M. Bayle continue : « Sur la matière de
- la liberté il n’y a que deux partis à prendre :
• i'un est de dire que toutes les causes distinctes
• de l’âme qui concourent avec elle, lui laissent la force d’agir ou de n’agir pas ; l’autre est de
« dire qu’elles la déterminent de telle sorte à « agir, qu’elle ne saurait s’en défendre. Le pre- « micr parti est celui des molinistes , l'autre
• est celui des thomistes et des jansénistes et des
• protestants de la confession de Genève. Cc-
• pendant les thomistes ont soutenu à cor et à
■ cri , qu’ils n'etaient point jansénistes ; et ceux- « ci ont soutenu avec la même chaleur, que sur « la matière de la liberté ils n’étaient point cal- « vinistes. D’autre cûté, les molinistes ont pré-
- tendu que saint Augustin n’a point enseigné
• le jansénisme. Ainsi les uns ne voulant point « avouer qu’ils fussent conformes à des gens qui
■ passaient pour hérétiques , et les autres ne vou-
• lant point avouer qu’ils fussent contraires à un
• saint docteur, dont les sentiments ont toujours
■ passé pour orthodoxes , ont joué cent tours de « souplesse, etc. »
ET LA LIBERTÉ DF. LIIOMME. PART. III
370. Les deux partis que M. Bayle distingue ici n'excluent point un tiers parti , qui dira que la détermination de l’âme ne vient pas uniquement du concours de toutes les causes distinctes de l'âme , mais encore de l’état de l'âme même et de ses inclinations qui se mêlent avec les impressions des sens , et les augmentent ou les affaiblissent. Or, toutes les causes internes et externes prises ensemble font que l'âme se détermine certainement , mais non pas qu'elle se détermine nécessairement : car il n'impliquerait point de contradiction, qu’elle se déterminât autrement ; la volonté pouvant être inclinée , et ne pouvant pas être nécessitée. Jle n’entre point dans la discussion de la différence qu'il y a entre les jansénistes et les réformés sur cette matière, lis ne sont pas peut-être toujours bien d’accord avec eux-mêmes , quant aux choses , ou quant aux expressions, sur une matière où l'on se perd souvent dans des subtilités embarrassées. Le P. Théophile Raynaud , dans son livre intitulé , Calvinismus reliyio besliarum, a voulu piquer les dominieninssans les nommer. Del’autre côté, ceux qui se disaient sectateurs de saint Augustin reprochaient aux molinistes le pélagianisme , ou du moins le semi-pelagianismc; et l'on outrait les choses quelquefois des deux côtés’, soit en défendant une indifférence vague, et donnant trop ft l’homme, soit en enseignant delenninalionem adunum secundùm gualilatem actus, licet non guoad ejus subslantiam, c'est-à-dire, une détermination au mol dans les non régénérés, comme s'ils ne faisaient que pécher. Au fond, je crois qu'il ne faut reprocher qu’aux sectateurs de Hobbes et de Spinosa, qu'ils détruisent la liberté et la contingence ; car ils croient que ce qui arrive est seul possible, et doit arriver par une nécessité brute et géométrique. Hobbes rendait tout matériel, et le soumettait aux seules lois mathématiques ; Spinosa aussi ôtait à Dieu l’intelligence et le choix, lui laissant une puissance aveugle , de laquelle tout émane nécessairement. Les théologiens des deux partis protestants sont également rélés pour réfuter une nécessité insupportable : et quoique ceux qui sont attachés au synode de Dordrecht, enseignent quelquefois qu'il suffit que la liberté soit exempte de la contrainte , il semble que la nécessité qu'ils lui laissent n'est qu'hypothétique , ou bien ce qu'on appelle plus proprement certitude et infaillibilité ; de sorte qu'il se trouve que bien souvent les difficultés ne consistent que dans les termes. J’en dis autant des jansénistes , quoique je ne
veuille point excuser tous ecs gens -là en tout.
