‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 50 sur 423 · LIVRE II, CHAPITRE MIL · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE MIL

d<* corps ; qu'une violette , par exemple , produit en nous les idées de la couleur bleuâtre et de la douce odeur de cette fleur , par l'impulsion de ces sortes de particules insensibles, dune fi pure et d'une grosseur particulière, qui, diversement agitées, viennent à frapper les organes de la vue et de l'odorat. Car il n’est pas plus difficile de concevoir que Dieu peut attacher de telles idées à des mouvements avec lesquels elles n’ont aucune ressemblance, qu'il est difficile de concevoir qu'il a attaché l'idée de la douleur au mouvement d'un morceau de fer qui divise notre chair, auquel mouvement la douleur ne ressemble en aucune manière *.

§ f l. Ce que je viens de dire des couleurs et des odeurs * peut s’appliquer aussi aux sons, aux saveurs et à toutes les autres qualités sensibles qui (quelque réalité que nous leur attribuions faussement ) ne sont dans le fond autre chose , dans les objets , que la puissance de produire en nous diverses sensations par le moyen de leurs premières qualités, qui sont, comme j’ai dit,

’ •« Je dirais plutôt qu'il y a une manière de ressero- « blance, non pas entière et, pour ainsi dire, in terminis, « mais expressive, ou une manière de rapport d’ordre; « comme une ellipse, et même une paralxjle, ou une hy- « perbole, ressemblent en quelque façon au cercle dont

* elle» sont la projection sur le plan , puisqu'il y a un cer- « tain rapport exact et naturel entre ce qui est projeté et « la projection qui s'en fait ; chaque point de l*un répon* ■ dont, suivant une certaine relation, à chaque point de « l'autre. C’est ce que les cartésiens ne considèrent pas •« assez. »

* Remarquons ici que, dans Descartes, dans les ouvrages du P. Mallebrenche , dans la physique de Rohault, en un mot dans tous les traités de physique composés par des cartésiens, on trouve l’explication des qualités sensibles, fondée exactement sur les mêmes principes que M. Locke nous étale dans ce chapitre. Ainsi, Rohault, ayant k traiter de la chaleur et de la froideur (ch. XXlfl/part. 1), dit d’abord : « Ces deux mots ont chacun deux significations ; « car, premièrement, par la chaleur et par la froideur on « entend deux sentiments particuliers qui sont en nous , « et qui ressemblent en quelque façon à ceux qu’on nomme " douleur et chatouillement, tels que les sentiments " qu’on a quand on approche du feu ou quand on touche *» de la glace : secondement , par la chaleur et par la froi- « deur , on entend le pouvoir que certains corps ont de « causer en nous ces dpux sentiments dont je viens de

* parler. •• Rohault emploie Ia même distinction en parlant des Saveurs, cbap. XXIV ; des Odeurs, chap. XXV ; du Son, chap. XXVI ; de la /.wmiêre et des Couleurs , cliap. XXVII. — Je serai bientôt obligé de me servir de cette remarque, pour en justifier une antre concernant un passage du livre de M. Locke, oii il semble avoir entièrement oublié la manière dont les cartésiens expliquent les qualités sensibles.

; l.i grosseur , la figure , la contexture et le raou- ! vement de leurs parties.

15. Les idées des premières qualités ressemblent à ces qualités , et celles des seconde I ne leur ressemblent en aucune manière.

Il est aisé, je pense, de tirer de là eette cnn* j eluslon, ([ue les idées des premières qualités des I corps ressemblent à ces qualités, et que les 1 exemplaires de ces idées existent réellement dans les corps; mais que les idées produites en nous par les secondes qualités ne leur ressemblent en aucune manière, et qu'il n’y a rien, dans les corps mêmes , qui ait de la conformité avec ces , idées. Il n'y a , dis-je , dans les corps auxquels | nous donnons certaines dénominations , fondées sur les sensations produites par leur présence , rien autre chose que la puissance de produire en nous ces mêmes sensations : de sorte que ce qui est doux , bleu ou chaud dans l'idée , n'est autre chose dans les corps auxquels on donne ces i noms , qu'une certaine grosseur, figure et mouvement des particules insensibles dont Us sont composés.

1 § 16. Ainsi, l'on dit que le feu est chaud et

lumineux, la neige blanche et froide, et la manne blanche et douce, à cause de ces différentes , idées que ces corps produisent en nous. Et l’on ( croit communément que ces qualités sont, dans ces corps , la même chose que ce que ces idées | sont en nous, en sorte qu’il y ait une parfaite ressemblance entre ces qualités et ces idées , comme entre un corps et son image représentée dans un miroir. On le croit, dis-je, si fortement, que qui voudrait dire le contraire, passerait ; pour extravagant dans l'esprit de la plupart des hommes. Cependant , quiconque prendra la peine de considérer que le même feu , qui , A certaine distance , produit en nous la sensation î de la chaleur , nous cause , si nous en approchons de plus près, une sensation bien différente, je veux dire, celle de la douleur ; quiconque , dis-je , fera réflexion sur cela , doit se ; demander à lui-même quelle raison il peut avoir de soutenir que l'idée de chaleur, que le feu a produite en lui , est actuellement dans le feu , 1 et que l’idée de douleur, que le même feu fait naître en lui par la même voie, n'est point dans le feu? Par quelle raison In blancheur et la froideur est dans la neige, et non la douleur, puisque c'est In neige qui produit ces trois idées en nous ; ce qu’elle ne peut faire que par la gros- G

l)K L'ENTENDEMENT HUMAIN.

seur, I» figure , le uombrc et le mouvement de ses parties ?

