LIVRE DE LOCKE
« L'Kssm sua itontNMOUirr hvmai* , donné par un illustre Anglais, étant un des plus beaux et des plus estimés ouvrages de ce temps , fai pris la résolution d'y (Aire des remarques, parce qu'ayant assez médité depuis longtemps sur le même sujet et sur la plupart des matières qui y sont touchées , j’ai cru que ce serait une bonne occasion d'en faire paraître quelque chose , sous le titre de Nouveaux Essais sur l’entendement humain, et de procurer une entrée pins favorable A mes pensées, en les mettant en si bonne compagnie. J’ai cru aussi pouvoir profiler du travail d’autrui , noo-seulement pour diminuer le mien, mais encore pour ajouter quelque chose A ce qu’il nous a donné, ce qui est plus facile que de commencer à travailler sur nouveaux frais en tout.
- Il est vrai que je suis souvent d’un autre avis que lui ; mais , bien loiu de disconvenir pour cela du mérite de cet écrivain estimable , je lui rends justice , en faisant connaître en quoi et pourquoi je m’éloigne de son sentiment , quand je juge nécessaire d’empêclier que son autorité ne prévale sur la raison, en quelques points de conséquence. Eu effet, quoique l'auteur de l'Essai dise mille belles choses que f applaudis, nos systèmes diffèrent beaucoup. Le sien a plus de rapport A Aristote , et le mien A Platon, quoique nous nous éloignions en bien des choses l'un et l’antre de la doctrine de ces deux anciens. Il est plus populaire , et moi je sois forcé d'étre un peu plus acroamatique et plus abstrait, ce qui n’est pas un avantage A mai , surtout écrV tant dans une langue vivante....
A.V ANT-PROPOS
« Nos différends contour des objet» de quckpic linporlance. Il s'agit de savoir si l'àine en elle-même cal vide entièrement , comme de* tablettes où Ion n'a encore rien écrit ; pu si elle contient originairement les principes de plusieurs notions et doctrines que les objets externes
réveillent seulement dans les occasions [Voy. la
note page 19 de celle édition ]. D'où il naît une autre question, savoir, si toutes les vérités dépendent de l'expérience, c'est-à-dire de l'induction et des exemples, ou s'il y en a qui ont un autre fondement? Car si quelques événements peuvent être prévus avant toute épreuve qu’on en ait faite, il est manifeste que nous y contribuons en quelque chose de notre part.
« Les sens, quoique nécessaires pour toutes nos connaissances actuelles , ne sont point suflisants pour nous les donner toutes, puisque les sens ne donnent jamais que des exemples, c'est-à-dire des vérités particulières ou individuelles. Or , tous les exemples qui confirment une vérité générale, en quelque nombre qu'il» soient, ne su (lisent pas pour établir la nécessité universelle de cette même vérité ; car H ne s'ensuit pas que ce qui est arrivé, arrivera toujours de même. Par exemple , les Grecs et les Romains ont toujours remarqué qu'avant la fin de vingt-quatre heures, le jour se change en nuit, et la nuit en jour : mais on se serait trompé , si l’on avait cru que la même règle s'observe partout , puisqu'on a vu le contraire dans la Nouvelle-Zemble. Et celui-ci se tromperait encore, qui croirai! que c'est, au moins dans nos climats, une vérité nécessaire et éternelle, puisqu'on doit juger que la terre et le soleil même n’existent pas nécessairement , et qu'il y aura peut-être un temps oii ce bel astre ne sera plus , avec tout son système, au moins dans sa présente forme.
« D’où il parait que les vérités nécessaires , telles qu'on les trouve dans les mathématiques pures , et particulièrement dans l'arithmétique et la géométrie, doivent avoir des principes dont la preuve ne dépende point des exemples , ni par conséquent du témoignage des sens, quoique sans les sens on ne sc serait jamais avisé d’y penser. C’est ce qu’il faut bien distinguer , et ce qu’Kuclide a si bien compris , en montraut , par Ja raison , ce qui se voit assez par l'expérience et par les images sensibles. La logique encore, avec la métaphysique et la morale , dont l'une forme la théologie et l'autre U jurisprudence naturelles, sont pleines de telles vérités; et par conséquent leur preuve ne peut venir que des principes internes qu’on appelle innés.
* Il est vrai qu'il ne faut pas s’imaginer qu'on poisse lire ces étemelles lois de la raison , à livre ouvert, comme l’édit du préteur sc lit sur son album, sans peine et sans recherche : mais c'est assez qu’on les puisse découvrir en nous , à force d'attention , de quoi les occasions sont fournies par les sens. Le succès des expériences sert de confirmation à la raison , à peu près comme les épreuves servent dans l'arithmétique, pour mieux éviter l’erreur du calcul , quand le raisonnement est long.
