AVANT-PROPOS DE LEIBNITZ
jugement du genre humain. Maie ai quelqu’un disait que Dieu au moins peut ajouter la faculté de penser à la machine préparée, je répondrais que si cela se faisait, et si Dieu ajoutait cette faculté à la matière, sans y verser en même temps une substance qui fût le sujet de l'inhésion de cette même faculté (comme je le conçois^, c'est-à-dire, sans y ajouter une âme immatérielle, il faudrait que la matière eût été exaltée miraculeusement pour recevoir une puissance dont eJle n’est pas capable naturellement. Quelques scolastiques ont prétendu quelque cImmu* d’approchant, savoir : que Dieu exalte le feu jusqu’à lui donner la force de brûler immédiatement les esprits séparés des corps , ce qui serait un miracle tout pur. C’est assez qu'on ne puisse soutenir que la matière pense, sans y mettre une âme impérissable, ou bien un miracle; et qu'ai nsi l'immatérialité de nos âmes suit de ce qui est naturel , puisqu’on ne saurait soutenir leur extinction que par un miracle, soit en exaltant la matière, soit en anéantissant l'âme. Car nous savons bien que la puissance da Dieu pourrait rendre nos âmes mortelles , tout immatérielles (ou immortelles par la nature seule) qu'elles puissent être, puisqu’il les peut anéantir.
« Or, celte vérité de l'immatérialité de l’âme est sans doute de conséquence. Car il est infiniment plus avantageux à la religion et à la morale, surtout dans les temps où nous sommes , de montrer que les âmes sont immortelles naturellement, et que ce serait un miracle si elles ne l’étaient pas, que de soutenir que nos âmes doivent mourir naturellement, mais que c’est en vertu d’une grâce miraculeuse , fondée dans 1a seule promesse de Dieu , qu'elles ne meurent pas. Aussi sait-on depuis longtemps que ceux qui ont voulu détruire la religion natu-
relle, et réduire tout à la révélée, comme si la raison ne nous enseignait rien Là-dessus, ont passé pour suspects ; et ce n’est pas toujours sans raison. Mais notre auteur n’est pas de ce nombre. Il soutient la démonstration de l'existence de Dieu, et il attribue à l’immatérialité do l’Ame une probabilité dans le suprême degré, qui pourra passer par conséquent pour une certitude morale ; de sorte que je crois que, ayant autant de sincérité que de pénétration , il pourrait bien s'accommoder de la doctrine que je viens d'exposer , et qui est fondamentale dans toute la philosophie raisonnable- Autrement , je ne vois lias comment on pourrait s'empêcher de retomber dans la philosophie ou fanatique (telle que la philosophie mosaïque de Fludd, qui sauve tous les phénomènes en les attribuant à Dieu immédiatement, et par miracle), ou barbare , comme celle de certains philosophes et médecins du temps passé , qui se ressentait encore de la barbarie de leur siècle , et qu’aujourd'hui on méprise avec raison , qui sauvaient les apparences en forgeant tout exprès des qualités occultes , ou facultés qu’on s’imaginait semblables à des petits démons ou lutins capables de faire sans façon tout ce qu'on demande ; comme si les montres de poche marquaient les heures par une certaine faculté horodeic tique, sans avoir besoin de roues , ou comme si les moulins brisaient les grains par une faculté fractive, sans avoir besoin de rien qui ressemblât aux meules. Pour ce qui est de la difficulté «pie plusieurs peuples ont eue de concevoir une substance immatérielle , elle cessera aisément (au moins en lionne partie) quand on ne demandera pas des substances séparées de la matière, comme en effet je ne crois pas qu’il y en ait jamais naturellement parmi les créatures. »
INTRODUCTION
$ l . Combien il est agréable et utile de connaître l'Entendement humain.
Puisque V Entendement élève l’homme audessus de tous les êtres sensibles, et lui donne cette supériorité et cette espèce d'empire qu’il a sur eux, c’est, sans doute, un sujet qui, par son excellence, mérite bien que nous nous appliquions à le connaître autant que nous en sommes capables. L'Entendement , semblable à l'œil, nous fait voir et comprendre toutes les autres choses , mais il ne s’aperçoit pas lui-même. C’est pourquoi, il faut de l’art et des soins pour le placer à une certaine distance , et faire en sorte qu’il devienne l’objet de ses propres contemplations. Mais, quelque difficulté qu’il y ait à trouver le moyen d’entrer dans cette recherche, et quelle que soit la chose qui nous cache si fort è nous-mêmes, je suis assuré néanmoins que tout ce que cet examen peut répandre de
lumière dans notre esprit , tout ce que nous pourrons acquérir par là de connaissance sur notre entendement , nous donnera non - seulement beaucoup de plaisir , mais nous sera d’une grande utilité pour nous conduire dans la recherche de plusieurs autres choses.