371. Chez les cabalistcs hébreux, Malcuth ou le Règne , la dernière des Scphiroth , signifiait que Dieu gouverne tout irrésistiblement , mais doucement et sans violence, en sorte que l'homme croit suivre sa volonté pendant qu’il exécute celle de Dieu. Ils disaient que le péché d’Adam avait été truncalto Malcuth à cætcris plantis ; c'est-à-dire , qu’ Adam avait retranché la dernière des scphlres , en se faisant un empire dans l'empire de Dieu , et en s'attribuant une liberté Indépendante de Dieu ; mais que sa chute lui avait appris qu'il ne pouvait point subsister par lui-même, et que les hommes avaient besoin d’étre relevés par le Messie. Cette doctrine peut recevoir un bon sens. Mais Spinosa , qui était versé dons la cabale des auteurs de sa nation , et qui dit ( Tr. polit. , c. 2 , n. 6) que les hommes concevant la liberté comme ils font , établissent un empire dans l’empire de Dieu , a outré les choses. L’empire de Dieu n’est autre chose chez Spinosa que l'empire de la nécessité, et d'une nécessité aveugle { comme chez Straton ) , par laquelle tout émane de la nature divine , sans qu'il y oit aucun choix en Dieu , et sans que le choix de l’homme l’exempte de la nécessité. 11 ajoute que les hommes , pour établir ce qu’on appelle imperium in imperio, s’imaginaient que leur âme était une production immédiate de Dieu, sans pouvoir être produite par des causes naturelles, et qu'elle avait un pouvoir absolu de se déterminer, ce qui est contraire à l'expérience. Spinosa a raison d’être contre un pouvoir absolu de se déterminer , c’est-à-dire , sans aucun sujet ; il ne convient pas même à Dieu. Mais II a tort de croire qu'une âme, qu'une substance simple puisse être produite naturellement. Il parait bien que l’âme ne lui était qu'une modification passagère ; et lorsqu'il fait semblant de la faire durable, et même perpétuelle , il y substitue l'idée du corps , qui est une simple notion, et non pas une chose réelle et actuelle.
372. Ce que M. Bayle raconte' du sieur Jean Bredcnbourg, bourgeois de Rotterdam ( Dict. , art. Spinosa, let. H , pag. 2774 ), est curieux. Il publia un livre contre Spinosa, intitulé, Enervatio tractatus théologien politici, unà cum demonstralionc geometrico online disposita, naturam non esse Dcum, cujus effati contrario pradictus tractatus unicè innilitur. On fut surpris de voir qu'un homme qui ne faisait point profession des lettres, et qui n’avait que fort peu d’étude ( ayant fait son livre en flamand , et
ESSAIS SUK LA RONTÉ DE DIEU,
l'ayant fait traduire en latin), eût pu pénétrer si subtilement tous les principes de Spinosa , et les renverser heureusement, après les avoir réduits par une analyse de bonne foi dans un état où iis pouvaient paraître avec toutes leurs forces. On m’a raconté, njoute M. Bayle , que cet auteur ayant réfléchi une inflnlté de fois sur sa réponse, et sur le principe de son adversaire , trouva enfin qu'on pouvait réduire ce principe en démonstration. Il entreprit donc de prouver qu’il n’y a point d’autre cause de toutes choses, qu’une nature qui existe nécessairement , et qui agit par une nécessité immuable, inévitable et irrévocable. Il observa toute la méthode des géomètres, et après avoir bâti sa démonstration , il l'examiua de tous les eûtes imaginables, il tâcha d’en trouver le faible , et ne put jamais inventer aucun moyen de la détruire , ni même de l’affaiblir. Cela lui causa un véritable chagrin : il en gémit, et il priait les plus habiles desesnmis de le secourir dans la recherche des défauts de cette démonstration. Néanmoins il n'étnit pas bien aise qu'on en tirât des copies. François Cuper, soeinien (qui avait écrit Arcana atheistni revelata contre Spinosa , Roterodami , 1 670, in-4"), en ayant eu une , la publia telle qu’elle était , c’est-à-dire , en flamand , as cc quelques réflexions , et accusa l’auteur d’être athée. L’accusé se défendit en la même langue. Orobio , médecin juif fort habile ( celui qui n été réfuté par M. de Limborch, et qui a répondu, à cc que j'ai oui dire, dans un ouvrage posthume non imprimé), publia un livre contre la démonstration de H. Bredeobourg, Intitulé, Certamen philosophicum propugnatœ veritalis dMnce ne naturalis , advenus J. B. principia, Amsterdam, 1684. Et M. Aubert de Versé écrivit aussi contre lui la même année sous le nom de Lalinus Serbaltus Sartensis. H. Bredcnbourg protesta qu'il était persuadé du franc arbitre et de la religion , et qu'il souhaitait qu’on lui fournit un moyen de répondre à sa démonstration.