« C’est aussi en quoi les connaissances des hommes et celles des bêtes sont différentes : les bêles sont purement empiriques, et ne font que se régler sur les exemples; car , autant qu’on en peut juger , elles n'arrivent jamais h former des propositions nécessaires , au lieu que les hommes sont capables de sciences démonstratives , en quoi la faculté qu’ont les bêtes de faire de» consécutions est quelque chose d'inférieur à la raison qui est dans les hommes. I^s consécutions de» bête» sont purement comme celle» des empiriques , qui prétendent que ce qui est arrivé quelquefois, arrivera encore dans un cas où ce qui les frappe est pareil , sans être pour cela capables de juger si les
même» raison» subsistent. C’est par là qu'il est aisé aux hommes d'attraper les bêles , et qu'il est si facile aux simples empiriques de faire «les faute». Les personnes devenues labiles par l'expérience n’en sont pas même exemptes, lorsqu'elles se lient trop à leur expérience passée, comme cela est arrivé à quelques-uns , dans les affaires civile» et militaires ; parce qu’oo ne considère point assez que le momie change , et que les hommes deviennent plus habile», en trouvant mille adresse» nouvelles, au lieu que les cerfs et les lièvres de ce temps ne sont pas plus rusés que ceux du temps passé. Le» consécutions des bêles ne sont qu’une ombre dfe raisonnement, c’est-à-dire ne sont qu’une connexion d'imagination et un passage d'une image, à une autre ; parce que dan» une rencontre nouvelle , qui («mit semblable à la précédente, elles s'attendent de nouveau à ce qu’elles y ont trouvé joint autrefois, nomme si les choses étaient liée» en effet , parce que leurs image» le sont dan» Ja mémoire. Il est bien vrai que la raison conseille qu’on s'attende , pour l’ordinaire , à voir arriver à l'avenir ce qui est conforme à une longue expérience du passé; mais ce n'est pas pour cela une vérité nécessaire' et infaillible , et le succès peut cesser quand oo s’y attend le moins , lorsque les raisons qui l’ont mainteou changent. Voilà pourquoi les plus sages ne s’y fient pas tant , qu’ils ne tâchent de pénétrer, s’il est possible , quchiur chose «le la raison de ce fait , pour juger quand il faudra faire des exceptions. Car la raison est seule capable d'établir de» règles sûres, et de suppléer à ce qui manque à celles «pii ne l'étaient point (en y faisant «les exception»), et enfin de trouver «les liaisons certaines dans la force «les conséquences nécessaires; ce qui donne seulement le moyen de prévoir l'événement , sans avoir besoin d'expérimenter les liaisons sensible» des image» ; à quoi les bêtes sont réduites. De sorte que ce qui justifie les principes internes des vérités nécessaires , distingue encore l’homme de la bêle.
■ Peut-être «pie notre liabile auteur ne s’éloignera pas entièrement de mon sentiment ; car , après avoir employé tout «on premier livre à rejeter le» lumières innées , prises dans un certain sens, il avoue pourtant, au commencement du second et «buis la suite , que les idées qui n'ont point leur origine dans 1a sensation, viennent de la réflexion. Or, la réflexion n'est autre chose qu’une attention à ce qui est en nous, et les sens ne nous donnent point ce qne nous portons déjà avec nous. Cela étant, peut-on nier qu'il y ait beaucoup d’inné en noos , puisque nous sommes pour ainsi dire innés à nous- mêmes . 3 Peut-on nier qu’il y ait en nous être, unité., substance, durée, changement, action , perception , plaisir, et mille autres objets do nos idées intellectuelles? Ces mêmes objets étant immédiats et toujours présents à notre entendement ( quoiqu'ils ne puissent pas être toujours aperçus, à cause do nos distractions et de nos besoin») , pourquoi s’étonner que nous disions que ces idées nous «ont innées , avec tout ce qui en dépend? Je me guis servi aussi de la comparaison d’une pierre de marbre qui a des veine* , plutol que d’une pierre de marbre tout unie, ou de» tablettes vides, c’est-àdire «le ce qui s’appelle tabula rasa , chez les philosophes : car , si l'âme ressemblait à ce» tablettes vides , les vérités seraient en nous comme la figure d’Hercnle est dans un bloc de marbre , quand il est tout à fait indifférent à recevoir ou celte figure ou queltpio autre. Mai» s’il y avait, dans la pierre, des veines qui marquassent la figure d’Ilercule préférablement à d’autres figures, cette pierre y serait plus iléterroinée, et Hercule y serait comme inné, en quelque fai; on , quoiqu’il fallût dn travail pour découvrir ces
DE LEIBNITZ
vciiics , et pour les nettoyer , eu retranchant cc qui les empêche de paraître. C’est ainsi que les idées et les vérités nous sont innées comme des inclinations, des dispositions, des liabiludes ou des virtualités naturelles , et Don pas comme des actions , quoique ces virtualités soient toujours accompagnées de quelques actions, souvent inscnsildes, qui y répondent.
• Il semble que notre habile auteur prétend qu'il n’y ait rien de virtuel eu nous , et même rien dont nous nous apercevions toujours actuellement; mais il ne peut pas prendre cela à la rigueur, autrement son sentiment serait trop paradoxe, puisque, encore que les habitudes acquises et les provisions de notre mémoire ne soient pas toujours aperçues, et même ne vienneut pas toujours à noire secours au besoin , nous nous les remettons souvent aisément dans l’esprit , à quelque occasion légère qui nous en fait souvenir, comme il ne nous faut que le commencement d'une chanson , pour nous faire ressouvenir du reste. Il limite aussi sa thèse en d'autres endroits, en disant qu'jl n'y a rien en nous dont nous ne nous soyons au moins ajierçus autrefois ; mais , outre que personne ne peut assurer , par la seule raison , jusqu'où peuvent être allées nos ajterceptions passées , que nous pouvons avoir oubliées , surtout suivant la réminiscence des platoniciens, qui, toute fabuleuse qu’elle est , u’a rien d'incompatible arec la raison toute nue ; outre cela, dis-je , pourquoi faut-il que tout nous soit acquis par les «perceptions des choses externes , cl que rien ne puisse être déterré en nous-mêmes ? Notre Ame est-elle donc seule si vide que, sans les images empruntées du dehors , elle ne soit rien ? Ce n’est pas là , je m'assure, un sentiment que notre judicieux auteur puisse approuver. Et où trouvera-t-on des tablettes qui ne soient, par elles-mêmes, quelque chose de varié? Verra-t-on jamais un plan parfaitement uni et uniforme? Pourquoi donc ne pourrions-nous pas fournir à nous-mêmes quelque objet de pensée de notre propre fonds , lorsque nous y voudrons creuser? Ainsi je suis porté à croire que, dans le fonds , son sentiment n’est pas différent du inicn , ou plulét du sentiment commun, d’autant qu’il reconnaît deux sources de nos connaissances , les sens et la réflexion.
