‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 364 sur 423 · Je m'imagine que l’habile auteur de cet · texte numérisé non relu

Je m'imagine que l’habile auteur de cet

extrait , lorsqu'il a cru qtfon pourrait résoudre la difficulté, a eu dans l'esprit quelque chose d’approchant en cela de mes principes ; et s'il avait voulu s’expliquer dans cet endroit , il aurait répondu apparemment comme M. Regis , que les lois que Dieu a établies étaient les plus excellentes qu'on pouvait établir; et il aurait reconnu en même temps , que Dieu ne pouvait manquer d’établir des lois , et de suivre des règles , parce que les lois et les régies sont ce qui fait l’ordre et la beauté; qu’agir sans règles, serait agir sans raison ; et que c’est parce que Dieu a fait agir toute sa bonté , que l’exercice de sa toute-puissance a été conforme aux lois de la sagesse, pour obtenir le plus de bien qu'il était possible d'atteindre : enfin , que l'existence de certains inconvénients particuliers qui nous frappent, est une marque certaine que le meilleur plan ne permettait pas qu’on les évitât , et qu’ils servent à l'accomplissement du bien total; raisonnement dont M. Bayle demeure d’accord lui-même en plus d’un endroit.

359. Maintenant que nous avons assez fait voir que tout se fait par des raisons déterminées, il ne saurait y avoir plus aucune difficulté sur ce fondement de la prescience de Dieu : car quoique ces déterminations ne nécessitent point , elles ne laissent pas d'être certaines, et de faire prévoir ee qui arrivera. Il est vrai que Dieu voit tout d'un coup toute la suite de cet univers , lors qu'il le choisit ; et qu’ainsi II n'a pas besoin de la liaison des effets avec les causes , pour prévoir ces effets. Mais sa sagesse lui faisant choisir une suite parfaitement bien liée , il ne peut manquer de voir une partie de la suite dans l'autre. C’est une des règles de mon système de l'harmonie générale, que le présent est gros de C avenir, et que celui qui voit tout, voit dans ce qui est ce qui sera. Qui plus est, j'ai établi d'une manière démonstrative, que Dieu voit dans chaque partie de l'univers, l'univers tout entier, â cause de la parfaite connexion des choses. Il est infiniment plus pénétrant que Pythagorc, qui jugea de la taille d'Hercule par la mesure du vestige de son pied. Il ne faut donc point douter que les effets ne s'ensuivent de leurs causes d’une manière déterminée , nonobstant la contingence , et même la liberté , qui ne laissent pas de subsister avec la certitude ou détermination.

360. Durand de Saint-rorcien entre autres l’a fort bien remarqué , lorsqu’il dit que les futurs contingents se voient d'une manière déterminée dans leurs causes, et que Dieu qui sait tout,

ESSAIS SUR LA BONTE DE DIEU

voyant tout ce qui pourra inviter ou rebuter la volonté , verra là-dedans le parti qu’elle prendra. Je pourrais alléguer beaucoup d’autres auteurs qui ont dit la même chose , et la raison ne permet pas qu'on en puisse juger autrement. M. Jaquelot insinue aussi (Conform. , p. 318 et seqq. 1 , comme M. Bayle le remarque ( Rép. au provincial , ch. U), tom. 3, p. 790) , que les dispositions du cœur humain , et celles des circonstances, font connaître à Dieu infailliblement le chois que l’homme fera. M. Bayle ajoute que queltpies molinistes le disent aussi , et renvoie à ceus qui sont rapportés dans le SuavU Cencordia de Pierre de Saint-Joseph, feuillant, p. S79,

96 t. Ceux qui ont confondu cette détermination avec la nécessite , ont forgé des monstres pour les combattre. Pour éviter une chose raisonnable qu’ils avalent masquée d’une figure hideuse, ils sont tombés dans de grandes absurdités. Crainte d'étre obligés d'admettre une nécessité imaginaire , ou du moin3 autre que celle dont il s’agit, ils ont admis quelque chose qui arrive sans qu’il y en ait aucune cause, ni aucune raison ; ce qui est équivalent à la déclinaison ridicule des atomes , qu’Épicure faisait arriver sans aucun sujet. Cicéron, dans son livre de la Divination , a fort bien vu que si la cause pouvait produire un effet pour lequel elle fût entièrement indifférente, il y aurait un vrai hasard , une fortune réelle , un cas fortuit effectif, c'est-à-dire qui le serait non-seulement par rapport à nous et à notre ignorance , suivant laquelle on peut dire :