373. Je souhaiterais de voir cette prétendue démonstration, et de savoir si elle tendait à prouver que la nature primitive , qui produit tout , agit sans choix et sans connaissance. En ce cas , |’a\ouc que la démonstration était spinosistique et dangereuse. Mais s’il entendait peut-être que la nature divine est déterminée à ce qu'elle produit par son choix et par la raison du meilleur , il n'avait point besoin de s’affliger de cette prétendue nécessité immuable, inévitable , irrévocable. Elle n’est que morale , c'est une nécessité
heureuse; et bien loin de détruire la religion , elle met la perfection divine dans son plus grand lustre.
374. Je dirai par occasion que M. Bayle rapporte (p. 3773) l’opinion de ceux qui croient que le livre intitulé, Lucii Antistii Constantis de jure eeclesiasticorum liber singularis, publié en 1665, est de Spinosa , mais que j'ai lieu d'en douter , quoique M. Colerus , qui nous a donné une relation qu'il a faite de la vie de ce juif célèbre, soit aussi de ce sentiment. Les lettres initiales L. A. C. me font juger que l’auteur de cc livre n été M. de ta Court ou l'an den Hoof , fameux par Y Intérêt de la Hollande, la Balance politique, et quantité d'autres livres qu'il a publies ( en partie en s'appelant V. D. II. ) contre la puissance du gouverneur de Hollande , qu’on croyait «lors dangereuse A la république , la mémoire de l’entreprise du prince Ouillaume 1 1 sur la ville d’Amsterdam, étant encore toute fraîche. Et comme la plupart des ecclésiastiques de Hollande étaient dans le parti du fils de cc prince , qui était mineur alors , et soupçonnaient M. de Wit, et ce qu’on appelait la faction de Louvestein , de favoriser ies arminiens , les cartésiens, et d’autres sectes qu'on craignait encore davantage; tâchant d'animer la populace contre eux , ce qui n’a pas été sans effet , comme l’événement l’a bien fait voir, il était fort naturel que M. de la Court publiât cc livre. Il est vrai qu’on garde rarement un juste milieu dans les ouvrages que l’Intérêt de parti fait donner au public. Je dirai en passant, qu’on vient de publier une version française de l’Intérêt de la Hollande, de M. de la Court , sous le titre trompeur de Mémoires de M. le grand pensionnaire de Wit , comme si les pensées d'un particulier , qui était en effet du parti de de Wit , et habile, mais qui n’avait pas assez de connaissance des affaires publiques, ni assez de capacité pour écrire comme aurait pu faire cc grand ministre d’Etat , pouvaient passer pour des productions de l’un des premiers hommes de son temps.
375. Je vis M. de la Court, aussi bien que Spinosa, A mon retour de France, par l’Angleterre et par la Hollande , et j'appris d’eux quelques lionnes anecdotes sur les alTaires de cetemps-IA. M. Bayle dit, p. 2770 , que Spinosa étudia la langue latine sous un médecin nommé François van den Knde, et rapporte en meme temps après M. Sebastien Kortholt ( qui en i parle dans la préface de la seconde édition du li-
ET LA LIBERTÉ DE L'HOMME. PART. III
vrcdc feu monsieur son père , de tribus Impostoribus, Herberto L. B. de Cherburij, llobbio et Spinosa ) , qu’une fille enseigna le latin à Splnosa, et qu'elle se maria ensuite avec M. Kcrkering , qui était son disciple en même temps que Spinosa. Là-dessus je remarque que cette demoiselle était fille de M. van den Ende , et qu’elle soulageait son père dans la fonction d'enseigner. Van den Ende, qui s’appelait aussi A Jinibus, alla depuis à Paris, et y tint des pensionnaires nu faubourg Saint-Antoine. Il passait pour excellent dans la didactique , et il me dit, quund je l'y allai voir , qu'il parierait que ses auditeurs seraient toujours attentifs à ce qu’il dirait. Il avait aussi alors avec lui une jeune fille qui parlait latin , et faisait des démonstrations de géométrie. Il s'était insinué auprès de M. Arnaud ; et les jésuites commençaient d'être jaloux de sa réputation. Mais il se perdit un peu après, s'étant mêlé de la conspiration du chevalier de Rohan.