« Je ne sais s'il sera aussi aisé d'accorder cet auteur avec nous et avec les cartésiens, lorsqu’il soutient que l'esprit ne pense pas toujours , et particulière ment qu’il est sans perception lorsqu’il dort sans avoir des songes. Il dit que , puisque les corps peuvent être sans mouvement , 1rs Ames pourront bien être aussi sans pensée. Mais ici je répoihls un peu autrement qu’on n'a coutume de faire. Car je soutiens que naturellement une substance ne saurait être sans action , et qu’il n’y a même jamais de corps sans mouvement. L’expérience est déjà en ma faveur, et on n’a qu’à consulter le livre de l'illustre M. Boyle , pour en être persuadé. Mais je crois que la raison y est encore, et c’est une des preuves que j’ai pour détruire les atomes. D'ailleurs il y a mille marques qui font juger qu’il y a , à tout moment , en nous une infinité de perceptions , mais sans «perception et sans réflexion, c’est-à-dire, des changements dans l’Ame même dont nous ne nous apercevons pas, parce que ces perceptions sont trop petites et en trop grand nombre , ou trop Hniformes , en sorte qu’elles n’ont rien d’assez distinguant à part , mais , étant jointes à d'autres , elles ne laissent pas de faire leur effet , et de se faire sentir dans l’ensemble , au moins confusément. C'est ainsi que l'habitnde fait que noos ne prenons pas garde au mouvement d’un moulin, ou à une chute d’eau, quand nous avons habité tout auprès pendant quelque temps. Ce n’est pas que ce mouvement ne frappe toujours nos organes , et
• qu’il ne se rencontre encore dans l’Ame quelque chose qui y réponde , à cause do l'harmonie de l’Ame et du corps; mais les impressions qui sont dans l’Ame et dans le corps, destituées des attraits de la nouveauté, ne sont pas assez fortes pour s’attirer notre attention et notre mémoire, qui ne s'attachent qu’à des objets plus occupants.
« Toute attention demande de la mémoire , et quand nous ne sommes point avertis pour ainsi dire de prendre garde à quelques-unes de nos propres impressions présentes, nous les laissons passer sans réflexion, et même sans les remarquer ; mais si quelqu’un nous eu avertit incontinent, et nous Tait remarquer, par exemple, quelque bruit qu’on vient d’entendre , nous nons en souvenons et nous nous apercevons d’en avoir eu tantôt quelque sentiment- Ainsi c'étaient des perceptions dont nous ne nous étions pas aperçus à l’instant même, l’aperception ne venant, dans ce cas d’avertissement , qu’après quelque intervalle tout petit qu’il soit. Pour juger encore mieux des petites perceptions que nous ne saurions distinguer dans la foule , j’ai coutume de me servir de l’exemple du mugissement, ou du bruit de la mer dont on est frappé, quand on est sur le rivage. Pour entendre ce brait comme l’on lait, U faut bien qu’on entende les parties qui composent cc tout, c'est-à-dire le bruit de chaque vague, quoique chacun de ces petits bruits ne se fasse connaître que dans l'assemblage confus de tous les autres ensemble , et qu'il no dût pas être remarqué , si cette vague qui le fait était seule. Car U faut qu'on soit un peu affecté par le mouvement de celte vague , et qu’on ail quelque perception de chacun de ces bruits quelque petits qu'ils soient; autrement on n'aurait pas celle de cent mille vagues, puisque cent mille riens ne sauraient faire quelque cliose. D'un autre oûté, on ne dort jamais si profondément qu’on n’ait quelque sentiment faible et confus; et on ne serait jamais éveillé par le plus grand bruit du monde , ai l’on n'avait quelque perception de son commencement , qui est petit , comme on ne romprait jamais une corde par le plus grand effort du monde , si elle n'était tendue et allongée un peu , par de moindres efforts , quoique cette petite extension qu'ils produisent ne paraisse pas.
« Ces petites perceptions sont donc de plus grande efficacité qu’on ne pense. Ce sont elles qui forment ce je ne sais quoi, ces goûts, ces images des qualités des sens, claires dans l’assemblage, mais confuses dans les parties; ces impressions que les corps qui nous environnent fout sur nons, et qui enveloppent l'infini; cette liaison que chaque être a avec tout le reste de l’univers. On peut même dire qu’en conséquence de ces petites perceptions, le présent est plein de l’avenir , et chargé du passé , que tout est conspirant (a-ju-meux. irarrr*) , ‘comme disait Hippocrate, et que , dans la moindre des substances , des yeux aussi perçants que ceux de Dieu pourraient lire toute la suite des choses de l'univers :
Qu* siot, que fuerlnt, qiur mot ventura tmhantur
« Ces perceptions insensibles marquent encore et constituent le même individu , qui est caractérisé par les traces qu’elles conservent des étals précédents de cet individu , en en faisant la connexion avec son état présent ; <4 elles peuvent être connues par un esprit supérieur, quand même cet individu ne les sentirait pas, c’est-à-dire, lorsque le souvenir exprès n’y serait plus. Elles donnent même le moyen de retrouver le souvenir, au besoin , par des développements périodiques qui peuvent arriver un jour. C’csl pour cela que la mort ue saurait être qu'un sommeil , et même ne saurait en demeurer un , les perceptions cessant
AVANT-PROPOS
seulement d'être assez distinguées, et se réduisant, dans les animaux , à un état de confusion qui suspend Taperccption , mais qui ne saurait demeurer toujours. C'est aussi par les perceptions insensibles que j'explique cette admirable iiarmonie préétablie de l'Ame et du corps , et même de toutes les monades ou substances simples , qui supplée au système insoutenable de l’iniluence des uns sur les autres , et qui , au jugement de l'auteur du plus beau des dictionnaires, exalte la grandeur des perfections divines au delà de ce qu'on a jamais conçu.
