‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 51 sur 423 · LIVRE 11. CHAPITRE MH · texte numérisé non relu

LIVRE 11. CHAPITRE MH

et qu’étant réfléchis de quelques autres parties , ils nous donnent l'idée du blanc : cependant , il n'y a, en aucun temps, ni blancheur ni rougeur dans le porphyre, mais seulement un arrangement de parties propre à produire ces sensations dans notre Smc.

S 20. Autre expérience qui confirme visiblement que les secondes qualités ne sont point dans les objets mêmes qui en produisent les idées en nous. Prenez une amande , et la pilez dans un mortier ; sa couleur nette et blanche sera aussitôt changée en une couleur plus chargée et plus obscure , et le goût de douceur qu'elle avait sera changé en un goût fade et huileux ; or, en froissant un corps avec le pilon , quel autre changement réel peut-on y produire que celui de la contexture de scs parties ?

S 21. Les idées étant ainsi distinguées, en tant que ce sont des sensations excitées dans l’esprit , et des effets de la configuration et du mouvement des parties insensibles des corps , il est aisé d'expliquer comment la même eau peut en meme temps produire l’idée du froid par une main , et celle du chaud par l’autre , au lieu qu’il serait impossible que la même eau pût être en même temps froide et chaude , si ces deux idées étalent réellement dons l'eau 1 ; car , si nous Imaginons que la chaleur , telle qu'elle est dans nos mains, n’est autre chose qu’une certaine espèce de mouvement, produit en un certain degré dans les petits fdets des nerfs ou dauè les esprits animaux , nous pouvons comprendre com-

1 « Cela prouve tout au plus que ta chaleur n’est pas

- une qualité sensible ou une puissance de se faire sentir s tout A fait absolue, mais qu’elle est relative à des or- ■■ ganes proportionnés : far un mouvement propre dans

- la main s’y peut mêler et en altérer l’apparence ... L*U-

- nité et le nombre peuvent ne point paraître comme il

faut, car, comme Liescartes l’a déjà rapporté, un glnbe

- tour lié d’une certaine façon parait double . Il ne s'en-

- suit donc pas qne ce qui ne parait pas toujours de même " ne soit pas une qualité de l’objet et que son image ne lui

- ressemble pas .... quant à l’observation que l’on a faite " sur ce que la même eau peut paraître froide it une main " et chaude à l’autre, il demeure pourtant vrai que, lors- " que l’organe et le milieu «ont constitués comme il faut, » les mouvements internes et les idées qui les représentent « a l'Ame ressemblent aux mouvements do l'objet qui eau-

- sent la couleur, la douleur, etc. , ou , ce qui est la même “ chose, l’expriment par uu rapport assez exact, quoique « ce rapport ne nous paraisse pas distinctement , parce

- quenous ne saurions démêler rette multitude de petites « impressions, ni dans notre Ante, ni dans notre corps, s ni dans ce qui est hors de nous. -

ment il sc peut faire que la même eau produit , dans le même temps , le sentiment du chaud dans une main , et celui du froid dans l'autre : ce que la même figure ne fait jamais , ear la même figure qui a produit l’idée d’un globe, étant applbptée à une main, ne produit jamais l’idée d’un carré, étant appliquée à l’autre main ; mais , si la sensation du chaud et du froid n’est autre chose que l'augmentation ou la diminution du mouvement des petites parties de notre corps , causée par les corpuscules de quelque autre corps , il est aisé de comprendre que, si ce mouvement est plus grand dans une main que dans l’autre, et qu’on applique sur les deux mains un corps dont les petites parties soient dans un plus grand mouvement que celles d’une main , et moins agitées que les jietites parties de l'autre main , ce corps, augmentant le mouvement d'une main et diminuant celui de l'autre , causera, par ce moyen, les différentes sensations de chaleur et de froideur qui dépendent de ce different degré de mouvement.

S 22. Je viens de m’engager peut-être un peu plus que je n’avais résolu , dans des recherches physiques. Mais comme eela est nécessaire pour donner quelque idée de la nature des sensations, et pour faire concevoir distinctement la différence qu’il y n entre les qualités qui sont dans les corps , et entre les idées que les corps excitent dans l’esprit , sans quoi il serait impossible d'en discourir d’une manière intelligible , j'espère qu’on me pardonnera cette petite digression. Car il est d’une absolue nécessité , pour notre dessein , de distinguer les qualités premières et réelles qui sont toujours dans les corps, et n'en peuvent être séparées (savoir, la solidité, l'étendue , la figure , le nombre et le mouvement , ou le repos), qualités que nous apercevons toujours dans les corps , lorsque , pris A pari , ils sont assez gros pour pouvoir être discernés ; il est , dis-je , absolument nécessaire de distinguer ces sortes de qualités, d’avec celles que je nomme secondes qualités, qu'on regarde faussement comme inhérentes aux corps , et qui ne sont que des effets de différentes combinaisons de ces premières qualités lorsqu'elles agissent sans qu’on les discerne distinctement. Et par là nous pouvons parvenir à connaître , quelles idées sont, et quelles idées ne sont pas des ressemblances de quelque chose qui existe réellement dans les corps auxquels nous donnons des noms tirés do ces idées.

