M. Bayle le pousse encore davantage
• Vous savez, dit-il (pag. 77 S), que l’on dé- « montre dans les écoles [il cite Arriaga disp.
■ 6. Phys. sect. 9 , et prœsertim sub secl. 3 )
• que la créature ne saurait être ni la cause to- « taie ni la cause partiale de sa conservation ; « car si clic l’était, elle existerait avant que
• d’exister, ce qui est contradictoire. Vous savez
■ qu’on raisonne de cette façon : ce qui se con-
• serve agit ; or , ce qui agit existe , et rien ne
■ peut agir avant que d’avoir son existence com-
• plète; donc, si une créature se conservait, elle « agirait avant que d’être. Ce raisonnement n’est « pas fondé sur des probabilités , mais sur les
■ premiers principes de la métaphysique , non « entis nul la sunt accidentia , operari sequitur « esse , clairs comme le jour. Allons plus avant «SI les créatures concouraient avec Dieu [on « entend ici un concoure actif, et non pas un con- « conrsd’instrumcntpassif] pour se conserver, elles
• agiraient avant que d’être ; l’on a démontré cela. «Or, si elles conoonraient avec Dieu pour la « production dequelque autre chose, elles agiraient
■ aussi avant que d’être ; il est donc aussi impos- «sible qu’elles concourent avec Dieu pour la
• production de quelque autre chose [ comme le
■ mouvement local , une affirmation , une voli-
• tion , entités réellement distinctes de leur subs-
ESSAIS SUR LA BONTÉ DE DIEU
.. tance , à ce qu'on prétend ] , que pour leur
• propre conservation. Et puisque leur couscrva-
• tion est une création continuée , et que tout ce
■ qu’il y a d'hommes au monde doivent avouer « qu'elles ne peuvent concourir avec Dieu , au « premier moment de leur existence , ni pour se « produire ni pour se donner aucune modalité,
car ce serait agir avaut que d'être [ notez que » Thomas d’Aquin et plusieurs autres scolas-
• tiques enseignent que si tes anges avaient pé-
- ché au premier moment de leur création , Dieu « serait l'auteur du péché : voyez le feuillant «Pierre de Saint -Joseph, p. 318 et seqq. du
- Suavis Concordia humante liberlalis : c'est t un signe qu'ils reconnaissent qu'au premier
- instant in créature ne peut point agir en quoi «que ce soit], il s'ensuit évidemment qu'elles « ne peuvent concourir avec Dieu dans nul des « moments- suivants, ni pour se produire ellcs- » mêmes ni pour produire quelque autre chose. « Si elles y pouvaient concourir au second mo- « ment de leur durée , rien n’empêcherait qu'elles
■ n’y pussent concourir au premier moment. »
387. Voici comment il faudra répondre à ces raisonnements : Supposons que la créature soit produite de nouveau à chaque instant ; accordons aussi que l’instant exclut toute priorité de temps., étant indivisible ; mais faisons remarquer qu'il n’exclut pas la priorité de nature, ou ce qu’on appelle antériorité in signo rationis, et qu'elle suffit. La production ou action par laquelle Dieu produit est antérieure de nature à l'existence de la créature qui est produite ; la créature prise en elle-même , avec sa nature et ses propriétés nécessaires , est antérieure i ses affections accidentelles et à scs actions ; et cependant toutes ces choses se trouvent dans le même moment Dieu produit la créature conformément à l’exigence des instants précédents, suivant les lois de sa sagesse ; et la créature opère conformément à cette nature , qu’il lui rend eu In créant toujours. Les limitations et imperfections y naissent par la nature du sujet , qui borne la production de Dieu ; c’est la suite de l'imperfection originale des créatures; mais le vice et le crime y naissent par l'opération interne libre de la créature , autant qu'il y en peut avoir dons l’instant , et qui devient notable par la répétition.
388. Cette antériorité de nature est ordinaire en philosophie; c’est ainsi qu’on dit que les décrets de Dieu ont un ordre entre eux. Et lorsqu'on attribue A Dieu ( comme de raison ) l’intelligence des raisonnements et des conséquences
des créatures, de telle sorte que toutes leurs démonstrations et tous leurs syllogismes lui sont connus et se trouvent éminemment en lui , l'on voit qu'il y a , dans les propositions ou vérités qu’il connaît, un ordre de nature, sans aucun ordre ou intervalle du temps qui le fasse avancer en connaissance, et passer des prémisses A la conclusion.