■ Après cela , je dois ajouter encore que ce sont ces petites perceptions qui nous déterminent , en bien des rencontres , sans qu’on y pense , et qui trompent le vulgaire par l’apparence d’une indifférence d'équilibre, comme si nous étions parfaitement indifférents, quand il s’agit, par exemple , de tourner A droite ou à gauche. U n'est pas nécessaire que je fasse aussi remarquer ici , comme je 4’ai fait dans le livre même , qu’elle* causent cette inquiétude qui consiste , ainsi que je le fais voir , en quelque chose qui ne diffère de la douleur , que comme le petit diffère du grand, et qui néanmoins fait souvent notre désir et même notre plaisir , en lui donnant comme un sel qui pique. Ce sont les même» parties insensibles de nos perceptions sensibles qui font qu’il y a un rapport entre ces perceptions des couleurs, des chaleurs, et autres qualités sensibles , et entre les mouvements qui y répondent dans les corps : au lieu que les cartésiens avec notre auteur , tout pénétrant qu'il est, conçoivent le» perceptions que nous avons de ces qualités comme arbitraires, c’est-à-dire, comme si Dieu les avait données à l’Ame suivant son bon plaisir , sans avoir égard h aucun rapport essentiel entre les perceptions et leurs objets. Sentiment qui me surprend , et me parait peu digne de la sagesse de l’auteur des choses , qui ne fait rien sans harmonie et sans raison. En un mot , les perceptions insensibles sont d'un nnssi grand usage dans la pneumatique , que les corpuscules dans la physique ; et U est aussi déraisonnable de rejeter les unes que les autres , sous prétexte qu'elles sont hors de la portée de nos sens.
« Rien ne se fait tout d’on coup ; et c’est une de mes grandes maximes , et des plus vérifiées , que la nature ne fait jamais de sauts. J’appelais cela la loi de continuité , lorsque j’en parlais autrefois dans les Nouvelles de la république des lettres ; et l’usage de celte loi est très-considérable dans la physique. Elle porte que, dans les degrés comme dans les parties, on passe toujours du petit au grand , ou réciproquement , par le médiocre ; et que jamais un mouvement ne naît Immédiatement du repos , ni ne s’y réduit que par un mouvement plus petit , de même qu’on n’acliève jamais de parcourir aucune ligne ou longueur, avant que d’avoir achevé une ligne plus petite, quoique jusqu'ici ceux qui ont donné le* lois du mouvement, n'aient point observé cette loi, croyant qu’un corps peut recevoir, en un moment, un mouvement contraire au précédent. Tout cela fait bien juger que les perceptions remarquables viennent, par degrés, de celle* qui sont trop petites pour être remarquées. En juger autrement, c’est peu connaître l’immense subtilité «les choses qui enveloppe toujours et partout un infini actuel.
« J*ai remarqué aussi qu'en vertu des variations insensibles, deux choses individuelles ne sauraient être parfaitement semblables, et qu'elle* doivent toujours différer plus qu’en nombre (numéro, comme on parle dans l’école), ce qui détruit les tablettes vides de l’âme, une âme sans pensée, une substance sans action, le vide de
l’espace, les atome», cl même des parcelles non actuellement divisées dans la matière, Tuniformité entière dans une partie du temps , du lieu ou de !a matière, les globe* parfaits du second élément nés des cube» parfaits originaires ; et mille autres notions des philosophes , qui viennent de leurs notions incomplètes que la nature des choses ne souffre point, et que notre ignorance et le peu d’attention que nous donnons à ce qui est insensible font passer, mais qu’on ne saurait rendre tolérables, à moins qu’on ne (les borne à des abstractions de l’esprit, qui proteste de ne point nier ce qu’il met à quartier , et qu’il juge ne devoir point entrer dan* quelque considération présente. Autrement , si on l’entendait tout de bon , savoir que les choses dont on ne s'aperçoit pas, ne sont point dans l'âme ou dans le corps, on manquerait en philosophie, comme en politique, en négligeant le* progrès insensibles (tè |uxp6v) ; au lieu qu’une abstraction n’est pas une erreur, pourvu qu'on sache que ce qu’on dissimule y est C’est ainsi que les mathématiciens en usent , quand ils parlent des lignes parfaites, des mouvements uniformes, et d’autres effets réglés, quoique la matière ( c’està-dire le mélange des effets de l'infini qui nous environne) fasse toujours quelque exception. Pour distinguer les considérations, pour réduire les effets aux raisons, autant qu’il nous est possible, et pour en prévoir quelques suite* , on procède ainsi ; car plus on est attentif à ne rien négliger des considérations que nous pouvons régler , plus la pratique répond à la théorie. Mais il n'appartient qu’à la suprême raison, à qui rien n’échappe, de comprendre distinctement tout l’infini , toutes les raisons et toutes le* suites. Tout ce que nous pouvons sur les infinités, c’est de le* connaître confusément, et de savoir au moins distinctement qu’elles y sont. Autrement nous jugerions fort mal de la beauté et de la grandeur de Tunivers, comme aussi nous ne saurions avoir une bonne physique qui explique la nature des choses en générai , et encore moins une bonne pneumatique qui comprenne la connaissance de Dieu , des âmes et des substances simples en général. •
« Cette connaissance des perceptions insensibles sert auSsl à expliquer pourquoi et comment deux âmes humaines, on deux choses d’une même espèce , ne sortent jamais parfaitement semblables des main» du Créateur, et ont toujours chacune son rapport originaire aux point» de vue qu'elles auront dan» l’univers. Mais c’est ce qui suit déjà de ce que j’avais remarqué de deux individus ; savoir, que leur différence est toujours plus que numérique.