J 23. On distingue trois sortes de qualités dans ! tes corps.

Il s’ensuit de tout ce que nous venons de dire, qu'à bien examiner les qualités des corps on peut les distinguer en trois espèces.

Premièrement , il y a la grosseur, la figure , le nombre , la situation , et le mouvement ou le repos de leurs parties solides. Ces qualités sont dans les corps, soit que nous les y apercevions ou non ; et lorsqu'elles sont telles que nous pouums les découvrir, nous avons, par leur moyen, une idée de la chose telle qu’elle est en ellemême , comme on le voit dans les choses artificielles. Ce sont celles que je nomme qualités premières.

En second lieu , il y a dans chaque corps la puissance d’agir d'une manière particulière sur quelqu’un de nos sens, par le moyen de ses premières qualités imperceptibles , et par là de produire en nous les différentes idées des couleurs , des sons, des odeurs , des sareurs , etc. C'est ce qu’on appelle communément les qualités sensibles.

Un peut remarquer , en troisième lieu , dans chaque corps , la puissance de produire , en vertu de la constitution particulière de ses premières qualités , de tels changements dans la grosseur , la figure , la contexture , et le mou- \ ement d’un autre corps , qu’il le fasse agir sur nos sens d’une autre maniéré qu'il ne faisait nu paravant. Ainsi le soleil a la puissance de blanchir la cire , et le feu celle de rendre le plomb lluide.

Je crois que les premières de ces qualités peuvent être proprement appelées qualités réelles , originales et premières , comme il a été déjà remarqué, parce qu'elles existent dans les choses mêmes, soit qu'on les aperçoive ou non ; et c'est de leurs différentes modifications que dépendent les secondes qualités.

Pour les deux autres , ce ne sont que des puissances d’agir en différentes manières sur d'autres choses : puissances qui résultent des combinaisons différentes des premières qualités.

§ 24. Les premières qualités sont dans les

corps : les secondes sont jugées y cire et n'y

sont point : les troisièmes n'y sont pas, et

ne sont pas jugées y être.

Mais , quoique ces deux dernières sortes de qualités soient de pures puissances , qui se rapportent à d'autres corps, et qui résultent des

différentes modifications des premières qualités, cependant on en juge généralement d'une manière toute différente. Car , à l'égard des qualités de la seconde espèce, qui ne sont autre chose que la puissance de produire en nous differentes Idées par le moyen des sens , on les regarde comme des qualités qui existent réellement dans les choses qui nous causent tels et tels sentiments : mais pour celles de la troisième espèce , on les appelle de simples puissances , et on ne les regarde pas autrement. Ainsi Ira idées de chaleur ou de lumière que nous recevons du soleil , par les yeux ou par l'attouchement , sont régardées communément comme des qualités réelles qui existent dans le soleil , et qui y sont quelque chose de plus que de simples puissances. Mais lorsque nous considérons le soleil par rapport à la cire qu’il amollit ou blanchit , nous jugeons que la blancheur et la mollesse sont produites dans la cire , non comme des qualités qui existent actuellement dans le soleil , mais comme des effets de la puissance qu'il a d'amollir et de blanchir. Cependant , à bien considérer la chose, ces qualités de lumière et de chaleur, qui sont des perceptions en moi , lorsque je suis échauffé ou éclairé par le soleil , ne sont point dans le soleil d'une autre manière que les changements produits dans la cire , lorsqu'elle rat blanchie ou fondue , sont dans cet astre. Dans le soleil , les unes et les autres sont également des puissances qui dépendent de ses premières qualités, par lesquelles II rat capable, dans le premier cas , d'altérer en telle sorte la grosseur, la figure, la contexture ou le mouvement de quelques-unes des parties insensibles de mes yeux ou de mes mains, qu'il produit en moi , par ce moyen , des idées de lumière ou de chaleur ; et dans le second cas , de changer de telle manière la grosseur , la figure , la contexture et le mouvement des parties insensibles de In cire , qu'elles deviennent propres à exciter en moi les idées distinctes de blanc et de fluide.

J 24. i.a raison pourquoi les unes sont regardées communément comme des qualités réelles, et les autres comme de simples puissances , c'est apparemment parce que Ira idées que nous avons des couleurs et des sons, etc., ne contenant rien en elles-mêmes qui tienne de la grosseur, figure et mouvement des partira de quelque corps, nous ne sommes point portés à croire que ce soient des effets de ees premières qualités, qui ne paraissent point à nos sens

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