‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 69 sur 423 · LIVRE II, CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE XIII

finie du vide où l'on ne saurait concevoir nucunc distinction. Il est pourtant vrai que le mot de place ou de lieu se prend souvent dans un sens plus confus , pour cet espace que chaque corps occupe; et, dans ce sens, l’univers est dans un certain lieu.

Il est donc certain que nous avons l'idée du lieu par les mêmes moyens que nous acquérons celle de l'espace, dont le lieu n’est qu'une considération particulière, bornée à certaines parties: je veux dire, par la vue et l'attouchement, qui sont les deux moyens par lesquels nous recevons les idées de ce qu'on nomme étendue ou distance.

S 11. Le corps et l'étendue ne sont pas la même chose.

Il y a des gens 1 qui voudraient nous persuader </ue le corps et l'étendue sont une même chose. Mais ou iis changent In signiilcation des mots , de quoi je ne voudrais pas les soupçonner , eux qui ont si sévèrement condamné la philosophie ", qui était en vogue avant eux, pour être trop fondée sur le sens incertain ou sur l'obscurité Illusoire de certains termes ambigus , ou qui ne signifiaient rien : ou bien , ils confondent deux idées fort différentes , si , par le corps et Y étendue , ils entendent la même chose que les autres hommes , savoir , par le corps, ce qui est solide et étendu , dont les parties peuvent être divisées et mues en différentes manières, et par l'étendue, seulement l’espace que ces parties solides jointes ensemble occupent , et qui est entre les extrémités de ces parties. Car j’en appelle à ce que chacun juge en soi-même , pour savoir si l’idée de l’espace n’est pas aussi distincte de celle de la solidité, que de l'idée de la couleur qu’on nomme ccartate. Il est vrai que la solidité ne peut subsister sans l'étendue, ni l'écarlate ne saurait exister non plus sans l'étendue ; ce qui n'empêche pas que ce ne soient des idées distinctes. Il y a plusieurs idées qui, pour exister, ou pour pouvoir être conçues, ont absolument besoin d'autres idées dont elles sont pourtant très - différentes. Le mouvement ne peut être, ni être conçu sans l’espace; et cependant le mouvement n’est point l’espace , ni l’espace le mouvement , et ce sont deux idées fort distinctes. Il en est de même ,

1 Les cartésiens.

1 La philosophie scolastique, qui a été enseignée dons toutes les universités itc l'gunqie longtemps avant Des. fartes.

À ce que je crois, de l’espace et de la solidité. La solidité est une idée si inséparable du corps , que c’est parce que le corps est solide qu’il remplit l’espace, qu’il touche un autre corps, qu'il le pousse , et par lù lui communique du mouvement. Que si l'on peut prouver qnc l'esprit est différent du corps , parce que ce qui pense n’enferme point l’Idée de l’étendue ; si cette raison est bonne , elle peut , & mou avis , servir tout aussi bien A prouver que l’espace n’est pas corps , parce qu’il n'enferme pas l’idée de la solidité , l'espace et la solidité étant des idées aussi différentes entre elles que la pensée et l'étendue , de sorte que l’esprit peut les séparer entièrement l'une de l'autre. II est donc évident que le corps et l 'étendue sont deux idées distinctes.

ÿ lï. Car, premièrement, l’étendue n'enferme ni solidité ni résistance au mouvemeut d'un corps , comme fait le corps.

§ 13. En second lieu, les parties de l'espaec pur sont inséparables l’une de l'antre , eu sorte que la continuité n’en peut être, ni réellement, ni mentalement séparée. Car je défie qui que ce soit , de pouvoir écarter , même par la pensée, une partie de l'espace d’avec une autre. Diviser et séparer actuellement , c'est , à ce que je crois , faire deux superficies en écartant des parties qui faisaient auparavant une quantité continue; et diviser mentalement , c'est imaginer deux superficies, où auparavant il y avait continuité, et les considérer comme éloignées l’une de l'autre , ce qui ne peut se faire que dans les choses que l’esprit considère comme capables d’être divisées , et de recevoir , par la division , de nouvelles surfaces distinctes , qu'elles n'ont pas alors , mais qu elles sont capables d’avoir. Or, aucune de ces sortes de division , soit réelle ou mentale , ne saurait convenir, ce me semble , A l'espace pur. A la vérité, un homme peut considérer autant d'un tel espace , qui réponde ou soit commensurable , A un pied , sans penser au reste ; ce qui est bien une considération de certaine portion de l’espace , mais n’est point une division même mentale , parce qu'il n'est pas plus possible à un homme de faire une division par l'esprit sans réfléchir sur deux surfaces séparées l'une de l'autre, que de diviser actuellement sans faire deux surfaces écartées l'uuc de l'autre. Mais considérer des parties , ce n'est point les diviser. Je puis considérer In lumière dans le soleil sans faire réflexion A sa chaleur,

ou la mobilité dans le corps sans penser à son ! étendue ; mais par là je ne songe point à séparer la lumière d’avec la chaleur , ni la mobilité d'avec l'étendue. La première de ces choses tl’est qu'une simple considération d'une seule partie, au lieu que l'autre est une considération de deux parties, en tant qu’elles existent séparément.