u U y a encore un autre point de conséquence où je suis obligé de m’éloigner non-seulement de» sentiments de notre auteur, mais aussi de ceux de la plùp&rt de* modernes ; c'est que je crois , avec la plupart de* anciens, que tous le* génie*, toute* les âmes, toutes les substances simples créées sont toujours jointe* à un corps , et qu’il n’y a jamais des âme» qui en soient entièrement séparées. J’en al des raisons a priori : mais on trouvera encore qu’il y a cela d’avantageux dans ce dogme , qu’il résout toutes les difficultés philosophiques sur l'état de* âmes, sur leur conservation perpétuelle, sur leur immortalité et sur leur opération ; la différence d’un de leurs états à l’autre n’étant ou n’ayant jamais été que du plus au moins sensible, du plus au moins parfait, ou vice versd, ce qui rend leur état passé ou à venir aussi explicable que celui du présent. On sent assez, en faisant un peu de réflexion, que cela est raisonnable, et qu’un saut d'un état à un autre infiniment différent,
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ne saurait être naturel. Je m'étonne qu'eu quittant la nature sans sujet , les écoles aient voulu s'enfoncer exprès dan» de» difficulté» très-grande», et fournir matière au» triomphe» apparents de» esprit» fort», dont toutes les raisons tombent tout d'un coup par cette explication des choses , où il n'y a pas plus de difficulté à concevoir la conservation de» âmes (ou plutôt , suivant moi , de l’animal) que celle qu'il y a dans le changement de la chenille en papillon , et dans la conservation de la pensée dan» le sommeil, auquel Jésus-Christ a divinemeut bien comparé la mort. Aussi ai-je déjà dit qu'aucun sommeil ne saurait durer toujours; et il durera moins, ou presque point du tout, aux âmes raisonnables qui sont toujours destinées à conserver la souvenance et le personnage qui leur a été donné dans la cité de Dieu , et cela pour être mieux susceptibles des récompenses et des châtiment». J’ajoute encore qu'ancnn dérangement des organe» visibles n'est capable de porter les choses à une entière confusion dans l'animal, ou de détruire tous les organes, et de priver l’Ame de tout son corps organique et des restes ineffaçables de toutes jles traces précédentes. Mais la facilité qu’on a eue de quitter l'ancienne doctrine des corps subtils joints aux anges (qu’on confondait avec U corporalité des ange» mêmes) , et l’introduction des prétendues intelligences séparées dans les créatures, à quoi celles qui font rouler les deux d'Aristote ont beaucoup contribué ; et enfin l'opinion mal entendue où l’on a été , qu’on ne pouvait conserver les âmes des bêtes sans tomber dans la métempsycose, ont fait, à mon avis, qu’on a négligé la manière naturelle d'expliquer ta conservation de l’âme. Ce qui a fait bien du tort à la religion naturelle, et a fait croire à plusieurs que noire immortalité n’était qu’une grâce miraculeuse de Dieu , dont encore notre célèbre auteur parle avec quelque doute. Mais il serait à souhaiter que tous ceux qui sont de ce sentiment en eussent parlé aussi sagement et avec autant de bonne foi que lui ; car il est à craindre que plusieurs de ceux qui parient de l'immortalité par grâce, ne le fassent que pour sauver les apparence», et approcher, dans le fond, de ces Averroistes et de quelques mauvais Quiétistes qui s’imaginent une absorption et réunion de l'âme à l'Océan de ta Divinité, notion dont peut-être mon système seul fait bien voir l’Unpoftsibiiité.
« 11 semble aussi que nous différons encore , par rapport à la matière, en ce que l’auteur juge que le vide est nécessaire pour le mouvement , parce qu'il croit que le» petites partie» de la matière sont roides. J’avoue que si la matière était composée de telles parties, le mouvement dans le plein serait impossible, comme si une chambre était pleine d’une quantité de petits cailloux, sansqn’il y eût la moindre place vide. Mais on n’accorde point cette supposition dont il ne parait pas aussi qu'il y ait aucune raison ; quoique cet habile auteur aille jusqu'à croire que la roideur ou la cohésion des peliles parties fait l'essence du corps. H faut plutôt concevoir l'espace comme plein d’une matière originairement fluide , susceptible de toutes les divisions , et assujettie même actuellement à des divisions et subdivisions à l'infini ; mai» avec cette différence pourtant , qu’elle est divisible et divisée inégalement en différent» endroits, à cause des mouvements qui y sont déjà plus ou moins conspirants ; ce qui fait qu'elle a partout un degré de roideur aussi bien que de fluidité, et qn'il n’y a aucun corps qui soit dur ou fluide au suprême degré, c’est-à-dire, qu’on n'y trouve aucun atome d’une dureté insurmontable, ni aucune masse entièrement indifférente à la division. Aussi l’or-
dre de la nature, et particulièrement la -loi de la continuité , détruit également l'un et l’autre.
« J'ai fait voir aussi que la cohésion , qui ne serait pas elle-même l’effet de l'impulsion ou du mouvement , causerait une traction prise à la rigueur. Car, s’il y avait un corps originairement roide, par exemple un atome dT.picure , qui aurait une partie avancée en forme de crochet (puisqu’on peut se figurer des atomes de toute sorte de figures) , ce crochet poussé tirerait avec lui le reste de cet atome, c’est-à-dire la partie qu'on ne pousse point , et qui ne tombe point dans la ligne de l’impulsion. Cependant notre habile auteur est lui-même contre ces tractions philosophiques, telles qu’on les attribuait autrefois à la crainte du vide ; et U les réduit aux impulsioas , soutenant, avec les modernes, qu’une partie de la matière n'opère immédiatement sur l'autre qu’en la poussant de près ; en quoi je crois qu’il» ont raison , parce qu’autrenient il n'y a rien d’intelligible dans l’opération.