389. Je ne trouve rien dans les raisonnements qu'on vient de rapporter à quoi cette considération ne satisfasse. Lorsque Dieu produit la chose, il la produit comme un individu, et non pas comme un universel de logique , Je l’avoue ; mais il produit son essence nvnnt ses accidents, sa nature avant ses opérations, suivant’ la priorité de leur nature, cl in signo anleriore rationis. L’on voit par là comment la créature peut être la vraie cause du péché , sans que la conservation de Dieu l’empêche , qui se règle sur l’état précédent de la même créature , pour suivre les lois de sa sagesse nonobstant le péché qui va être produit d’abord par la créature. Mais il est vrai que Dieu n’aurait point créé l’ême au commencement dans un état où elle aurait péché dés le premier moment , comme les scolastiques l’ont fort bien observé; car il n’y a rien dans les lois de sa sagesse qui l’y eût pu porter.
390. Cette loi de la sagesse fait aussi que Dieu reproduit la même substance, la même Ame ; et c’est ce que pouvait répondre l’abbé que U. Bayle introduit dans son Dictionnaire ( artic. Pyrrhon. let. B. p. 3433). Cette sagesse fait la liaison des choses. J’accorde donc que la créature ne concourt point avec Dieu pour se conserver (de la manière qu’on vient d'expliquer la conservation ) , mais je ne vois rien qui l’empêche de concourir avec Dieu pour la production de quelque autre chose , et particulièrement de son opération interne; comme serait une pensée, une volitkm , choses réellement distinctes de la substance.
391. Mais nous voHA de nouveau aux prises avec M. Bayle. Il prétend qu’il n’y a point de tels accidents distingués de la substance. « Les
• raisons, dit-il, que nos philosophes modernes « ont fait servir à démontrer que les accidents
• ne sont pas des êtres réellement distingués de
• la substance , ne sont pas de simples difficultés ; « ce sont des arguments qui accablent et qu’on
• ne saurait résoudre. Prenez la peine ( ajoute- ■ t-il) de les chercher ou dans le P. Maignan ,
• ou dans le P. Mnllebranche, ou dans M. Cailll
F.T IA LIBERTÉ DE L’HOMME. PART. III
> ( professeur en philosophie A Caen ) , ou dans
- les Accidentia profiyala du P. Saguens, dis- «ciplc du P. Maignan, dont on trouve l'extrait
■ dans les Nouvelles de la république des let-
• très , juin 1 703 ; ou, si vous voulez qu’un seul
• auteur vous suffise , choisissez dom François
• Lami , religieux bénédictin, et l'un des plus
- forts cartésiens qui soient en France. Vous trou-
- verez parmi ses Lettres philosophiques , im- « primées à Trévoux l’an 1703, celle où, par la
■ méthode des géomètres, il démontre que
• Dieu est l’unique vraie cause de tout ce qui est
• réel. » Je souhaiterais de voir tous ees livres : et pour ce qui est de cette dernière proposition , elle peut être vraie dans un fort bon sens; Dieu est la seule cause principale des réalités pures et absolues, ou des perfections, Causas secundo! ayant in virtute prima. Mais lorsqu’on comprend les limitations et les privations sous les réalités , l'on peut dire que les causes secondes concourent h la production de ce qui est limité. Sans cela, Dieu serait la cause du péché, et même la couse unique.
393. Il est bon d’ailleurs qu'on prenne garde qu'en confondant les substances avec les accidents, en étant l'action aux substances créées , on ne tombe dans le spinosisme , qui est un cartésianisme outré. Ce qui n’agit point ne mérite point le nom de substance : si les accidents ne sont point distingués des substances ; si la substance créée est un être successif, comme le mouvement; si elle ne dure pas au delà d’un moment et me se trouve pas la mémo (durant quelque partie assignable du temps) non plus que scs accidents; si elle n'opere point, non plus qu'une ligure de mathématique ou qu'un nombre, pourquoi ne dirn-t-on pas, comme Spinosa, que Dieu est la seule suhstance , et que les créatures ne sont que des accidents ou des modifications? Jusqu'ici on a cru que la substance demeure et que les accidents changent ; et je crois qu'on doit se tenir encore à cette ancienne doctrine , les arguments que je me souviens d’avoir lus ne prouvant point le contraire et prouvant plus qu’il ne faut.