‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 367 sur 423 · L'une des absurdités, dit M. Bayle · texte numérisé non relu

L'une des absurdités, dit M. Bayle

• (p. 779), qui émanent de la prétendue dis- « tinction que l'on veut admettre entre les subs-

• tances et leurs accidents , est que si les créa- « turcs produisent des accidents, elles auraient « une puissance créatrice et annihilatrice ; de « sorte qu’on ne saurait foire la moindre action

• sans créer un nombre innombrable d'êtres réels,

« et sans en réduire au néant une infinité. En ne • remuant la tangue que pour crier ou pour « manger, on crée autant d'accideuts quil y a'

« de mouvements des parties de la langue , et « l'on détruit autant d’accidents qu'il y a do « parties de ce qu'on mange, qui perdent leur « forme , qui deviennent du chyle , du sang, etc. > Cet argument n'est qu'une espece d'épouvantail. Quel mal y a-t-il qu'une infinité de mouvements, une infinité de figures, naissent et disparaissent a tout moment dans l’univers , et même dans chaque partie de l’univers ? Ou peut démontrer d'ailleurs que cela se doit.

394. Pour ce qui est de la création prétendue des accidents, qui ne voit qu'on n’a besoin d’aucune puissance créatrice pour changer de place ou de figure , pour former un carré ou un carré long, ou quelque autre figure de bataillon , par le mouvement des soldats qui font l’exercice ; non plus que pour former une statue , en ôtant quelques morceaux d’un bloc de marbre ; ou pour faire quelque figure en relief, en changeant, diminuant ou augmentant un morceau de cire? La production des modifications n’a jamais été appelée création , et c'est abuser des termes que d'en épouvanter le monde. Dieu produit des substances de rien , et les substances produisent des accidents par les changements de leurs limites.

396. Pour ce qui est des âmes ou des formes substantielles, M. Bayle a raison d’ajouter : « qu’il n’y a rien de plus incommode pour ceux ■ qui admettent les formes substantielles , que

* l’objection que l'on fait , qu'elles ne pourraient « être produites que par une véritable création ;

* et que les scolastiques font pitié , quand ils

* tâchent d'y répondre. » Mais il n'y a rien de plus commode pour mol , et pour mon système, que cette même objection , puisque je soutiens que toutes les âmes, entéléehies ou forces primitives, formes substantielles, substances simples ou monades , de quelque nom qu’on les puisse appeler, ne sauraient naître naturellement ni périr. Et je conçois les qualités ou les forces dérivatives, ou ce qn’on appelle formes accidentelles , comme des modifications de lentéléchie primitive; de même que les figures sont des modifications de la matière. C'est pourquoi ces modifications sont dans un changement perpétuel , pendant que la substance simple demeure.

396. J’ai fait voir ci-dessus (part. 1, S 86 et seqq. ) que les âmes lie sauraient naître naturellement ni être tirées les unes des autres, et

ESSAIS SUR LA BONTÉ DE DIEU

qu’il faut, ou que la nôtre «oit créée , ou qu'elle soit préexistante. J’ai même montré un certain milieu entre une création et une préexistence entière, en trouvant convenable de dire que l'âme , préexistante dans les semences depuis le commencement des choses, n’était que sensitive, mais qu’elle a été élevée nu degré supérieur, qui est la raison, lorsque l’homme, à qui cette âme doit appartenir, a été conçu, et que le corps organisé , accompagnant toujours cette âme depuis le commencement , mais sous bien des changements , a été déterminé à former le corps humain. J’ai Jugé aussi qu’on pouvait attribuer cette élévation de l'âme sensitive (qui la fait parvenir à un degré essentiel plus sublime , c’est-àdire, à la raison) à l’opération extraordinaire de Dieu. Cependant il sera bon d’ajouter que J’aimerais mieux me passer du miracle dans la génération de l’homme , comme dans celle des autres animaux ; et cela se pourra expliquer, en concevant que dans ce grand nombre d'âmes et d’animaux, ou du moins de corps organiques vivants, qui sont dans les semences, ces âmes seules qui sont destinées à parvenir un jour à la nature humaine enveloppent la raison qui y paraîtra un jour, et que les seuls corps organiques sont préformés et prédisposés à prendre un jour la forme humaine ; les autres petits animaux ou vivants séminaux , où rien de tel n’est préétabli , étant essentiellement différents d’eux , et n’ayant rien que d'inférieur en eux. Cette production est une manière de traduction, mais plus traitable que celle qu’on enseigne vulgairement : elle 11e Ure pas l'âme d’une âme, mais seulement l’animé d’un animé; et elle évite les miracles fréquents d’une nouvelle création , qui feraient entrer une âme neuve et nette dans un corps qui la doit corrompre.