« 11 faut pourtant que je ne dissimule point d’avoir remarqué une manière de rétractation de notre excellent auteur sur ce sujet , et je ne saurais m’empêcher de louer en cela sa modeste sincérité , autant que j'ai admiré son génie pénétrant en d’autres occasions. C’est dans la réponse à la seconde lettre de feu M. l'évêque de Worcesler, imprimée en 1099, où , pour justifier le sentiment qu’il avait soutenu contre ce savant prélat, savoir que la matière pourrait penser, il dit entre autres choses : h J'avoue que j’ai dit » (liv. 2 de l’Æsiai concernant l'Entendement, chap. 8, § 1 1) « que le corps opère par impulsion et non * autrement. Aussi était-ce mon sentiment quand je l’é- « cri vis , et encore présentement je ne saurais concevoir « une autre manière d’agir. Mais depuis j’ai été convaincu » par le livre incomparable du judicieux M. Newton , qu’U « y a trop de présomption de vouloir limiter la puissance « de Dieu par nos conceptions bornées. La gravitation do « la matière vers la matière, par des voies qui me sont « inconcevable» , est non -seulement mie démonstration « que Dieu peut, quand bon lui semble, mettre dans le» « corps des puissances et manière» d’agir qui sont au -des- « sus de ce qui peut être dérivé de noire idée du corps , « ou expliqué par ce que nous connaissons de la matière ; « mais c’est encore une preuve incontestable qu’U l’a lait « effectivement. C’est pourquoi j’aurai soin que, dans ia « prochaine édition de mon livre , ce passage soit re- « dressé- » Je trouve que dans la version française de ce livre, faite sans doate sur les dernières édition», on i'a mis ainsi dons ce $ II- « 11 est visible, au moins autant •• que nous pouvons le concevoir , que c'est par impul- •< sion , et non autrement , que les corps agissent les uns « sur les autre» , car il nous est impossible de comprendre « que le corps puisse agir sur ce qu’il ne touche pas , ce »qui%t autant que d'imaginer qu'il puisse agir où il « n'est pas. »
« Je ne puis que louer cette piété modesle de notre célèbre auteur, qui reconnaît que Dieu peut faire au delà de ce que nous pouvons entendre ; et qu’aioai il peut y avoir «les mystère» inconcevable» dans les articles de la foi. Mais je ne vondrais pas qu’on fût obligé de recourir aux miracles dans le cours ordinaire de la nature, et d'admettre des puissances et opérations absolument inexplicable». Autrement, à la faveur de ce que Dieu peut faire, on donnera trop de licence aux mauvais philosophes, et en admettant ces vertus centripètes ou ces attractions immédiates de loin , sans qu’il soit possible de les rendre intelligibles , je ne vois pas ce qui empêcherait nos scolastiques de dire que tout sc fait simplement par les fa-
igitized
AVANT-PROPOS
cultes, el d** soutenir leurs espèces intentionnelle# qui vont des objets jusqu’à nous, et trouvent moyen d’entrer jusque dans nos âmes. Si ceia va bien ,
OrtmU jam fient, fier! quae poste ncçnbam
De sorte qu’il me semble que notre auteur, tout judicieux qu’il est, va id un peu trop d’une extrémité à l’autre. U fàit le difficile sur les opérations des dmes , quand il s'agit seulement d’admettre ce qui n’est point sensible, et le voilà qui donne aux corps ce qui n’est pas même intelligible; leur accordant des puissances et des actions qui {tassent tout ce qu’à mon avis un esprit créé saurait fairç el entendre, puisqu’il leur accorde l'attraction, et même à de grandes distances , sans se borner à aucune sphère d'activité; et cela, pour soutenir un sentiment qui n’est pas moins inexplicable , savoir la possibilité de la pensée delà matière dans l'ordre naturel.
« La question qu'il agile avec le célèbre prélat qui l’avait attaqué, *ost si la matière peut penser; et comme c'e#t tin |>oint important , même pour le présent ouvrage , je ne puis me dispenser d’y entrer un peu , et de prendre connaissance de leur contestation. J’en représenterai la substance sur ce sujet , et prendrai la liberté de dire ce que j'en pense. Feu M. l’évêque de Worocster , appréhendant (mais sans en avoir grand sujet , à mon avis) que la doctrine des idées de notre auteur ne fût sujette à quelques abus préjudiciables à la foi clirétienne, entreprit d’en examiner quelques endroits dans sa Défense de la doctrine de la Trinité; et ayant rendu justice à cet excellent écrivain , en reconnaissant qu’il juge l’existence de l’esprit aussi certaine que celle du corps , quoique l’une de ces substances soit aussi peu connue que l’autre , il demande comment la réflexion nous peut assurer de l’existence de l’esprit , si Dieu peut donner à la matière la faculté de penser, suivant le sentiment de notre auteur (lit. 4, chip. 3), puisque ainsi la voie des idées , qui doit servir à discuter ce qui peut convenir à l’âme ou au corps , deviendrait inutile, au lieu qu’il était dit dans le livre 2 de fffwfli sur V Entendement { chap. 23, § 16, 27, M), qoe le# opérations de l'âme nous fournissent l'idée de l’esprit; et que l'entendement, avec la volonté, nous rend cette idée aussi intelligible que la nature du corps nous est rendue intelligible par la solidité et par l'impulsion. Voici comment notre auteur y répond dans sa première lettre : " Je crois àvoir prouvé qu’il y a une substance spirituelle » en nous, car nous expérimentons en nous la pensée; or •• cette action ou ce mode ne saurait être l’objet de l’idée <• d’une chose subsistante do soi ; et, par conséquent , ce " mode a besoin d’un support ou sujet d’inhésion, et « l’idée de ce support fait ce que nous appelon» subs- " tance... Car, puisque l'idée générale de la substance est
• partout .la môme , il s’ensuit que la modification qui « s’appelle pensée ou pouroir de penser, y étant jointe, « cela fait un esprit, sans qu’on ait besoin de considérer « quelle autre modification il a encore, c’est-à-dire, s’il a « de la solidité ou non; el de l’autre côté, la substance , " qu' a 1* modification qu’on appelle solidité, sera mam tière , soit que la pensée y soit jointe ou non. Mais , si
- par une substance spirituelle vous entendez une subs- *• tance immatérielle , j’avoue de n’avoir point prouvé qu’il « y en ait nous, et qu’on ne peut point le prouver dé- « monstrati veinent sur mes principes; quoique ce que j’ai
- dit sur les systèmes de la matière (liv. 4, cliap. 10, $ J6),