§ a. Dessein de cet ouvrage.
Dans le dessein que j’ai formé d’examiner la certitude et l’étendue des connaissances humaines, aussi bien que les fondements et les degrés de croyance, d’opinion et d’assentiment qu’on peut avoir par rapport aux différents sujets qui se présentent à notre esprit , je ne m’engagerai point à considérer, en physicien , la nature de l’âme ; A voir ce qui en constitue l’essence ; quels mouvements doivent s'exciter dans nos esprits animaux , ou quels changements doivent arriver dans notre corps , pour produire , au moyen de nos organes , certaines
INTRODUCTION'
sensations on certaines idées dans notre entendement ; et si quelques-unes de ces idées , ou tontes ensemble , dépendent , dans leur principe, de la matière on non. Quelque curieuses et instructives que soient ces spéculations, je les éviterai, comme ne pouvant pas me conduire directement au but que je me propose. Il suffira, pour le dessein que J’ai présentement en vue , d’examiner les facultés de connaître qui se rencontrent dans l’homme , en tant qu’elles s’exercent sur les objets qui se présentent à elles : et je crois que je n’aurai pas tout à fait perdu mon temps & méditer sur cette matière, si, à l’aide d'une méthode claire et, pour ainsi dire , historique , je puis faire voir par quels moyens notre entendement vient à se former les idées qu’il a des choses , et que je puisse fournir quelque moyen d’apprécier la certitude de nos connaissances , et les fondements des opinions qu'on voit régner parmi les hommes : opinions si différentes , si opposées , si directement contradictoires , et qu'on soutient pourtant dans tel ou tel endroit du monde , avec tant de confiance , que qui prendra la peine de considérer les divers sentiments du genre humain , d’examiner l’opposition qu’il y a entre tous ces sentiments , et d'observer en même temps avec combien peu de fondement on les embrasse , avec quel zèle , avec quelle chaleur on’les défend , aura peut-être sujet de soupçonner l'une de ces deux choses , ou qu'il n'y a absolument rien de vrai, ou que les hommes n’ont aucun moyen sûr pour arriver & la connaissance certaine de la vérité.
S S. Méthode qu'on y observe.
Il vaut donc la peine de chercher & marquer les limites qui séparent l’opinion d’avec la connaissance , et d’examiner quelles règles II faut observer pour déterminer exactement les degrés de notre persuasion à l’égard des choses dont nous n'avons pas une connaissance certaine. Pour cet effet, voici la méthode que j’ai résolu de suivre.
I. Je chercherai premièrement quelle est l’origine des idées , notions , ou comme il vous plaira de les appeler, que l’homme aperçoit dans son âme , et dont il a en lui -même la conscience, et par quels moyens l'entendement vient à acquérir toutes ces idées.
II. En second lieu , je tâcherai de montrer quelle est la connaissance que l’entendement acquiert par le moyen de ces Idées , et quelle
est la certitude , l’évidence et l'étendue de cette connaissance.
III. Je chercherai , en troisième lieu , la nature et les fondements de ce qu'on nomme foi ou opinion; par où j'entends cet assentiment que nous donnons à une proposition en tant que véritable , mais de ta vérité de laquelle nous n'avons pourtant pas une connaissance certaine. Et de là je prendrai occasion d’examiner les raisons et les degrés de cet assentiment.
$ 4. Combien il est utile de connaître l'étendue de notre compréhension.
Si , par cette recherche sur la nature de l'entendement , Je parviens à découvrir quelles en sont les facultés, quelle est leur étendue, ce qui est de leur compétence, jusqu'à quel degré elles peuvent nous aider à trouver la vérité, et où c'est que le secours vient à nous manquer, je m'imagine que, quelle que soit l’activité de notre esprit, cet examen pourra servir à la modérer, en nous obligeant à plus de circonspection lorsque nous nous occupons de choses qui passent notre compréhension ; à nous arrêter, lorsque nous avons porté nos recherches jusqu'au plus haut point où nous soyons capables de les porter, et à vouloir bien ignorer ce que nous voyons être au-dessus de nos facultés, après l'avoir bien axaminé. Si nous en usions de la sorte , nous ne serions peut-être pas si empressés par un vain désir de connaître toutes choses , à exciter incessammeut de nouvelles questions, à nous embarrasser nous -mêmes, et à engager les autres dans des disputes sur des sujets qui sont tout à fait disproportionnés à notre entendement, et dont nous ne saurions nous former des idées claires et distinctes , ou même (ce qui n’est peut-être arrivé que trop souvent) dont nous n’avons absolument aucune idée. Si donc nous pouvons découvrir jusqu’où notre entendement peut porter sa vue, jusqu’où il peut se servir de ses facultés pour connaître les choses avec certitude , et en quels cas il ne peut juger que par de simples conjectures, nous apprendrons à noos contenter des connaissances auxquelles notre esprit est capable de parvenir, dans l’état où nous nous trouvons dans ce monde.