Sed te

ftos /admit*, fortuna , dcam , onloquc locamus ,

mais même par rapport à Dieu, et à la nature des choses ; et par conséquent il serait impossible de prévoir les événements , en Jugeant de l’avenir par le passé. II dit encore fort bien nu même endroit : Qui potest provideri, quicquam futurum esse , quod ncque. eausam habet ullam, neque notant, cur futurum sit? Et un peu après : Nihil est fam contrarium rationi et Constantin, quàm fortuna; ut mihi ne tn JMum quidern cadere videatur, ut sciât qutd casa etfortuità futurum sit. Si cnim scit, certè illud evenict : sin certè evenict, nul/a fortuna est : Si le futur est certain , Il n’y a point de fortune. Mais II ajoute fort mal : Est aulem fortuna; rerum igiturfortuitarum nulta prtrscnsio est : Il y a une fortune, donc les événe-

ments futurs ne sauraient être prévus. Il devait conclure plutflt , que les événements étant prédéterminés et prévus , il n'y a point de fortune. Mais il parlait alors contre les stoïciens , sous la personne d’un académicien.

36î. I.es stoïciens tiraient déjà des décrets de Dieu la prévision des événements. Car , comme Cicéron dit dans le même livre : Scquitur porro nihil Deos ignorare, qtsàd omnia uh iis sint constituta. Et suivant mon système, Dieu ayant vu le monde possible qn’ll a résolu de créer, y atout prévu; de sorte qu'on peut dire que la science divine de vision ne diffère point de la science de simple intelligence, qu’en ce qu’elle ajoute à la première la connaissance du décret effectif de choisir cette suite des choses que la simple intelligence faisait déjà connaître , mais seulement comme possible; et ce décret fait maintenant l'univers actuel.

363. Ainsi les sociniens ne sauraient être excusables de refuser à Dieu la science certaine des choses ftitures, et surtout des résolutions futures d'une créature libre. Car quand même ils se seraient imaginé qu'il y a une liberté de pleine indifférence, en sorte que la volonté puisse choisir sans sujet , et qu'ains! cet effet ne pourrait point être vu dans sa cause ( ce qui est une grande absurdité), ils devaient toujours considérer que Dieu avait pu prévoir cet événement dans l’idce du monde possible qu’il a résolu de créer. Mais l’idée qu’ils ont de Dieu est Indigne de l'auteur des choses , et répond peu à l’habileté et à l'esprit que les écrivains de ce parti font souvent paraître en quelques discussions particulières. I.’auteur du Tableau du socinianisme n'a pas tout à fait tort de dire que le dieu des sociniens serait Ignorant , impuissant , comme le dieu d’Épicure, démonté chaque jour par les événements, vivant au jour la journée , s’il ne sait que par conjecture ce que les hommes voudront.

364. Toute la difficulté n’est donc venue ici que d’une fausse Idée de la contingence et de la liberté, qu'on croyait avoir besoin d’une indifférence pleine ou d'équilibre : chose imaginaire, dont il n’y a ni idée ni exemple , et il n’y en saurait jamais avoir. Apparemment M. Dcseartes en avait été Imbu dans sa jeunesse dans le collège de la Flèche : c’est ce qui lui a fait dire (l" part, de ses Principes, art. 41 ): » Notre pensée - est Unie, et la science et toute-puissance de Dieu , « par laquelle il a non-seulement connu de toute ■ éternité tout ce qui est , ou qui peut être, mnis