• en démontrant que Dieu est immatériel, rende probable’
« au suprême degré que la substance qui pense en nous «est immatérielle... cependant j'ai montré (ajoute l’an- « teur) que les grands buts de la religion et de la morale
* sont assurés par l'immortalité de l'âme, Bans qu’il soit » besoin de supposer son immatérialité. »
« Le savant Évêque, dans sa réponse à cette lettre, pour faire voir que notre auteur a été d’un autre sentiment, lorsqu’il écrivait son second livre de l’Essai, en allègue ce passage pris du même livre (chap. 23, $ 15), où il est dit : « que par les idée# simple# que nous avons déduites «des opérations de notre esprit, nous pouvons former « l'idée complexe d’un esprit, et que, mettant ensemble « les Idée# de pensée, de perception , de liberté et de puis- « #ance de mouvoir noire corps, nous avons une notion « aussi claire des substance# immatérielles que des maté- « rieilcs. » U allègue d'autres passages encore pour faire voir que fauteur opposait l'esprit au corps , et dit que le but de la religion et de la morale est mieux assuré , en prouvant que l'âme est immortelle par sa nature, c’està-dire immatérielle. 11 allègue encore ce passage : • que « toutes les idées que nous avons des espèces particulières <> et distinctes de# substances , ne sont autre chose que
• différentes combinaisons d'idées simples ; » et qu’ainsi fauteur a cru que l’idée de penser et de vouloir donnait une autre substance, différente de celle que donne l’idée de la solidité et de l'impulsion ; et qu 'enfin il donne à entendre (§17) que ces idées constituent le corps opposé à l’esprit.
« M. de WORtttef pouvait ajouter que de ce que Vidée générale de substance e#t dan» le corps et dan# l’esprit , il ne s’ensuit pas qae leurs différence# soient des modifications d’une même chose, comme notre auteur vient de le dire dans l’endroit que j’ai rapporté de sa première lettre. Il faut bien distinguer entre modification# et attributs. Les faculté# d’avoir de la perception et d’agir, l’étendue, la solidité, sont des attributs ou des prédicats perpétuels et principaux ; mais la pensée, l'impétuosité, les figures , les mouvements sont de# modification» de ce# attributs. De plus , on doit distinguer entre genre physique , ou plutôt réel , et genre logique ou idéal. Les chose» qui sont d'un même genre physique ou qui sont homogènes, sont d'une même matière , pour ainsi dire , et peuvent souvent être changées l’une dam l’autre, par le changement de la modification, comme les cercles et les carrés. Mais deux choses hétérogènes peuvent avoir un genre logique commun, et alors leurs différences ne sont pas des simples modifications accidentelles d'un même sujet ou d’une même matière, métaphysique ou physique. Ainsi le temps et l’espace sont des choses fort hétérogènes ; et on aurait tort de s’imaginer je ne sais quel sujet réel commun, qui n’eût que la quantité continue en généra] , et dont le# modifications fissent provenir le temps ou l’espace. Cependant leur genre logique commun est la quantité continue. Quelqu’un se moquera peut-être de ces distinctions des philosoplies de deux genre#, l'un logique seulement, l'autre encore réel ; et de deux matière#, l’une physique, qui est celle des corps, l’autre métaphysique seulement ou générale , comme si quelqu’un disait que deux parties de l’espace sont d'une même matière, ou que deux heures sont aussi entre elle# d’une même matière. Cependant ces distinctions ne sont pas seulement des termes, mais de# choses mêmes, et semblent venir, bien à propos ici , où leur confusion a fait naître une fausse, conséquence. Ces deux genres ont une notion commune, el celle du genre réel est commune aux deux matières; de sorte que leur généalogie sera telle ;
DE LEIBNITZ
Loqlqu» sealMKat , târU par de* dyffcrtncts almplM.
IM. dont le* dur# [ Mftafkf^uà Midraal. où rence» *oot des »o- J u ? » tomogéaHU.
dtArahoni, e cil-S- . phiiique , où U 7 a ont dire matière. f uu»«f homogène solide.
n je n’ai pas vu la seconde lettre de l’auteur à l'Évêque. La réponse que ce prélat y fait ne touche guère au point qui regarde la pensée de la matière. Mais , dans sa réplique à cette seconde réponse, notre auteur y revient à peu près en ces termes : « Dieu ajoute à l’essence de la «matière les qualités et perfections qui lui plaisent; le « mouvement simple dans quelques parties, mais dans « les plantes la végétation , et dans les animaux le senti- « ment. Ceux qui en demeurent d’accord jusqu’ici, se « récrient aussitôt qu’on fait encore un pas, pour dire que « Dieu peut donner à la matière, pensée, raison, volonté, « comme si cela détruisait l’essence de la matière. Mais, « pour le prouver, ils allèguent que la pensée ou raison « n’est pas renfermée dans l’essence de la matière ; ce qui « ne fait rien , puisque le mouvement et la vie n’y sont « pas renfermés non plus. Ils allèguent aussi qu’on ne « saurait concevoir que la matière pense. Mais notre cou* « ception n’est pas la mesnre du pouvoir de Dieu. » Après cela, il rite l’exemple de l’attraction de la matière, p. 90, mais surtout, page 408, où il parle de la gravitation de la matière vers la matière, attribuée à M. Newton, dans les termes que j’ai cités ci-dessus, avouant qu’on n’en saurait jamais concevoir le comment. Ce qui est, en effet, retourner aux qualités occultes ou, qui plus est, inexplicables. Il ajoute que rien n’est plus propre à favoriser les sceptiques que de nier ce qu’on n’entend point ; et qu’on ne conçoit pas même comment l’âme pense. 11 veut que le* deux substances, la matérielle et l’immatérielle, pouvant être conçues dans leur essence nue sans aucune activité, il dépende de Dieu de donner à l’une et à l’autre la puissance de penser ; et on veut se prévaloir de l’aveu de l’adversaire qui avait accordé le sentiment aux bêtes , mais qui ne leur accorderait, pas quelque substance immatérielle. On prétend que la liberté, la conscio«ité et la puissance de faire des abstractions peuvent être données à la matière, mais non pas comme matière, mais comme enrichie par une putssance divine. Enfin , on rapporte la remarque d’un voyageur aussi considérable etjudicieuxquel’estM. de la Loubère, que les païens de-l’Orient connaissent l'immortalité de l’âme, sans en pouvoir comprendre l’immatérialité.
