LIVRE II, CHAPITRE VIII
ment qui vient d'y être excité doit produire aussi nécessairement une nouvelle sensation que la variation ou l'augmentation de ce mouveinent-là , et introduire par conséquent dans notre esprit une nouvelle idée qui dépend uniquement d’un mouvement différent des esprits animaux dans l’organe destiné à produire cette sensation.
$ S. Mais que cela soit ainsi ou non , c’est ce que je ne veux pas déterminer présentement. Je me contenterai d’en appeler à ce que chacun éprouve en soi-même, pour savoir si l’ombre d’un homme, par exemple ( laquelle ne consiste que dans l’absence de la lumière, en sorte que moins la lumière peut pénétrer dans le lieu où l'ombre parait , plus l’ombre y parait distinctement), si cette ombre, dis-je, ne cause pas dans l’esprit de celui qui la regarde une idée aussi claire et aussi positive que le corps même de l’homme , quoique tout couvert des rayons du soleil. La peinture de l’ombre est de même quelque chose de positif. Il est vrai que nous avons des noms négatifs qui ne signifient pas directement des idées positives , mais l'absence de ces idées ; tels sont les mots insipide , silence , rien, ete., lesquels désignent des idées positives, comme celles du goût , du son et de l’être , avec une signification de l’absence de ces choses.
S 6. Idées positives qui viennent de causes privatives.
On peut donc dire, avec vérité, qu’un homme voit les ténèbres. Car, supposons un trou parfaitement obscur d'où il ne réfléchisse aucune lumière, il est certain qu’on en peut voir la figure ou la représenter; et je ne sais si l'idée produite par l'encre avec laquelle j’écris vient par une autre voie. En proposant ces privations comme des causes d’idées positives, j'ai suivi l’opinion vulgaire; mais dans le fond il sera malaisé de déterminer s’il y a effectivement aucune idée qui vienne d’une cause privative, jusqu’à ce qu'on ait déterminé si le repos est plutôt une privation que le mouvement.
S 7. Idées dans l'esprit à l'occasion des corps,
et qualités dans les corps, deux choses qui
doivent être distinguées.
Mais , afin de mieux découvrir la nature de nos idées et d'en discourir d’une manière plus intelligible , il est nécessaire de les distinguer en tant qu’elles sont des perceptions et des idées
dams notre esprit, et en tant qu’elles sont, dans les corps, des modifications de la matière qui produisent ces perceptions dans l’esprit. Il faut, dis-je, distinguer exactement ces deux choses, de peur que nous ne nous figurions ( comme on n’est pent-étre que trop accoutumé à le faire ) que nos idées sont de véritables images ou ressemblances de quelque chose d’inhérent dans le sujet qui les produit; car la plupart des idées de sensation qui sont dans notre esprit ne ressemblent pas plus à quelque chose qui existe hors de nous, que les noms qu’on emploie pour les exprimer ressemblent à nos idées , quoique ces noms ne laissent pas de les exciter en nous dès que nous les entendons.
S 8. J’appelle idée tout ce que l’esprit aperçoit en lui-même, tout ce qui est l'objet immédiat de la perception , de la pensée ou de l'entendement ; et j'appelle qualité iu sujet la puissance ou faculté qu’il a de produire une certaine idée dans l'esprit. Ainsi j'appelle idées la blancheur , la froideur et la rondeur, en tant qu'elles sont des perceptions ou des sensations qui sont dans l’àme; et en tant qu’elles sont dans une balle de neige , qui peut produire ces idées en nous, je les appelle qualités. Que si je parle quelquefois de ces idées comme si elles étalent dans les choses mêmes, on doit supposer que j'entends par là les qualités qui se rencontrent dans les objets qui produisent ces idées en nous.
S 9. Premières et secondes qualités dans les corps.
Cela posé , l’on doit distinguer dans les corps deux sortes de qualités. Premièrement , celles qui sont entièrement Inséparables du corps , en quelque état qu’il soit, de sorte qu'il les conserve toujours, quelques altérations et quelques changements que le corps vienne à souffrir. Ces qualités, dis-je, sont de telle nature que nos sens les trouvent toujours dans chaque partie de matière qui est assez grosse pour être aperçue , et l'esprit les regarde comme inséparables de chaque partie de matière, lors même qu’elle est trop petite pour que nos sens puissent l’apercevoir. Prenez, par exemple, un grain de blé, et le divisez en deux parties ; chaque partie a toujours de l’étendue, de la solidité, une certaine flgurc et de la mobilité. Divlsez-le encore, 11 retiendra toujours les mêmes qualités; et si enfin vous le divisez jusqu'à ce que ses parties deviennent insensibles, toutes ces qualités res-
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teront toujours dans chacune des parties. Car une division qui va A réduire un corps en parties insensibles (qui est tout ce qu’une meule de moulin, un pilon ou quelque autre corps peut faire sur un autre corps), une telle division ne peut jamais ôter à un corps la solidité , l’étendue, la ligure et la mobilité, mais seulement faire piusieurs amas de matière distincts et séparés de ce qui n'en composait qu'un auparavant; lesquels , étant regardés dés là comme autant de corps distincts , font un certain nombre déterminé après que la division est finie. Ces qualités du corps qui n’en peuvent être séparées, je lus nomme qualités originales et premières , qui sont In solidité, l 'étendue, la figure, le nombre, le mouvement ou le repos, et qui produisent en nous des idées simples , comme chacun peut , à mon avis , s’en assurer par soi-même.
