LIVRE II, CHAPITRE XIII
comme remplie de parties solides ( en sorte qu'un autre corps n'y puisse point venir sans déplacer et chasser le corps qui y était auparavant ) , soit comme vide de toute chose solide , en sorte qu'un corps d'une dimension égale à ce pur espace puisse y être placé , sans en éloigner ou chasser aucune chose qui y fût déjà. Mais , pour éviter la confusion en traitant cette matière , il serait peut-être à souhaiter qu'on n’appliquât le nom d 'étendue qu'à la matière ou à la distance qui est entre les extrémités des corps particuliers, et qu'on donnât le nom d'expansion à l’espace en général , soit qu'il fût plein ou vide de matière solide ; de sorte qu'on dit l'espace a de V expansion et le corps est étendu. Mais en ce point , chacun est maître d'en user comme il lui plaira. Je ne propose ceci que comme un moyen de s'exprimer plus clairement et plus distinctement.
S 28. Les hommes diffèrent peu entre eux sur tes idées simples qu’ils conçoivent clairement.
Pour moi , je m’imagine que dans cette occasion , aussi bien que dans plusieurs autres , toute la dispute serait bientôt terminée si nous avions une connaissance précise et distincte de la signification des termes dont nous nous servons. Car je suis porté à croire que ceux qui viennent à réfléchir sur leurs propres pensées, trouvent qu’en général leurs idées simples conviennent entre elles, quoique, dans les discours qu’ils ont ensemble , ils les confondent par différents noms. Je crois que ceux qui sont accoutumés à faire des abstractions , et qui examinent bien les idées qu'ils ont dans l’esprit , ne sauraient penser fort différemment, quoique peut-être ils s’embarrassent par des mots , en s'attachant aux façons de parler des académies, ou des sectes dans lesquelles ils ont été élevés. Au contraire, je comprends fort bien , que les disputes , les eriailleries et les vains galimatias doivent durer sons fin parmi les gens qui , n’étant point accoutumés à penser , ne se font point une affuirc d'examiner scrupuleusement et avec soin leurs propres Idées, ne les distinguent point d'avec les signes que les hommes emploient pour les faire connaître aux autres ; surtout si ce sont des savants de profession , chargés de lecture , dévoués à certaines sectes , accoutumés nu langage qui y est en usage , et qui se sont fait une habitude de parler d'après les autres. Mais enfin , s’il arrivait que deux personnes sensées et judicieuses eus-
sent des idées réellement différentes , je ne vois pas comment ils pourraient discourir ou raisonner ensemble. Au reste , ce serait prendre fort mal ma pensée, que de croire que toutes les vaines imaginations qui peuvent entrer dans le cerveau des hommes , soient précisément de cette espèce d'idées dont je parle. Il n'est pas facile à l'esprit de se débarrasser des notions confuses , et des préjugés dont il a été imbu par la coutume, par inadvertance, ou par les conversations ordinaires. Il faut de la peine et une longue et sérieuse application pour examiner ses propres idées , Jusqu’à ce qu’on les ait réduites à toutes les idées simples , claires et distinctes , dont elles sont composées , et pour démêler , parmi ces idées simples , celles qui ont , ou qui n'ont point de liaison et de dépendance nécessaire entre elles ; car , jusqu'à ce qu'un homme en soit venu aux notions premières et originales des choses , il ne peut que bâtir sur des principes Incertains , et tomber souvent dans de grands mécomptes.