et par conséquent entre les différentes représentations d'une même chose. Les projections de perspective , qui reviennent dans le cercle aux sections coniques, font voir qu'un même cercle peut être représente par une ellipse, par une. parabole, et par une hyperbole, et même par un autre cercle et par une ligue droite , et par un point. Bien ne parait si différent , ni si dis-

ET LA LIBERTE DE L’HOMME. PART. (II

semblable, que ces ligures ; et cependant 11 y a un rapport exact de chaque point à chaque point. Aussi faut-ll avouer que chaque âme se représente l'univers suivant son point de vue , et par un rapport qui lui est propre ; mais une parfaite harmonie y subsiste toujours. Et Dieu voulant faire représenter la solution de continuité du corps par un sentiment agréable dans l’âme , n'aurait point manqué de faire que cette solution même eût servi à quelque perfection dons le corps , en lui donnant quelque dégagement nouveau , comme lorsqu’on est déchargé de quelque fardeau , ou détaché de quelque lien. Mais ces sortes de corps organisés, quoique possibles, ne sc trouvent point sur notre globe , qui manque sans doute d’une iuflnité d’inventions que Dieu peut avoir pratiquées ailleurs : cependant c’est assez qu’eu égard à la place que notre terre tient dans l'univers, on ne peut rien faire de mieux pour elle que ce que Dieu y fait, ii use le mieux qu’il est possible des lois de la nature qu’il a établies , et (comme M. Regis l’a reconnu aussi au même endroit) les lois que Dieu a établies dans la nature, sont les plus excellentes qu'il est possible de concevoir.

357. Joignons-y la remarque du Journal des Savants du 16 mars 1705 , que M. Bayle a insérée dons le chap. 102 de sa Réponse à un provincial (tom. 3, p. 1030). Il s’agit de l’extrait d’un livre moderne très-ingénieux de l’origine du mal , dont nous avons parlé ci-dessus. L’on dit : • que la solution générale à l’égard du mal

- physique , que ce livre donne, est , qu’il faut « regarder l’univers comme un ouvrage composé

• de diverses pièces , qui font un tout : que sul- « vant les lois établies dans la nature , quelques

• parties ne sauraient être mieux , que d'autres > ne fussent plus mal , et qu'il n'en résultât un ■ système entier moins parfait. Ce principe , dit- « on, est bon : mais si l’on n’y ajoute rien , il ne

« parait pas suffisant. Pourquoi Dieu a-t-il éta- « bll des lois , d’où naissent tant d’inconvé- « nients ? diront des philosophes un peu difficiles. « N’en a-t-il point pu établir d’autres , qui ne « fassent sujettes à aucuns défauts ? Et pour

- trancher plus net , d’ou vient qu’il s’est pres-

- crit des lois? que n'agit-il sans lois générales,

- selon toute sa puissance et toute sa bonté ?

- L’anteur n’a pas poussé la difficulté jusque-là :

- ce n’est pas qu’en démêlant ses idées on n’y «trouvât peut-être de quoi la résoudre; mais

• il n’y a rien là-dessus de développé chez lui. »

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