S 10. Il y a, en second lieu, des qualités qui, dans les corps , ne sont effectivement autre chose que la puissance de produire diverses sensations en nous par le moyen de leurs premières qualités, c’est-à-dire par la grosseur, figure , contexture et mouvement de leurs parties insensibles, comme sont les couleurs, les sons , les goûts, etc. le donne à ces qualités le nom de secondes qualités ' , auxquelles on peut ajouter une troisième espèce, que tout le monde s'accorde à ne regarder que eomme une puissance que les corps ont de produire tels et tels effets , quoique ce soient des qualités aussi réelles dans le sujet que celles que j’appelle qualités pour m’accommoder à l’usage communément reçu , mais que je nomme secondes qualités pour les distinguer de celles qui sont réellement dans les corps et qui n’en peuvent être séparées. Car, par exemple , la puissance qui est dans le feu de produire, par le moyen de scs premières qualités, une nouvelle couleur ou une nouvelle consistance dans la cire ou dans la boue, est autant une qualité dans le feu , que la puissance qu’il a de produire en moi , par les mêmes qualités , c'està-dire par la grosseur , la contexture et le mouvement de ses parties insensibles, une nouvelle idée ou sensation de chaleur ou de brûlure que je ne sentais pas auparavant.
1 - Je crois qn'on pourrait dire que lorsque ia puis- ■ sanrp csl intelligible et se peut expliquer distinctement,
- elle doit «Ire comptée parmi les qualités premières ; « tuais lorsqu'elle n’est que sensible et ne donne qu’une
- idée confuse, il faudra ia mettre parmi les qualités se* s comtes. »
$11. Comment tes premières qualités produisent des idées en nous.
Ce que l’on doit considérer après cela, c'est la manière dont les corps produisent des idées en nous. Il est visible, du moins autant que nous pouvons le concevoir, que c'est uniquement par impulsion.
$ lî. SI donc les objets extérieurs ne s'unissent pas immédiatement à l'àme lorsqu'ils y excitent des idées , et que cependant nous apercevions ces qualités originales dans ceux de ces objets qui viennent à tomber sous nos sens, il est visible qu’il doit y avoir dans les objets extérieurs un certain mouvement qui , agissant sur certaines parties de notre corps, soit continué par le moyen des nerfs ou des esprits animaux jusqu'au cerveau ou au siège de nos sensations , pour exciter là dans notre esprit les idées particuUères que nous avons de ces premières qualités. Ainsi , puisque l'étendue , la figure , le nombre et le mouvement des corps qui sont d'une grosseur propre à frapper nos yeux , peuvent être aperçus par la vue à une certaine distance , il est évident que certains petits corps imperceptibles doivent venir dq l'objet que nous regardons jusqu'aux yeux , et par là communiquer au cerveau certains mouvements qui produisent en nous tes idées que nous avons de ces différentes qualités.
$ IS. Comment les secondes qualités excitent en nous des idées.
Nous pouvons concevoir, par même moych , comment les idées des secondes qualités sont produites en nous, je veux dire par l'action de quelques particules insensibles sur les organes de nos sens. Car il est évident qu’il y a un grand amas de corps dont chacun est si petit, que nous ne pouvons en découvrir, par aucuû de nos sens, la grosseur, la figure et le mouvement, comme il parait par les particules de l’air et de l'eau , et par d’autres beaucoup plus déliées que celles de l’air et de l'eau , et qui peutêtre le sont beaucoup plus qne les particules de l'air ou de l’eau ne le sont en comparaison des pois ou de quelque autre grain encore plus gros. Cela étant, nous sommes en droit de supposer que ees sortes de particules , différentes en mouvement, en figure, en grosseur et en nombre, venant à frapper les différents organes de nos sens , produisent en nous ces différentes sensations qne nous causent les couleurs et les odeurs