LIVRE II, CHAPITRE XIII
Inutilement; car des mots faits à plaisir ne [ changent point la nature des choses , et ne peuvent devenir intelligibles qu'en tant <fue ce sont des signes de quelque chose de positif , et qu ils expriment des idées distinctes et déterminées. Je souhaiterais, au reste, que ceux qui appuient si fort sur le son de ces trois syllabes substance , prissent la peine de considérer si , l'appliquant , comme ils fout, à Dieu , cet être infini et incompréhensible, aux esprits Unis, et aux corps , ils le prennent dans le même sens, et si ce mot emporte la même idée lorsqu’on le donne à chacun de ces trois êtres si différents. S'ils diseut qu'oul , je les prie de voir s’il ne s'ensuivra point de là : que Dieu , les esprits infinis , et les corps participant en commun à la même nature de substance , ne différent point autrement que par la différente modification de cette substance ■ , comme un arbre et un caillou qui , étant corps dans le même sens , et participant également à la nature du corps , ne différent que dans ta simple modification de cette matière commune dont ils sont composes , ce qui serait un dogme bien difficile à digérer. S'ils disent qu’ils appliquent le mot de substance à Dieu , aux esprits finis et à la matière en trois différentes significations ; que , lorsqu'on dit que Dieu est une substance , ce nom marque une certaine idée , qu'il en signifie une autre lorsqu’on le donne à l’éme , et une troisième lorsqu’on le donne au corps : si , dis-je , le terme de substance a trois différentes idées , absolument distinctes , ces messieurs nous rendraient un grand service s’ils voulaient prendre la peine de nous faire connaître ces trois idées , ou du moins de leur donner trois noms distincts, afin de prévenir , dans un sujet si important , la confusion et les erreurs que causera naturellement l’usage d’un terme si ambigu , si on l’applique indifféremment et sans distinction à des choses si différentes ; car à peine a-t-il une seule signification claire et déterminée , tant s’en faut que dans l’usage ordinaire on soupçonne qu'il en renferme trois. Et du reste , s’ils peuvent attribuer trois idées distinctes à la substance, qui peut empêcher qu’un autre ne lui en attribue une quatrième ?
» « St cette conséquence avait lieu , il en résulterait
- aussi que Dieu, les esprits finis et les corps , participant • en commun X celle même partie rl'étre, ne tlilTércraicnt
- que par la differente modification de cet être. -
S 19. ‘Les mots de substance et d'accidents sont de peu d’usage dans la philosophie '.
Ceux qui les premiers se sont avisés de regarder les accidents comme une espèce d’êtres réels qui ont besoin de quelque chose à quoi ils soient attachés , ont etc contraints d’inventer le mot de substance , pour servir de soutien aux accidents. Si le pauvre philosophe indien , qui s'imaginait que la terre avait aussi besoin de quelque appui , se fut avisé seulement du mot de substance , il n'aurait pas eu l’embarras de chercher un éléphant pour soutenir la terre , et une tortue pour soutenir son éléphant , le mot de substance aurait entièrement fait son affaire. Et quiconque demanderait après cela , ce que c’est qui soutient la terre , devrait être aussi content de la réponse d'un philosophe indien qui lui dirait, que c’est la substance, Sans savoir ce qu'emporte ce mot , que nous le sommes de nos philosophes européens qui nous disent , que la substance, terme dont ils n’entendent pas non plus la signification , est ce qui soutient les accidents. Car toute l'idée que nous avons de la substance , c'est une idée oliscure de ce qu'elle fait, et non une idée de ce qu’elle est.
§ 20. Quoi que pût faire un savant en pareille rencontre , je ne crois pas qu’un Américain , d’un esprit un peu pénétrant , qui voudrait s'instruire de la nature des choses , fût fort satisfait , si , désirant d’apprendre notre manière de bêtir, on lui disait , qu’un pilier est une chose soutenue par une base , et qu’une base est quelque chose qui soutient un pilier. Ne croirait-il pas qu'en lui tenant un tel discours on aurait envie de se moquer de lui, au lieu de songer à l’instruire? Et si un étranger , qui n’aurait jamais vu des livres, voulait apprendre exactement comme ils sont faits et ce qu’ils contiennent , ne seraitce pas un plaisant moyen de l’en instruire , que de lui dire, que tous les bons livres sont composes de papier et de lettres , et que les lettres sont des ehoses inhérentes au papier, et le papier une chose qui soutient les lettres? N’auraitil pas, après cela, des idées fort claires des lettres et du papier? Mnis si les mots latins, inhœrentia et substantia, étaient rendus nettement en français par des termes qui exprimassent {'action de s’attacher et l'action de soutenir ;cor c'est cc qu'ils signifient proprement),
* J'avoue que je suis d’un autre sentiment ; el je crois « que Ip considération de la substance est un des i h viols « le* plus importants et les plus féconds de la philoso* « pliie »
•K) DK L'ENTENÜliMI.M HUMAIN.
nous verrions bien mieux le peu de clarté qu'il j y a dans tout ce qu'on dit de la substance et des accidents, et de quel usage ces mots peuvent être en philosophie pour décider les questions qui y ont quelque rapport.