ET LA LIBERTÉ DE

« aussi l'a voulu , est infinie; ce qui fait que

• nous avons bien assez d’intelligence pour eon-

• naître clairement et distinctement que cette

• puissance et cette science est en Dieu ; mais

• que nous n’en avons pas assez pour compren-

• dre tellement leur étendue , que nous puis-

• sinus savoir comment elles laissent les actions

• des hommes entièrement libres et indéterml-

• nées. » La suite a déjà été rapportée ci-dessus. Entièrement libres , cela va bien ; mais on gâte tout, en ajoutant, entièrement indéterminées. On n’a pas besoin de science infinie pour voir que la prescience et la providence de Dieu laissent la liberté à nos actions , puisque Dieu les a prévues dans ses idées , telles qu’elles sont , c’est-à-dire, libres. Et quoique Laurent Val le , dans son dialogue contre Boéec ( dont nous rapporterons tantôt le précis ) , qui entreprend fort bien de concilier la liberté avec la prescience , n’ose espérer de la concilier avec la providence, il n’y a pourtant pas pins de difficulté , parce que le décret de faire exister cette action n’en ehange pas plus la nature que la simple connaissance qu’on en a. Mais il n’y a point de science, quelque infinie qu’elle soit, qui puisse concilier la science et la providence de Dieu avec des actions d une cause indéterminée , c’est-à-dire , avec un être chimérique et impossible. Celles de la volonté se trouvent déterminées de deux manières , par la prescience ou providence de Dieu , et aussi par les dispositions de ia cause particulière prochaine, qui consistent dans lis inclinations de filme. M. Descartes était pour les thomistes sur ce point ; mais il écrivait avec ses ménagements ordinaires , pour ne se point brouiller avec quelques autres théologiens.

36S. M. Bayle rapporte ( Rép. au provincial , eh. 142 , p. 804 , t. 3 } que le P. Gibieuf, de l’Oratoire, publia un traité latin de la liberté de Dieu et de la créature, l’an 1630; qu’on se récria contre lui , et qu’on lui fit voir un recueil de soixante-dix contradictions tirées du premier livre de son ouvrage , et que vingt ans après , le P. Annat, confesseur du roi de France, lui reprocha dans son livre de inenneta libertine (ed. rom., I6.S4, in-4"), le silence qu’il gardait encore. Qui ne croirait (ajoute M. Bayle), après le fracas des congrégations de auxilüs, que les thomistes enseignent des choses touchant la nature du franc arbitre , entièrement opposée» au sentiment des jésuites? et néanmoins quand on considère les passages que le P. Annat a extraits des ouvrages des thomistes (dans

un livre intitulé Jansenius à thomistis, gratin per se ipsam gffeacis defensoribus , ccmdemnalus, imprimé à Paris, l’an I6&4 , ln-4* ), on ne saurait voir au fond que des disputes de mots entre les deux sectes. La grâce efficace par ellemême des uns laisse au franc arbitre tout autant de force de résister, que les grâces congrues des autres. M. Bayle croit qu’on en peut dire presque autant de Jansénlus lui-même. C’était, dit-il, ui> habile homme , d’un esprit systématique et fort laborieux. Il a travaillé vingt-deux ans à son Augusiinus. L’une de ses vues a été de réfuter les jésuites sur le dogme du franc arbitre ; cependant on n’a pu encore décider s’il rejette ou s’il adopte la liberté d’indifférence. On tire de son ouvrage une infinité d’endroits pour et contre ce sentiment, comme le P. Annat a fait voir lui-même dans l’ouvrage qu’on vient de citer , de incoacta liberlate. Tant il rat aisé de répandre des ténèbres sur cet article, comme M. Bayle le dit en finissant ce discours. Quant au P. Gibieuf, il fout avouer qu’il ehange souvent la signification des termes, et que par conséquent il ne satisfoit point à In question en tout , quoiqu’il dise souvent de tenues choses.

306. En effet, In confusion ne vient te plus souvent que de l’équivoque des termes et du peu de soin qu’on prend de s’en faire’ des notions distinctes. Cela fait naître ces contestations éternelles, et le plus souvent mal entendues, sur la nécessité et sur la contingence, sur ic possible et sur l’impossible. Mais pourvu qu’on conçoive que In nécessite et ia possibilité, prises métaphysiquement et àla rigueur, dépendentunlquenuxit de cette question, si l’objet en lui-même, ou ce qui lui est opposé , implique contradiction ou non ; et qu’on considère que la contingence s’accorde fort bien avec les inclinations , ou raisons qui contribuent à faire que la volonté se détermine ; pourvu encore qu'on sache bien distinguer entre la nécessité et entre ia détermination ou certitude , entre la nécessité métaphysique, qui ne laisse lieu à aucun choix , ne présentant qu’un seul objet possible , et entre la nécessité morale, qui oblige le plus sage à choisir le meilleur ; enfin pourvu qu'on se défosse de la chimère de la pleine indifférence, qui ne se saurait trouver que dans les livres des philosophes , et snr le papier (car ils n’en sauraient pas même concevoir la notion dans leurs têtes, ni en faire voir la réalité par aucun exemple dan» les choses), on sortira aisément d’un labyrinthe dont l’esprit humain a été le dédale malheureux , et qui a