« Sur tout cela , je remarquerai , avant de venir à l'explication de mon opinion, qu’il est sûr que la matière est aussi peu capable de produire machinalement du sentiment , que de produire de la raison , comme notre auteur en demeure d’acoord; qu’à la vérité je reconnais qu’il n’est pas permis de nier ce qu'on n'entend pas, mais j’ajoute qu'on a droit de nier (au moins dans l’ordre naturel) ce qui absolument n’est point intelligible ni explicable. Je soutiens aussi que tes substances matérielles ou immatérielles ne sauraient être conçues dans lenr mena* nue sans activité ; que l’activité est de l’essence de la substance en général ; et qu’enfin la conception des créatures n’est pas la mesure du pouvoir de Dieu, mais que leur ronceptivité, ou force de concevoir, est la mesure du pouvoir de la nature, tout ce qui est conforme à l’ordre naturel pouvant être conçu ou entendu par quelque créature.
« Ceux qui concevront mon système, jugeront que je ne «aurais me conformer en tout avec l'un ou l’autre de ces deux excellents auteurs, dont la contestation cependant
est fort instructive. Mais, pour m'expliquer distinctement, il faut considérer avant toutes choses, que les modifications qui peuvent venir naturellement ou sans miracle, à un même sujet, y doivent venir des limitations ou variations d'un genre réel, ou d’une nature originaire constante et absolue ; car c’est ainsi qu’on distingue chez les philosophes les modes d’un être absolu de cet être même, comme l’on sait qne la grandeur, la figure et le mouvement sont manifestement des limitations et des variations de la nature corporelle. Il est clair comment une étendue bornée donne des figures, et que le changement qui s’y fait n’est autre cliose que le mouvement ; ét toutes les fois qu'on trouve quelque qualité dans un sujet, on doit croire que, si on entendait 1a nature de ce sujet et de cette qualité , on concevrait comment celte qualité peut en résulter. Ainsi , dans l’ordre de la nature (les miracles mis à part) , il n’est pas arbitraire à Dieu de donner indifféremment aux substances telles ou telles qualités; et il ne leur en donnera jamais que celles qui leur seront naturelles , c'est-à-dire qui pourront être dérivées de leur nature, comme des modifications explicables. Ainsi, on peut juger que la matière n’aura pas naturellement l’attraction mentionnée ci-dessus, et n’ira pas d’eüe-même en ligne courbe, parce qu’il n’est pas possible de concevoir comment cela s’y fait, c’est-à-dire, de l'expliquer mécaniquement ; au lieu que ce qui est naturel doit pouvoir devenir concevable distinctement, si l’on était admis dans les secrets des choses. Cette distinction , entre ce qai est naturel et explicable et ce qui est inexplicable et miraculeux, lève toutes les difficultés. En la rejetant, on soutiendrait quelque cliose de pis que les qualités occultes, et on renoncerait en cela à la philosophie eLà la raison, en ouvrant des asiles à l’ignorance et à la paresse, par un système sourd qui admet non-seulement qu’il y a des qualités que nous n’entendons pas (dont il n’y en a que trop), mais aussi qu’il y en a que le plus grand esprit, si Dieu lui donnait toute l’ouverture possible, ne pourrait pas comprendre, c'est-à-dire, qui seraient ou miraculeuses, ou sans rime et sans raison : et cela même serait sans rime et sans raison, que Dieu fft des miracles ordinairement; de sorte que cette hypothèse fainéante détruirait également notre philosophie qui cherche les raisons et la divine sagesse qui le* fournit.
« Pour ce qui est maintenant de la pensée, il est sûr, et l’auteur le reconnaît plus d'une fois, qu’elle ne saurait être une modification intelligible de la matière, c’est-à-dire, que l’être sentant ou pensant n’est pas une chose machinale, comme une montre ou un moulin; en sorte qu'on pourrait concevoir des grandeurs, figures et mouvements, dont la conjonction machinale pùt produire quelque chose dç pensant, et même de sentant, dans une masse où il n’y eût rien de tel, qui cesserait aussi de même par le dérèglement de cette machine. Ce n’est donc pas une chose naturelle à b matière de sentir et de penser, et cela ne peut arriver chez elle que de deux façons, dont l’une sera que Dieu y joigne une substance à laquelle fi soit naturel de penser, et l’autre que Dieu y mette la pensée par miracle. En ceh donc je suis entièrement du sentiment des cartésiens, excepté que je l’étends jusqu’aux bêtes, et que je crois qu’elles ont du sentiment et des âmes Immatérielles (à proprement parler), et aussi peü périssables qne les atomes le sont chez Démocrite ou Gassendi ; au lieu que le* cartésiens, embarrassés sans sujet des âmes des bêtes, et ne sachant ce qu’ils en doivent blre si elles se conservent (faute de s’aviser de U conservation de l’animal réduit en petit), ont été forcés de refbser même le sentiment aux bêtes, contre toutes les apparences et contre le