S 21. Qu'il y a un vide au delà des dernières bornes des corps.
Mais pour revenir à notre Idée de l'espace. Si l'on ne suppose pas le corps infini , ce que personne n’oscra faire , a ce que je crois ' , je demande si un homme que Dieu aurait placé & l'extrémité des êtres corporels , ne pourrait eteudre sa main au delà de son corps ? S’il le pouvait , II mettrait donc son bras dans un endroit où il y avait auparavant de l'espace sans corps ; et si sa main étant dans cet espace , il venait à écarter les doigts , il y aurait encore entre deux de l'espace sans corps. Que s’il ne pouvait étendre sa main ’ , ce devrait être à eause de quelque empêchement extérieur ; car je suppose que cet homme est en vie , avec la même puissance de mouvoir les parties de sou corps qu'il a présentement , ce qui de soi n'est pas impossible , si Dieu 1c veut ainsi ; au moins est-il certain que Dieu peut le mouvoir en ce sens : êt alors je demande si ce qui empêche sa main de sc mouvoir en dehors , est substance ou accident, quelque chose, ou rien? Quand ils auront satisfait à cette question , ils seront capables de déterminer d'eux-mêmes ce que c'est qui , sans être corps , et sans avoir aucune solidité , est , ou peut être , entre deux corps éloignés l’un de l’autre. Du reste, celui qui dit qu’un corps en mouvement peut sc mouvoir vers où rien ne peut s'opposer à son mouvement, comme au delà de l'espace qui borne tous les corps , raisonne pour le moins aussi conséquemment que ceux qui disent que deux corps entre lesquels il n'y a rien , doivent se toucher nécessairement. Car au lieu que l'espace qui est entre deux corps suffit pour empêcher leur contact mutuel , l'espace pur qui se trouve sur le chemin d’un corps qui sc meut, ne suffit pas pour en arrêter le mouvement. La vérité est , qu'il n'y a que deux partis à prendre pour ces messieurs , ou de déclarer que les corps sont infinis , quoi-
' - M. TJrecarte» et m-i sectateurs ont changé le
* tonne Ain fini en indéfini avec raison ; car il n’y a ja-
■ mais un tout infini dans te monde , quoiqu'il y ait ton-
■ jour* dos tout* plus grands les uns que les antres à fin-
• fini 1, univers mémo no saurait passer pour un tout. -
* Voy. H'Uttr. Kh. I , v !H\7, etc.
qu'ils aient de la répugnance a le dire ouvertement, ou de reconnaître de bonne foi que l'espae» n'est pas corps. Car Je voudrais bien trouver quelqu'un de ces esprits profonds qui par la pensée pût plutôt mettre des bornes à l'espace , qu'il n’en peut mettre à la durée, ou qui, à force de penser à l’étendue de l'espace et de la durée , pût les épuiser entièrement , et arriver à leurs dernières bornes. Que si son idée de l 'éternité est infinie, celle qu'il a de Vimmcnsite l'est aussi, toutes deux étant également finies ou infinies.
§ 2î. La paissance d’annihiler prouve le vide.
Bien plus , non-seulement il faut que ceux qui soutiennent que l’existence d’un espace sans matière est impossible, reconnaissent que le corps est infini ; il faut , outre cela , qu'ils nient que Dieu ait la puissance d'annihiler aucune partie de la matière. Je suppose que personne ne me niera que Dieu ne puisse faire cesser tout le mouvement qui est dans la matière , et mettre tous les corps de l'univers dans un parfait repos, pour tes laisser dans cet état aussi longtemps qu'il voudra. Or, quiconque tombera d'accord, que durant ce repos universel Dieu peut annihiler ce livre , ou le corps de celui qui le lit , ne peut éviter de reconnaître la possibilité du vide. Car, il est évident que l'espace, qui était rempli par les parties du corps annihilé , restera toujours , et sera un espace sans corps ; parce que les corps qui sont tout autour , dans un parfait repos , sont comme une muraille de diamant , et dons cet état mettent tout autre corps dans une parfaite impossibilité d'aller remplir cet espace. Et en effet , ce n’est que de la supposition , que tout est plein , qu'il s'ensuit qu'une partie de matière doit nécessairement prendre la place qu'une autre partie vient de quitter. Mais cette supposition devrait être prouvée autrement que par un fait en question , qui , bien loin de pouvoir être démontré par l'expérience , est visiblement contraire à des idées claires et distinctes qui nous convainquent évidemment qu’il n'y a point de liaison nécessaire entre l’espace et la solidité , puisque nous pouvons concevoir l'un sans songer à l'autre. Et par conséquent ceux qui disputent pour nu contre le vide, doivent reconnaître qu’ils ont des idées distinctes du vide, et du plein; c’est-à-dire, qu’il ont une idée de l’étendue exempte de solidité , quoiqu'ils en nient l'existence , ou bien ils disputent sur le pur néant. Car ceux qui changent si fort la signification des mots, qu'ils donnent à l’étendue