397. Je suis cependant du sentiment du R. P. Mollebranche , qu’en général la création, entendue comme il faut , n’est pas aussi difficile à admettre qu’on pourrait penser, et qu’elle est enveloppée en quelque façon dans la notion de la dépendance des créatures. * Que les philoso-

■ plies sont stupides et ridicules! ( s’écrie-t-ll ,

• Méditât, chrètienn. , 9, n. S.) Ils s’imaginent

■ que la création est impossible , parce qu’ils ne - conçoivent pas que la puissance de Dieu soit « assez grande pour faire de rien quelque chose. « Mais conçoivent-ils mieux que la puissance de

• Dieu soit capable de remuer un fétu 7 » Il ajoute encore fort bien ( n. 4 ) : • Si la matière était

• incrééc, Dieu ne pourrait la mouvoir ni en

• former aucune chose. Car Dieu ne peut remuer

• la matière ni l’arranger avec sagesse sans la « connaître. Or, Dieu ne peut la connaître s’il « ne lui donne l’être ; il ne peut tirer ses connais- « sances que de lui-même. Rien ne peut agir en ■ lui ni l’éclairer. »

398. M. Bayle, non content de dire que nous sommes créés continuellement , insiste encore sur cette autre doctrine qu’il en voudrait tirer, que notre âme ne saurait agir. Voici comme il en parle (ch. 141 , p. 765) : * Il n trop de eon-

- naissance du cartésianisme (c’est d’un habile « adversaire qu’il parle ) pour ignorer avec -quelle force on a soutenu de nos jours qu’il

- n’y a point de créature qui puisse produire le

- mouvement, et que notre âme est un sujet pu-

- rement passif à l’égard des sensations et des

- idées, et des sentiments de douleur et de plal- « sir , etc. Si l’on n’a point poussé la chose jug-

• qu’aux voûtions, c’est A cause des vérités ré-

• vélées ; sans cela , les actes de la volonté se -seraient trouvés aussi passifs que ceux de

• l’entendement. Les mêmes raisons qui prou- « vent que notre âme ne forme point nos idées

• et ne remue point nos organes , prouveraient

• aussi qu’elle ne peut point former nos actes

• d'amour et nos voûtions, etc. > Il pouvait ajouter, nos actions vicieuses, nos crimes.

399. Il faut bien que la force de ces preuves, qu'il loue , ne soit point telle qu’il croit , puisqu’elles prouveraient trop. Elles feraient Dieu auteur du péché. J’avoue que l’âme ne saurait remuer les organes par une influence physique , car je crois que le corps doit avoir été formé de telle sorte , par avance, qu’il fasse en temps et lieu ce qui répond aux volontés de l'âme ; quoiqu’il soit vrai cependant que l’âme est le principe de l’opération. Mais de dire que l’âme ne produit point ses pensées, ses sensations, ses sentiments de douleur et de plaisir, c’est de quoi je ne vois aucune raison. Chei moi , toute substance simple (c’est-à-dire, toute substance véritable) doit être la véritable cause immédiate de toutes ses actions et passions internes ; et à parler dans la rigueur métaphysique, elle n’en a point d'autres que celles qu'elle produit. Ceux qui sont d’un autre sentiment , et qui font Dieu seul acteur, s'embarrassent sans sujet dans des expressions dont ils auront bien de la peine à se tirer sans choquer la religion , outre qu’ils choquent absolument la raison.