ESSAIS SUR LA HOME DE DIEU

causé une infinité de désordres , tant chez les anciens que chez les modernes, Jusqu’à porter les hommes à la ridicule erreur du sophisme paresseux , qui ne diffère guère du destin à la turque. Je ne m’étonne pas si dans le fond les thomistes et les jésuites , et même les moiinistes et les jansénistes, conviennent entre eux sur ce sujet plus qu'on ne croit. Un thomiste et même un janséniste sage se contentera de la détermination certaine, sans aller à la nécessité ; et si quelqu'un y va , l’erreur peut-être ne sera que dans le mot. Un moliniste sage se contentera d’une indifférence opposée à la nécessité, mais qui n’exclura point les inclinations prévalantes.

367. Ces difficultés cependant ont fort frappé M. Bayle , plus porté à les faire valoir qu’à les résoudre, quoiqu'il y eût peut-être pu réussir autant que personne , s'il avait voulu tourner son esprit de ce côté-là. Voici ce qu’il en dit dans son Dictionnaire , artic. Jansénius, let. G , p. 1636 : -Quelqu’un a dit que les matières de

• la grâce sont un océan, qui n’a ni rive ni fond.

■ Peut-être aurait-il parlé plus juste , s’il les avait

• comparées au phare de Messine, où l'on est tou - « jours en danger de tomber dans un écueil ,

» quand on tâche d’en éviter un autre.

Drxtrun Scylta latus, lœvum implacata Chargbdis Obsidet .

« Tout se réduit enfin à ceci : Adam a-t-il péché

- librement 7 Si vous répondez que oui , Donc ,

- vous dira-t-on , sa chute n’a pas été prévue.

■ Si vous répondez que non , Donc , vous dira-

• t-on , il n’est point coupable. Vous écrirez cent « volumes contre l’une ou l’autre de ces consé-

- quences, et néanmoins vous avouerez, ou que la « prévision infaillible d’un événement contingent

- est un mystère qu'il est impossible de concevoir ;

■ que la manière dont une créature , qui agit

• sans liberté, pèche pourtant, est tout à fait in- « compréhensible. <

368. Je me trompe fort , ou ces deux prétendues incompréhensibil ités cessent entièrement pur nos solutions. Plût à Dieu qu’il fût aussi aisé de répondre à la question, comment il faut bien guérir les lièvres, et comment il faut éviter les écueils de deux maladies chroniques qui peuvent naître , l'une en ne guérissant point la fièvre , l’autre en la guérissant mal. Lorsqu'on prétend qu'un événement libre ne saurait être prévu, on confond la liberté avec l’indétermination , ou avec l'indifférence pleine et l'équilibre ; et lorsqu'on veut que le défaut de la liberté em-

pêcherait l'homme d’être coupable , l’on entend une liberté exempte , non pas de la détermination ou de la certitude , mais de la nécessité et de la contrainte, ce qui fait voir que le dilemme n’est pas bien pris, et qu'il y a un passage large entre les deux écueils. On répondra donc qu'Adam a péché librement , et que Dieu l’a vu péchant dans l’état d'Adam possible , qui est devenu actuel , suivant le décret de la permission divine. Il est vrai qu'Adam s’est déterminé à pécher ensuite de certaines inclinations prévalantes : mais cette détermination ne détruit point la contingence , ni la liberté ; et la détermination certaine qu'il y a dons l'homme à pécher , ne l'empêche point de pouvoir ne point pécher ( absolument parlant ) , et puisqu’il pèche , d’être coupable et de mériter la punition ; d'autant que cette punition peut servir à lui ou a d’autres , pour contribuer à les déterminer une autre fois à ne point pécher. Four ne point parler de la Justice vindicative , qui va nu delà du dédommagement et de l'amendement , et dans laquelle il n’y a rien aussi qui soit choqué par la détermination certaine des résolutions contingentes de la volonté. L’on peut dire au contraire que les peines et les récompenses seraient en partie inutiles, et manqueraient l’un de leurs buts , qui est l’amendement, si elles ne pouvaient point contribuer à déterminer la volonté à mieux faire une autre fois.

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