376. Nous avons assez montré , ce semble , que ni la prescience , ni la providence de Dieu ne sauraient fnirc tort ni à sa justice et à sa bonté, ni à notre liberté. Il reste seulement la difficulté qui vient du concours de Dieu avec les actions de la créature, qui semble intéresser de plus près, et sa bonté, par rapport à nos actions mauvaises, et notre liberté, par rapport aux bonnes actions, aussi bien qu'aux autres. M. Bayle l'a fait valoir aussiavcc son esprit ordinaire. Nous tâcherons d’éclaircir les difficultés qu'il met en avant, et après cela nous serons en état de finir cet ouvrage. J'ai déjà établi que le concours de Dieu consiste à nous donner continuellement ce qu'il y a de réel en nous et en nos actions , autant qu'il enveloppe de la perfection; mais que ce qu'il y a là-dedans de limité et d'imparfait , est une suite des limitations précédentes, qui sont originairement dans la créature. Et comme toute action de la créature est un changement de scs modifications, il est visible que l'action vient de la créature par rapport aux limitations ou négations qu'elle renferme , et qui se trouvent variées par ce changement.
377. J’ai déjà fait remarquer plus d'une fois dans cet ouvrage , que le mal est une suite de la privation, et je crois avoir expliqué cela d’une manière assez intelligible. Saint Augustin a déjà fait valoir cette pensée , et saint Basile a dit quelque chose d’approchant dans son Ilexaëmeron , homil. 3 , » Que le vice n'est pas une « substance vivante et animée , mais une affec-
« tion de l'âme contraire à la vertu, qui vient « de ce qu'on quitte le bien ; de sorte qu’on n'a - point besoin de chercher un mal primitif. • M. Bayle rapportant ce passage dans son Dictionnaire (article l’auJiciens, let. D, p. 3333), approuve la remarque de M. Pfanncr ( qu'il appelle théologien allemand , mais il est jurisconsulte de profession, conseiller des ducs de Saxe), qui blâme saint Basile de ne vouloir pas avouer que Dieu est l'auteur du mal physique.
Il l'est sans doute, lorsqu'on suppose le mal moral déjà existant : mais, absolument parlant , on pourrait soutenir que Dieu a permis le mal physique par conséquence, en permettant le mal moral qui en est la source. Il parait que les stoïciens ont aussi connu combien l’entité du mal est mince. Ces paroles d’Épictète le marquent : Sicut aberrundi causa meta non ponitur, sicnre notant malt in mundo existit.
378. On n’avait donc point besoin de recourir à un principe du mal , comme saint Basile l’observe fort bien. On n’a pas non plus besoin de chercher l'origine du mal dans la matière . Ceux qui ont cm un chaos , avant que Dieu y ait mis In main , y ont cherche lu source du déreglement. C'était une opinion que Platon avait mise dans son limée. Aristote l'en a blâmé (dans son 3' livre du Ciel, chap. 3), parce que, selon cette doctrine , le désordre serait original et naturel , et l'ordre serait introduit contre la nature. Ce qu'Anaxagore a évité, en faisant reposer la matière jusqu'à ce que Dieu l’a remuée; et Aristote l’en loue au même endroit. Suivant Plutarque (de Iside et Osiride , et Tr. de animœ procreatione ex Timœo), Platon reconnaissait dans la matière une certaine âme ou force malfaisante , rebelle à Dieu; c'était un vice réel, un obstacle aux projets de Dieu. Les stoïciens aussi ont cru que la matière était la source des défauts , comme Juste Lipse l'a montré dans le premier livre de la physiologie des stoïciens.
379. Aristote a eu raison de rejeter le chaos; mais il n’est pas aisé toujours de bien démêler le sentiment de Platon , et encore moins celui de quelques autres anciens , dont les ouvrages sont perdus. Kepler, mathématicien moderne des plus excellents , a reconnu une espèce d'imperfection dans la matière , lors même qu’il n’y a point de raouvemement déréglé ; c'est ce qu'il appelle son inertie naturelle, qui lui donne une résistance au mouvement, par laquelle une plus grande masse reçoit moins de vitesse d'une même force. Il y n de In solidité dans cette remarque, et je
ESSAIS SUR LA RONTÉ DE DJEll,
m'en suis servi utilement ci-dessus , pour avoir une comparaison qui montrât, comment l'imperfection originale des créatures donne des bornes à l'action du créateur, qui tend au bien. Mais comme la matière est elle-même un effet de Dieu, elle ne fournit qu’une comparaison et un exemple , et ne saurait être la source même du mal et de l’imperfection. Nous avons déjà montré que cette source se trouve dans les formes ou idées des possibles; car elle doit être éternelle, et la matière ne l'est pas. Or, Dieu ayant fait toute réalité positive, qui n'est pas éternelle, il aurait fait la source du mal , si elle ne consistait pas dans la possibilité des choses ou des formes, seule chose que Dieu n’a point faite, puisqu'il n'est point auteur de son propre entendement.