400. Voici pourtant sur quoi M. Bayle se fonde. Il dit que nous ne faisons pas ce que

ET LA LIBERTÉ DE L’HOMME. PART. III

nous ne savons pas comment U se fait. Mats c’est un principe que je ne lui accorde point. Écoutons sou discours ( pag. 767 et seqq.): «C’est

• une chose étonnante , que presque tous les « philosophes [fl en faut excepter les interprètes « d'Aristote , qui ont admis un intellect universel,

• distinct de notre âme , et la cause de nos in- « tellections : voyez dans le Dictionn. histor. et • crit . la remarque E de l'article Averroès] « aient cru avec le peuple que nous formons « activement nos idées. Ou est l'homme néan- « moins qui ne sache, d’un côté, qu'il ignore abso-

• lument comment se font les idées, et de l’autre « qu'il ne pourrait coudre deux points , s’il igno- « rait comment il faut coudre? Est-ce que coudre « deux points est en soi un ouvrage plus difficile « que de peindre dans son esprit une rose , dès la

• première fois qu’elle tombe sous les yeux , et « sans que l’on ait jamais appris cette sorte de « peinture ? Ne parait-il pas au contraire que ce

• portrait spirituel est en soi un ouvrage plus

• difficile que de tracer sur la toile la figure d’une « llcur, ce que nous ne saurions faire sans l'avoir « appris? Nous sommes tous convaincus qu'une

■ clef ne nous servirait de rien à ouvrir un coffre ,

• si nous ignorions comment il faut l'employer ; «et cependant nous nous figurons que notre « âme est la cause efficiente du mouvement de « nos bras , quoiqu'elle ne sache ni où sont les « nerfs qui doivent servir â ce mouvement., ni « où il faut prendre les esprits animaux qui doi- « vent couler dans ces nerfs. Nous éprouvons

• tous les jours que les idées que nous voudrions

• rappeler ne viennent point, et qu’elles se pré-

• sentent d’elles-mémes lorsque nous n’y pensons

• plus Si cela ne nous empêche point de croire - que nous en sommes la cause efliciente , quel

• fond fera-t-on sur la preuve du sentiment , qui « parait si démonstrative à M. Jnquelot ? L’auto- « rite sur nos idées est-elle plus souvent trop

■ courte que l'autorité sur nos voûtions? Si nous

• comptions bien , nous trouverions dans le cours « de notre vie plus de velléités que de voûtions; « c'est-à-dire , plus de témoignages de la servi- « tude de notre volonté que de son empire. Com- « bien de fois un même homme n’éprouve-t-il « pas qu’il ne pourrait faire un certain acte de «volonté [par exemple, un acte d'amour pour « un homme qui viendrait de l'offenser; un acte «de mépris d’un beau sonnet qu’il aurait fait; « un acte de haine pour une maîtresse; un acte

• d'approbation d’une épigramme ridicule. Notez

• que je ne parle que d'actes internes , exprimés

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« par un je veux , comme je veux mépriser,

« approuver, etc. ], y eùt-il ccnt pistolcs à ga- « gner sur-le-champ et souhaitât-il avec ardeur > de gagner ces cent pistolcs, et s'animât-il de

• l'ambition de se convaincre par une preuve « d’expérience qu’il est le maître chez soi?

401. «Pour réunir en peu de mots toute la « force de ce que je viens de vous dire , je re- « marquerai qu’il est évident à tous ceux qui ap- « profondissent les choses, que la véritable cause « efliciente d'un effet doit le connaître , et savoir « aussi de quelle manière il le faut produire.

• Cela n'est pas nécessaire quand on n'est que « l’instrument de cette cause ou que le sujet « passif de son action ; mais l'on ne saurait con- « cevoir que cela ne soit point nécessaire à un

• véritable agent. Or , si nous examinons bien ,

• nous serons très-convaincus qu’indépendam- « ment de l’expérience , notre âme sait aussi « peu ce que c’est qu’une volition , que ce que

■ c’est qu'une idée ; qu’après une longue expé- « rience , elle ne sait pas mieux comment se for-

• ment les voûtions , qu'elle le savait avant que

• d'avoir voulu quelque chose. Que conclure de - cela , sinon qu’elle ne peut être la cause efii-

• cientc de ses voûtions non plus que de ses « idées , et que du mouvement des esprits qui « font remuer nos bras ? [Notez qu’on ne pré-

• tend pas décider ici absolument cela , on ne « le considère que relativement aux principes de