§ S. L'étendue de nos connaissances est proportionnée à notre état dans ce monde, et à
nos besoins.
En effet, quoiqu'il y ait une infinité de choses
INTRODUCTION
que notre esprit ne saurait comprendre, la portion et les degrés de connaissance que Dieu nous n accordés avec beaucoup plus de profusion qu'aux autres habitants de ce bas monde , cette portion de connaissance qu'il nous a départie si libéralement, nous fournit pourtant un assez ample sujet d'exalter la bonté de cet Être suprême , de qui nous tenons notre propre existence. Quelque bornées que soient les connaissances des hommes , ils ont raison d'être entièrement satisfaits des grâces que Dieu a jugé à pr.qvw de leur faire ; puisqu'il leur a donné, comme dit saint Pierre ‘, toutes les choses qui regardent la vie et la piété , les ayant mis en état de découvrir, par eux-mêmes, ce qui leur est nécessaire pour les besoins de cette vie , et leur ayant montré le chemin qui peut les conduire à une autre vie beaucoup plus heureuse que celle dont ils jouissent dans ce monde. Tout éloignés qu’ils sont d’avoir une connaissance universelle et parfaite de tout ce qui existe, la lumière qu’ils ont leur suffit pour démêler ce qu’il leur importe absolument de savoir; puis.pt ’â la faveur de cette lumière Ils peuvent parvenir à la connaissance de celui qui les a faits , et des devoirs sur lesquels ils sont obliges de régler leur vie. Les hommes trouveront toujours le moyen d’exercer leur esprit, et d’occuper leurs mains à des choses également agréables par leur diversité et par le plaisir qui les accompagne, pourvu qu’ils ne s’amusent point à former des plaintes contre leur propre nature , et à rejeter les trésors dont leurs mains sont pleines , sous prétexte qu’il y a des choses qu’elles ne sauraient embrasser. Jamais, dis-je, nous n’aùrons Bujet de nous plaindre du peu d’étendue de nos connaissances , si nous appliquons uniquement notre esprit â ce qui peut nous être utile ; car, en ce cas-lâ, il peut nous rendre de grands services. Mais, si, loin d’en user dé la sorte, nous venons à ravaler l’excellence de cette faculté que nous avons d’acquérir certaines connaissances, et à négliger de la perfectionner par rapport au but pour lequel elle nous a été donnée , sons prétexte qu'il y a des choses qui sont au delà de sa sphère, c’est un chagrin puéril et tout à fait inexcusable. Car, je vous prie, un valet paresseux et revêche qui, pouvant travailler de nuit à la chandelle, n’aurait pas voulu le faire, aurait-il bonne grâce de dire pour excuse que le soleil n’étant pas levé, il n’avait pu jouir de
* Ilàvra là kçsk Çwév Hat tàviSosv. Pets . f p. II , f . t , V. 3.
l’éclatante lumière de cet astre ? Il en est de même à notre égard , si nous négligeons de nous servir des lumières que Dieu nous a données. Notre esprit est 1 comme une chandelle que nous avons devant les yeux , et qui répand assez de lumière pour nous éclairer dans toutes nos affaires. Nous devons être satisfaits des decouvertes que nous pouvons faire par son moyen ; et nous ferons toujours un bon usage de notre entendement , si nous considérons tous les objets en tant qu’ils sont proportionnés à nos facultés, pleinement convaincus que ce n’est que sur ce pied- là que la connaissance peut nous en être proposée ; et si notre orgueil indiscret n’exige pas une démonstration et une certitude entière, lorsque nous ne pouvons obtenir qu'une probabilité, et que ce degré de connaissance suffit pour régler tous nos intérêts dans ce monde. Que si nous voulons douter de chaque chose en particulier, parce que nous 11e pouvons pas les connaître toutes avec certitude , nous serons aussi déraisonnables qu’un homme qui ne voudrait pas se servir de scs Jambes, mais s'opiniâtrerait à demeurer immobile , et à périr, parce qu’il n'aurait pas des ailes pour voler.
§ 6 .La connaissance des forces de notre esprit suffit pour guérir du scepticisme , et de lu négligence où l'on s'abandonne lorsqu’on doute de pouvoir trouver la vérité.