380. Cependant, quoique la source du mal consiste dons les formes possibles, anterieures aux actes de la volonté de Dieu , il ne laisse pas d’être vrai que Dieu concourt nu mal dans l'exécution actuelle qui introduit ces formes dans la matière; et c'est ce qui fait la difficulté dont il s'agit ici. Durand de Saint-Porcicn , le cardinal Aureolus, Nicolas Tnurcllus, le P. Louis de Dole, M. Bemier, et quelques autres, parlant de ee concours , ne l'ont voulu que général , de peur de faire du tort A la liberté de l’homme et à la sainteté de Dieu. II semble qu’ils prétendent cpic Dieu ayant donné nux créatures la force d'agir, se contente de la conserver. De l’autre eûté, M. Bayle, après quelques auteurs modernes , porte le concours de Dieu trop loin ; il parait craindre que la créature ne soit pas assez dépendante de Dieu. Il va jusqu'à refuser l’action aux créatures; il ne reconnaît pas même de distinction réelle entre l'accident et la substance.
381. Il fait surtout grand fond sur cette doctrine reçue dans les écoles, que la conservation est une création continuée. En conséquence de cette doctrine, Il semble que la créature n'cxlste jamais , et qu’elle est toujours naissante et toujours mourante, comme le temps, le mouvement , et autres êtres successifs. Platon l’n cru des choses matérielles et sensibles, disant qu’elles sont dans un flux perpétuel, semper Jluunt , nuHjmm sunt. Mais il a jugé tout autrement des substances Immatérielles, qu'il considérait comme seules véritables; en quoi il n'avait pas tout à fait tort. Mais la création continuée regarde toutes les créatures sans distinction. Plusieurs bons philosophes ont été contraires a ce dogme, et M. Bayle rapporte que David du Rodon , philosophe célèbre parmi les Français
attachés A Genève, l'a réfuté exprès. Les arminiens aussi ne l’approuvent guère , ils ne sont pas trop pour ces subtilités métaphysiques. Je ne dirai rien des socinicns , qui les goûtent encore moins.
382. Pour bien examiner si la conservation est une création continuée , il faudrait considérer les raisons sur lesquelles ce dogme est appuyé. Les cartésiens, à l’exemple de leur maître, se servent, pour le prouver, d’un principe qui n'est pas assez concluant. Ils disent : » Que les mo-
• ments du temps n’ayant aucune liaison néces- « saire l'un avec l’autre, il ne s'ensuit pas de ce «que je suis à ce moment, que je subsisterai au
• moment qui suivra, si la même cause, qui me « donne l'être pour ce moment, ne me le donne
• aussi pous l'instant suivant. • L’auteur de l'avis sur le Tableau du socinianisme s'est servi de ce raisonnement, et M. Bayle (auteur peut-être de ce même avis), le rapporte (Bép. nu provincial, ch. 141, p. 771, t. 3). On peut répondre, qu'à la vérité il ne s’ensuit point nécessairement de ce que je suis, que je serai; mais cela suit pourtant naturellement, c’est-à-dire , de soi , per se, si rien ne l’empêche. Ces st la différence qu’on peut faire entre l'essentiel et le naturel; c’est comme naturellement le même mouvement dure, si quelque nouvelle cause ne l’empêche, ou le change, parce que la raison qui le fuit cesser dans cet instant, si clic n’est pas nouvelle , l'aurait déjà fait cesser plus tût.