S 14. En troisième lieu, les parties de l'espace pur sont immobiles, ce qui suit de ce qu’elles sont indivisibles ; car comme le mouvement n'est qu'un changement de distance entre deux choses, un tel changement ne peut arriver entre des parties qui sont inséparables ; car il faut qu’elles soient par cela même dans un perpétuel repos l'une à l’égard de l’autre.

Ainsi l'idée déterminée de l'espace pur le distingue évidemment et suffisamment du corps , puisque ses parties sont inséparables, immobiles, et sans résistance au mouvement du corps.

$ 15. La définition de l’étendue ne prouve point qu'il ne saurait y avoir de respace sans corps.

Que si quelqu'un me demnndc ce que c’est que cet espace dont je parle , je suis prêt à le lui dire , quand il me dira ce que c’est que I "étendue Car de dire , comme on fait ordinairement , que l'étendue , c’est d’avoir partes extra partes, c'est dire simplement , que l'étendue est étendue. Car, je vous prie, suis-je mieux instruit de la nature de l'étendue lorsqu’on me dit qu’elle consiste à avoir des parties étendues, extérieures à d'autres parties étendues , c’est-à-dire , que l’étendue est composée de parties étendues? suis-je mieux instruit sur ce point, que celui qui , me demandant ce que c’est qu’une fibre , recevrait pour réponse que c’est une chose composée de plusieurs libres? Entendrait-il mieux, après une telle réponse, ce que c’est qu’une fibre, qu’il ne l'entendait auparavant? ou plutôt , n’nurait-il pas raison de croire que j’aurais dessein de me moquer de lui , au lieu de songer à l’instruire sérieusement ?

S 16. La divison des êtres en corps et esprit, ne

prouve point que l'espace et le corps soient

la même chose.

Ceux qui soutiennent que l’espace et le corps sont une même chose , se servent de ce dilemme ; Ou l’espace est quelque chose , ou ce n’est rien :

1 * L 'étendue est l’shstrartion de l’étendu ; or, Yêiemtu * est un roniinu dont les parties sont coexistantes, on « existent il la fois •

s’il n’y a rien entre deux corps , il faut nécessairement qu’ils se touchent : et si l’on dit que l’espace est quelque chose ■ , ils demandent si c’est corps , ou esprit ? A quoi je réponds par une autre question : Qui vous a dit qu’il n’y a, ou qu’il n’y peut avoir que des êtres solides qui ne peuvent penser, et que des êtres pensants qui ne sont point étendus ? Car c’est là tout ce qu’ils entendent par les termes de corps et (V esprit.

$ 17. La substance que nous ne connaissons

pas, ne peut servir de preuve contre l'existence d'un espace sans corps.

SI l’on demande , comme on a accoutumé de faire , si l’espace sans corps est substance ou accident , je répondrai sans hésiter que je n’en sais rien • ; et je n’aurai point de honte d’avouer mon ignorance , jusqu’à ce que ceux qui font cette question , me donnent une idée claire et distincte de ce «pi’on nomme substance.

§ là. Je tâche de me délivrer, autant que je puis, de ces illusions que nous sommes sujets n nous faire à nous-mêmes en prenant des mots pour des choses. Il ne nous sert de rien de faire semblant de savoir ce que nous ne savons pas , en prononçant certains sons qui ne signifient rien de distinct et de positif. C’est battre l’air

* C’est la demande que l’on a faite “ au défenseur di'x notions <1 u docteur Clark»*, concernant l'espace, cité ci* dessus, liv. 11, ch. I, $ 16. « Si l’auteur de céUe Mfense, « dit-on, a quelque idée d’une chose qui n’est ni matière « ni esprit, qu’il ne lions dise point ce que cette chose n'est " pas, mais ce quelle est. S’il n’a aucune idée d’une telle « chose, je suis assuré, dit son antagoniste, qu'il ne prou- •» vera jamais que l’espace soit cette chose-là : car, prouver « que c’est ce dont il n'a aucune idée, c'est prouver que « c’est seulement un il ne sait quoi. El il ne suffira point, « ajoute-t-il , de répondre avec M. Locke à la question , si « l'espace est corps ou esprit : Qui vous a dit qu'il n’> a , « ou qu’il ne peut y avoir que des êtres solides qui ne « peinent penser, et que des êtres pensants qui ne sont « point étendus? Celle réponse, dis-je, ne suflira point, « parce qu’ici la question n’est pas , s’il peut y avoir autre « chose que corps et esprit , mais si nous avons une idée » de quelque antre chose. Et, si nous n’en avons aucune, " je suis assuré qu'il sera impossible de prouver, comme •• je viens de dire, que l’espace soit l'eue chose-là. » L’auteur emploie la meilleure partie de son livre à prouver que l'espace, distinct de la matière, n'a en effet aucune existence réelle, que c’est un pur vide, un néant absolu, un être imaginaire, l'absence du corps et rien de plus.

* ■ C'est un rapport , un ordre , non-seulement entre «les existants, mais encore entre les possibles, comme « s’ils existaient. Mais la vérité et réalité est fondée en « I>ieti , comme toutes les vérités éternelles. »

* Dam un livre utgUt», Intitule: Dr Ci.ab.ke s notions o/ spart rjraminttl . imprimé » l.omlrw , en nu

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