S 17. 11 y a réellement, dans le feu ou dans lu neige , des parties d'une certaine grosseur, ligure, nombre et mouvement, soit que nos sens les aperçoivent ou non : c'est pourquoi ces qualités peuvent être appelées réelles , parce qu'elles existent réellement dans ces corps. Mais , pour la lumière , la chaleur ou la froideur , elles n'y sont pas plus réellement que la langueur ou la douleur dans la manne. Otez le sentiment que nous avons de ces qualités , faites que les yeux ne voient point la lumière ou les couleurs, que les oreilles n'entendent aucun son , que le palais ne soit frappé d'aucun go lit , ni le nez d'aucune «leur ; et dès lors toutes les couleurs, tous les goûts , toutes les odeurs et tous les sons , en tant que ee sont telles et telles idées particulières , s'évanouiront et cesseront d'exister sans qu'il reste apres cela autre chose que les causes mêmes de ees idées , c'est-à-dire , certaine grosseur , figure et mouvement des parties des corps , qui produisent toutes ces idées en nous

jj 18. l’renons un morceau de manne d'une grosseur sensible : il est capable de produire en nous l’idée d'une figure ronde ou carrée ; et, si on le transporte d'un lieu dans un autre , l'idée du mouvement. Cette dernière idee nous représente le mouvement , comme étant réellement 1 dans la manne qui se meut. La ligure ronde ou carrée de la manne est aussi la même, soit qu'on la considère dans l'idée qui s’en présente à l'esprit , soit en tant qu’elle existe dans la manne ; de sorte que le mouvement et la figure sont réellement dans la manne , soit que nous y songions ou que nous y songions pas : c'est de quoi tout le monde tombe d’accord. Mais , outre cela, la manne a la puissance de produire en nous , par le moyen de la grosseur , ligure , contexture et mouvement de ses partira, des sensations de douleur, et quelquefois de violentes | tranchées. Tout le monde convient encore sans peine , que ces idées île douleur ne sont pas tlans la manne , mais que ce sont des effets de la manière dont elle opère en nous ; et que , lorsque nous n'avons pas ces perceptions, elles n'existent nulle part. Mais que la douceur et la blancheur ne soient pas non plus réellement dans la manne , c’est ce qu'on a de la peine à se persuader , quoique ee ne soient que des effets de la manière dont la manne agit sur nos yeux

et sur notre palais, par le mouvement , la grosseur et la ligure de ses particules, tout de même que la douleur causée par la manne n'est autre chose , de l'aveu de tout le monde , que l'effet que la manne produit dans l’estomac et dans les intestins par la contexture , le mouvement et la ligure de ses partira insensibles ; car un corps ne peut agir par aucune autre chose , comme je l’ai déjà prouvé. On a, dis-je, de la peine à sc figurer que la blancheur et la douceur ne soient pas dans la manne, comme si la manne ne pouvait pas agir sur nos yeux et sur notre palais , et produire , par ce moyen , dans notre esprit , certaines idées distinctes qu'elle n'a pas en ellemême, tout aussi bien qu’elle peut agir, de notre propre aveu , sur nos intestins et sur notre estomac , et produire par là des idées distinctes qu'elle n'a pas en elle-même. Puisque toutes ces idées sont des effets de la manière dont la maune opère sur différentes parties de notre corps , par la situation, la ligure, le nombre et le mouvement de ses parties , il serait nécessaire d'expliquer quelle raison on pourrait avoir de penser que les idé-cs produites par Ira yeux et par le palais, existent réellement dans la manne, plutftt que celles qui sont causées par l'estomac et Ira intestins; ou bien sur quel fondement on . pourrait croire que la douleur et la langueur, qui sont des idées causées par la manne , n’existent nulle part, lorsqu’on ne les sent pas, et que pourtant la douceur et la blancheur , qui sont des effets de la même manne , agissant sur d'autres parties du corps par des voies également Inconnues, existent actuellement dans la manne, lorsqu'on n’en a aucune perception ni par le goût ni par la vue.

S 19. Considérons la couleur rouge et blanche dans le porphyre : faites que la lumière ne donne pas dessus , sa couleur s'évanouit , et le porphyre, ne produit plus de telles Idées en nous. La lumière revient-elle, le porphyre excite encore en nous l’idée de ces couleurs. Peut-on se tlgurer qu'il soit arrivé aucune alteration réelle dans le porphyre par la présence ou l'absence de ; la lumière , et que ces idées de blanc et de rouge ' soient réellement dans le porphyre, lorsqu’il est exposé à la lumière , puisqu'il rat évident qu’il n’a aucune couleur dans Ira ténèbres ? A la vérité, il a, de jour et de nuit, telle configuration des partira qu'il faut, pour que Ira rayons de lumière, réfléchis de quelques parties de ce corps dur, produisent en nous l'idée du rouge,

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