383. Feu M. Erhard Weigel , mathématicien et philosophe célèbre à Jena , connu par son Analysis Euclidea, sa Philosophie mathématique , quelques inventions mécaniques assez jolies, et enfln par la peine qu’il s’est donnée de porter les princes protestants de l’Empire à la dernière réforme de l'almanach, dont il n'a pourtant pas vu le succès; M. Weigel , dis-je, communiquait à ses omis une certaine démonstration de l’existence de Dieu , qui revenait en effet à cette création continuée. Et comme il avait coutume de faire des parallèles entre compter et raisouuer , témoin sa Morale arithmétique raisonnée ( rechcnschafflliche Sittenlehre), il disait que le fondement de sa démonstration était ce commencement de la table pytbagorique , une fois un est un. Ces unités répétées étaient les moments de l’existence des choses , dont chacun dépendait de Dieu, qui ressuscite, pour ainsi dire, toutes les choses hors de lui , A chaque moment. Et comme elles tombent à chaque mo-
I ment , il leur faut toujours quelqu’un qui les
F.T LA LIBERTÉ DE L’HOMME. PART. III
ressuscite, qui ne saurait être autre que Dieu. Mais on aurait besoin d'une preuve plus exacte pour appeler cela une démonstration. Il faudrait prouver que la créature sort toujours du néant , et y retombe d’abord; et particulièrement il faut faire voir que le privilège de durer plus d'un moment par sa nature , est attaché au seul être nécessaire. Les difficultés sur la composition du Continuum entrent aussi dans cette matière. Car ce dogme parait résoudre le temps en moments ; an lieu que d’autres regardent les moments et les points comme de simples modalités du continu , c’est-à-dire , comme des extrémités des parties qu’on y peut assigner, et non pas comme des parties constitutives. Ce n’est pas le lieu Ici d’entrer dans ce labyrinthe.
384. Ce qu’on peut dire d'assuré sur le présent sujet , est que la créature dépend continuellement de l'opération divine , et qu’elle n’en dépend pas moins depuis qu'elle a commencé que dans le commencement. Cette dépendance porte qu’elle ne continuerait pas d'exister, si Dieu ne continuait pas d’agir; enfin que cette action de Dieu est libre. Car si c’était une émanation nécessaire , comme celle des propriétés du cercle qui coulent de son essence, Il faudrait dire que Dieu a produit d’abord la créature nécessairement; ou bien , il faudrait faire voir eomment, en la créant une fois , il s’est imposé la nécessité de la conserver. Or rien n’empécbe que cette action conservative ne soit appelée production , et même création , si l’on veut Car, la dépendance étant aussi grande dans la suite que dans le commencement , la dénomination extrinsèque, d’être nouvelle ou non, n’en change point la nature.
383. Admettons donc en un tel sens, que la conservation est une création continuée, et voyons ce que M. Bayle en paraît inférer (p. T 7 1 ), après l’auteur de l’Avis sur le Tableau du Socinianisme, opposé à M. Jurieu. « Il me semble,
• dit cet auteur , qu'il en faut conclure que
• Dieu fait tout , et qu’il n’y a point dans toutes
• les créatures de causes premières ni secondes, « ni même occasionnelles, comme il est aisé de
■ le prouver. Car, en ce moment où je parle , je
• suis tel que Je suis , avec toutes mes clrcons-
• tances, avec telle pensée , avec telle action , « assis ou debout. Que si Dieu me crée en ce « moment tel que je suis , comme on doit néce».
■ sairement le dire dans ce système, il me crée «avec telle action, 'tel mouvement et telle dé-
• termination. On ne peut dire que Dieu me crée
« premièrement , et qu’étant créé , il produise « avec moi mes mouvements et mes détermina-
• tiens. Cela est insoutenable pour deux raisons :
• la première est que , quand Dieu me crée ou
• me conserve à cet instant , il ne me conserve « pas comme un être sans forme , comme une «espèce, ou quelque autre des universaux de « logique. Je suis un individu ; il me crée et
■ conserve comme tel, étant tout ce que Je
■ suis dans cet instant avec toutes mes dépendnn- « ces. La seconde raison est que Dieu me créant
• en cet instant , si l’on dit qu’ensuite il produise > avec mol mes actions, il faudra nécessairement! « concevoir un autre instant pour agir. Or, ce « seraient deux instants où nous n’en supposons « qu’un. Il est donc certain, dans cette hypothèse, «que les créatures n’ont ni plus de liaison ni
■ plus de relation avec leurs actions , qu’elles en
■ eurent avec leur production au premier mo- « ment de la première création. » L’auteur de cet Avis en tire des conséquences bien dures, que l’on se peut s’imaginer , et témoigne à la fin que l’on aurait bien de l’obligation à quiconque apprendrait aux approbateurs de cc système à se tirer de ces épouvantables absurdités.