LIVRE II, CHAPITRE XIII
le nom de corps, et qui réduisent, par conséquent, toute l'essence du corps à n'être rien autre chose qu'une pure étendue sans solidité , doiveut parler d'une manière bien absurde lorsqu'ils raisonnent du vide , puisqu’il est impossible que l'étendue soit sans étendue. Car enfin, qu'on reconnaisse ou qu'on nie l’existence du vide , il est certain que le vide signifie un espace sans corps ; et toute persoune qui ne veut ni supposer la matière infinie , ni ôter à Dieu la puissance d'en annihiler quelque particule , ne peut nier la possibilité d'un tel espace.
S 23. Le mouvement prouve- le vide.
Mais , sans sortir de l’univers pour aller au delà des dernières bornes des corps, et sans recourir à la toute-puissance de Dieu pour établir le vide , il me semble que le mouvement des corps que nous voyons , et dont nous sommes environnés, en démontre clairement l'existence. Car je voudrais bien que quelqu'un essayât de diviser un corps solide de telle dimension qu’il voudrait, en sorte qu'il fit que ces parties solides pussent se mouvoir librement en haut , en bas, et de tous côtés dans les bornes de la superficie de ce corps , quoique dans l’étendue de cette superficie il n'y eût point d’espace vide aussi grand que la moindre partie dans laquelle il a divisé ce corps solide. Que si lorsque la moindre partie du corps divisé est aussi grosse qu’un grain de semence de moutarde , il faut qu'il y ait un espace vide qui soit égal à la grosseur d'un grain de moutarde, pour faire que les parties de ce corps aient de la place pour se mouvoir librement dans les bornes de sa superficie ; il faut aussi que , lorsque les parties de la matière sont cent millions de fois plus petites qu’un grain de moutarde, il y eût un espace vide de malière solide , qui soit aussi grand qu'une partie de moutarde cent millions de fois plus petite qu'un grain de cette semence Et si ce vide proportionnel est nécessaire dans le premier cas , il doit l'être dans le second , et ainsi à l'infini. Or, que cet espace vide soit si petit qu'on voudra, cela suffit pour détruire l'hypothèse qui établit que tout est plein. Car, s'il peut y avoir un espace
' • II est vrai que ai le monde était plein de corpus-
■ voles, qui ne pourraient ni se fléchir ni se diviser,
■ comme l'on dépeint les atomes , il serait impossible qu’ii - y eût du mouvement; mais, dans la vérité, il n'y a
• point de dureté originale : au contraire, la fluidité est i originale, et les corps se divisent selon ie besoin, puis-
* qoll n’y a rien qui l'empêche. C’est ce qui ôte toute la
■ force de l’argumcot tiré du mouvement pour le vide. ■
vide de corps , égal à la plus petite partie distincte de matière qui existe présentement dans le monde , c'est toujours un espace vide de corps , et qui met une aussi grande différence entre l’espace pur et ie corps, que si c'était un vide immense plya yaoua. Par conséquent , si nous supposons que l'espace vide , qui est nécessaire pour le mouvement , n'est pas égal à la plus petite partie de la matière solide actuellement divisée, mais à ~ ou à —n de cette partie, il s’ensuivra toujours également qu'il y a de l'espace sans matière.
S 21. Les idées de l’espace et du corps sont distinctes l’une de l’autre.
Mais comme ici la question est de savoir si l’Idée de l'espace ou de l'étendue est la mémo que celle du corps , H n'est pas nécessaire de prouver l'existence réelle du vide , mais seulement de montrer qu'on peut avoir l’idée d'un espace sans corps. Or , je dis qu’il est évident que les hommes ont cette Idée, puisqu'ils cherchent et disputent s’Ily a du vide ou non. Car, s'ils n’avaient pas l'idée d’un espace sans corps , ils ne pourraient pas mettre en question si cet espace existe ; et si l'idée qu’ils ont du corps n'enferme pas en sol quelque ehose de plus que l’idée simple de l'espace, ils ne peuvent plus douter que tout le monde ne soit parfaitement plein. Et en ce cas-là, il serait aussi absurde de demander s'il y aurait un espace sanscorps, que de demander s’il y aurait un espace sans espace , ou un corps sans corps; puisque ce uc seraient que différents noms d'une même idée.
S 25. De ce que rétendue est inséparable du
corps il ne s'ensuit pas que l’espace et le
corps soient une seule et même chose.
Il est vrai que l’idée de l'étendue est si inséparablement jointe à toutes les qualités visibles , et à la plupart des qualités tactiles , que nous ne pouvons voir aucun objet extérieur , ni en toucher fort peu , sans recevoir en même temps quelque impression de l’étendue. Or , parce que l’étendue se mêle si constamment avec d'autres idées , je conjecture que c'est ce qui a donné occasion à certaines gens de décider que toute l’essence du corps consiste dans l'étendue. Ce n’est pas une chose fort étonnante, puisque quelques-uns se sont si fort rempli l'esprit de l'idée de l'étendue par le moyeu de la vue et de l'attouchement ( les plus occupés de tous les sens), qu'ils ne sauraient donner de l'existence
à ce qui n’a point d'etcndue , cette Idée ayant , I pour ainsi dire , rempli toute Incapacité de leur | «me. Je ne prétends pas disputer présentement contre ccs personnes , qui renferment la mesure et la possibilité de tous les êtres dans les bornes étroites de leur imagination grossière : mais comme je n'ai affaire Ici qu'à ceux qui concluent que l'essence du corps consiste dans l'étendue , parce qu’ils ne sauraient , disent-ils , imaginer aucune qualité sensible de quelque corps que ce soit sans étendue , je les prie de considérer ■ que , s'ils avaient autant réfléchi sur les idées qu'ils ont des goûts et des odeurs que sur celles de la vue et de l'attouchement , ou qu'ils eussent examiné les idées que leur causent la faim , la soif et plusieurs autres incommodités, ils auraient compris que toutes ees idées n'enferment en ellesmêmes aucune idée de l'étendue , qui n'est qu'une affection du corps, comme tout le reste de ce qui peut être découvert par nos sens , dont la pénétration ne peut guere aller jusqu'à voir la pure essence des choses.