Si nous connaissons une fois nos propres forces, cette connaissance servira à nous faire d'autant mieux sentir ce que nous pouvons entreprendre avec succès ; et lorsque nous aurons examiné soigneusement ce que notre esprit est capable de faire , et que nous aurons vu en quelque manière ce que nous en pouvons attendre, nous ne serons portés ni à demeurer dnns une lâche oisiveté, et dans une entière Inaction, comme si nous désespérions de jamais connaître quoi que ce soit , ni à mettre tout en question , et à décrier toute sorte de connaissances, parce qu'il y a certaines choses que l’on ne peut pas comprendre. Il est extrêmement avantageux au pilote de savoir quelle est la longueur du cordeau de la sonde, quoiqu'il ne puisse pas toujours reconnaître par son moyen toutes les différentes profondeurs de l’Océan : Il suffit qu'il sache que le cordeau est assez long pour trouver fond en certains endroits de la mer, qu’il lui importe de connaître pour bien diriger sa course , et pour éviter les bas-fonds qui pourraient le faire ' Prov. XX, 27.
I INTRODUCTION
échouer. Notre affaire, dans ce inonde, n'est pas de connaître toutes choses , mais celles qui regardent la conduite de notre vie. SI donc nous pouvons trouver les règles par lesquelles une créature raisonnable, telle que l'homme, considéré dans l’état où fl se trouve dans ce monde, peut et doit conduire ses sentiments et les actions qui en dépendent ; si, dis-je, nous pouvons en venir là , nous ne devons pas nous inquiéter de ce qu’il y a plusieurs autres choses qui échappent à notre connaissance.
J 7. Quelle a été l’occasion (le cet ouvrage.
Ces considérations- là me firent venir la première pensée de travailler à cet Essai sur l'entendement. Car je pensai que le premier moyen qu’il y aurait de satisfaire l'esprit de l'homme sur plusieurs recherches dans lesquelles il est fort porté à s'engager, ce serait de prendre , pour ainsi dire , un état des facultés de notre propre entendement, d'en examiner l'étendue, et de voir à quels objets elles peuvent s'appliquer. Jusqu'à ce que cela fût fait, je m'imaginai que nous prendrions la chose tout à fait à contresens, et que nous chercherions en vain cette douce satisfaction que nous pourrait donner la possession tranquille et assurée des vérités qui nous sont le plus necessaires, pendant tout le temps que nous nous fatiguerions à courir apres la recherche de toutes les choses du monde sans distinction; comme, si toutes ces choses, dont le nombre est Infini , étalent l'objet naturel de l'entendement humain, de sorte que l'homme pût en acquérir une connaissance certaine , et qu’il n’y eût absolument rien qui excédât sa portée, et dont il ne fût très-capable de juger.
Lorsque les hommes , Infatués de cette pensée, viennent à pousser leurs recherches plus loin que leur capacité ne leur permet de le faire, s'abandonnant sur ce vaste océan , où ils ne trouvent ni fond ni rive, il ne faut pas s’étonner qu'ils fassent des questions et multiplient des difficultés, qui, ne pouvant jamais être décidées
d’une manière claire et distincte , ne servent qu'à perpétuer et à augmenter leurs doutes, et à les engager enfin dans un parfait pyrrhonisme. Mais si , au lieu de suivre cette dangereuse méthode , les hommes commençaient par examiner avec soin quelle est la capacité de leur entendement ; s’ils venaient à découvrir jusqu’ou peuvent aller leurs connaissances , et à trouver les bornes qui séparent la partie lumineuse des différents objets de leurs connaissances d'avec la partie oliseurc et entièrement impénétrable , ce qu'ils peuvent concevoir d'avec ce qui passe leur intelligence, peut-être qu'ils auraient beaucoup moins de peine à reconnaître leur ignorance sur ce qu'ils ne peuvent point comprendre, et qu'ils emploieraient leurs pensées et leurs raisonnements, avec plus de fruit et de satisfaction, à des choses qui sont proportionnées à leur capacité.
S 8. Ce que signifie le mot d'idées.
Voilà cc que j'ai jugé nécessaire de dire touchant l'occasion qui m'a fait entreprendre cet ouvrage. Mais avant que d'entrer en matière, je prierai mon lecteur d’excuser le fréquent usage que j’ai fait du mot d'idée dans le traité suivant. Comme cc terme est, cc me semble, le plus propre qu'on puisse employer pour signifier tout ce qui est l’objet de notre entendement lorsque nous pensons, je m'en suis servi pour exprimer tout cc qu’on entend pur fantôme, notion, espèce, ou quoi que ce puisse être qui occupe notre esprit lorsqu'il pense , et je n'aurais pu éviter de m'en servir aussi souvent que j’ai fait.
Je crois qu'on n'aura pas de peine à m'accorder qu'il y a de telles idées dans l'esprit des hommes. Chacun les sent en soi-même , et peut assurer qu'elles se rencontrent dans les autres hommes, s’il prend la peine d’examiner leurs discours et leurs actions.
Nous allons voir présentement de quelle manière ecs idées viennent dans l'esprit.