■ l'objection. ]•

40S. Voilà qui est raisonner d’une étrange manière ! Quelle nécessité y a-t-il qu'on sache toujours comment se fait ce qu'on fait ? Les sels, les métaux, les plantes, les animaux , et mille autres corps animés ou inanimés, savent- ils comment se fait ce qu'Us font , et ont-ils besoin de le savoir ? Faut-il qu’une goutte d'huile ou de graisse entende la géométrie, pour s'arrondir sur la surface de l'eau ? Coudre des points est autre chose : on agit pour une fin , il faut en savoir les moyens. Mais nous ne formons pas nos idées parce que nous le voulons; elles se forment en nous , elles se forment par nous , non pas en conséquence de notre volonté , mais suivant notre nature et celle des choses. Et comme le fœtus se forme dans l’animal , comme mille autres merveilles de la nature sont produites par un certain instinct que Dieu y a mis , c'est-àdire , en vertu de la pré/ormation divine qui a fait ces admirables automates , propres à produire mécaniquement de si beaux effets, il est aisé de juger de même que l'âme est un auto-

ESSAIS SUR LA BONTÉ DE DIEU

mute spirituel encore plus admirable , et que c'est pur la préformation divine qu'elle produit ees licites idées ou notre volonté n’n point de part , et où notre art ne saurait atteindre. L'opération des automates spirituels, c'est-à-dire, des âmes , n’est point mécanique , mais elle contient éminemment ce qu'il y a de beau dans la mécanique : les mouvements , développés dans les corps , y étant concentrés par lu représentation , comme dans uu monde idéal , qui exprime les lois du monde actuel et leurs suites ; avec cette différence du monde idéal parfait qui est en Dieu , que la plupart des perceptions dans les autres ne sont que confuses. Car il faut savoir que toute substance simple enveloppe l'univers par ses perceptions confuses ou sentiments, et que la suite de ces perceptions est réglée par la nature particulière de cette substance , mais d’une manière qui exprime toujours toute la nature universelle : et toute perception présente tend a une perception nouvelle , comme tout mouvement qu'elle représente tend à un autre mouvement. Mais il est impossible que l’âme puisse connaître distinctement toute sa nature, et s’apercevoir comment ce nombre innombrable de petites perceptions , entassées, ou piutât concentrées ensemble, s’y forme : il faudrait pour cela qu’elle connût parfaitement tout l’univers qui y est enveloppé, c'est-à-dire qu’elle fit un Dieu.

403. Pour ce qui est des velléités, ce ne sont qu'une espèce fort imparfaite de volontés conditionnelles. Je voudrais, si je pouvais, liberet, si liceret ; et dans le cas d'une velléité , nous ne voulons pas proprement vouloir , mais pouvoir. C’est ce qui fait qu'il n’y en a point en Dieu , et il ne faut poiut les confondre avec les volontés antécédentes. J'ai assez expliqué ailleurs que notre empire sur les voûtions ne saurait être exercé que d’une manière indirecte, et qu’on serait malheureux si l’on était assez le maitre chez soi pour pouvoir v ouloir sans sujet, sans rime et sans raison. Se plaindre de n’avoir pas un tel empire , ce serait raisonner comme Pline, qui trouve à redire à la puissance de Dieu , parce qu'il uc se peut point détruire.

404. J'avais dessein de finir ici, après avoir satisfait , ce me semble , à toutes les objections de M. Bayle sur ce sujet que j’ai pu rencontrer dans ses ouvrages. Mais m'étant souvenu du dialogue de Laurent Vnlla sur le libre arbitre contre Boocc, dont j'ai déjà fait mention , j'ai rrn qu'il serait à propos d’en rapporter le précis.

en gardant la forme du dialogue, et puis de poursuivre où il finit , en continuant la fiction qu’il a commencée : et cela bien moins pour égayer la matière , que pour m'expliquer, sur la tin de mon discours , de la manière la plus claire et la plus populaire qui me soit possible. Ce dialogue de Valla, et ses livres sur la volupté et le vrai bien, font assez voir qu’il n'était pas moins philosophe qu’humaniste. Os quatre livres étaient opposés aux quatre livres de In consolation de Boëce, et le dialogue au cinquième. Un certain Antoine Glaren, Espagnol, lui demande un éclaircissement sur la difficulté du libre arbitre , aussi peu connu qu’il est digne de l’être, d’où dépend Injustice et l'injustice, le châtiment et la récompense dans cette vie, et dans la vie future. Laurent Valla lui répond qu’il faut se consoler d’une ignorance qui nous est commune avec tout le monde, comme l'on se console de n’avoir point les ailes des oiseaux.

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