$ 2 fi. Qne si les idées qui sont constamment jointes à toutes les autres , doivent passer des là pour l'essence des choses auxquelles ces idées se trouvent jointes , et dont elles sont inséparables, l’unité doit donc être , sans contredit , l’essence de chaque chose. Car , il n’y a aucun objet de sensation ou de réflexion , qui n’emporte l'idée
1 Lorsque je Tins à traduire cet endroit de con-
cernant l'entendement humain, je ro’ai»*rçii$ de la méprise de M. Locke, et je l'en averti* : mais il me fut impossible de le faire convenir que le sentiment qu'il attribuait aux cartésiens, était directement opposé à celui qu'ils ont soutenu, et prouvé avec la dernière évidence, et qu’il avait adopté lui-même dans cet ouvrage. Quelque temps après , commençant A me défier de mon jugement sur cette affaire, j’en écrivis à M. Bayle, qui me répondit que j'étais bien fondé à trouver Yignoratio elenchi dans le passage en question. On peut voir sa réponse dans la 2.47' lettre, pag. 9:<2, tome Ml, de la nouvelle édition des Lettres de M. Bayle, publiée en I72‘J, par M. Desmaizeaux, qui l’a augmentée de nouvelles lettres, et enrichie de remarques très-curieuses et très-instructives. Lt voici la note par laquelle ce judicieux éditeur a trouvé bon de confirmer la censure que M. Bayle avait faite du passAge qui fait le sujet de cet article : « Les cartésiens (dit-il, « «pris avoir cité les propres paroles de M. Locke jusqu’à « ces mots : * Ils auraient compris que toutes ces idées <* n'enferment en elles-mêmes aucune idée d'étendue » ) ; « les cartésiens, à qui M. Locke en veut ici, ont fort bien
• compris que tontes ces idées «'enferment en elles-mêmes » aucune idée d’étendue. Ils l’ont dit, redit, et prouvé « plus nettement qu’on ne l'avait encore fait : de sorte « que l’avis que M. Locke leur donne n'est pas fort à pro-
• pos, et pourrait même faire croire qu’il n'entendait pas « trop bien leurs principes, comme M. Coste s’en était
• aperçu, et comme l'insinue ici M. Bayle. «
de l’unité. Mais c'est une sorte de raisonnement dont nous avons déjà montre suffisamment la faiblesse.
S 27. Les idées de V espace et de la solidité diffèrent l'une de Vautre.
Enfin , quelles que soient les pensées des hommes sur l'existence du vide, il me parait évident que nous avons une idée aussi claire de l’espace , distinct de la solidité , que nous en avons de la solidité distincte du mouvement , ou du mouvement distinct de l’espace. Il n’y a pas deux idées plus distinctes que celles-là , et nous pouvons concevoir aussi aisément l’espace sans solidité , que le corps ou l’espace sans mouvement ; quoiqu'il soit très-certain que le corps ou le mouvement ne sauraient exister sans l’espace. Mais, soit qu’on ne regarde l’espace que comme une relation , qui résulte de l’existence de quelques êtres éloignés les uns des autres , ou qu’on croie devoir entendre littéralement ces paroles du sage roi Salomon , Les deux et les deux des deux ne le peuvent contenir ; ou celles-ci de saint Paul , ce philosophe inspiré de Dieu , lesquelles sont encore plus emphatiques Cest en lui que nous avons la vie f le mouvement et l'être; je laisse examiner ce qui en est, à quiconque voudra en prendre la peine : et je me contente de dire que l’idée que nous avons de l’espace, est, à mon avis, telle que je viens de la représenter, et entièrement distincte de celle du corps. Car , soit que nous considérions dans la matière même la distance de ses parties solides, jointes ensemble, et que nous lui donnions le nom d 'étendue, par rapport à ces parties solides, ou que, considérant cette distance comme étant entre les extrémités d’un corps , selon ses différentes dimensions , nous l’appelions longueur y largeur et profondeur , on sait que la considérant comme étant entre deux corps, ou deux êtres positifs, sans penser s’il y a entredeux de la matière ou non, nous la nommons distance : quelque nom qu’on lui donne, ou de quelque maniéré qu’on la considère, c’est toujours la même idée simple et uniforme de l’espace, qui nous est venue par le moyen des objets dont nos sens ont été occupés; de sorte qu’en ayant une fois des idées dans notre esprit , nous ! pouvons les réveiller, les répéter et les ajouter l’une à l’autre aussi souvent que nous voulons , et ainsi considérer l’espace ou la distance , soit
* Act. XVIi, vers. 28.