‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 73 sur 423 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

De la durée et de ses modes simples.

Si .Ce que c'est que la durée.

Il y a une autre espère de distance ou de longueur, dont l’idée ne nous est pas fournie par les parties permanentes de l'espace, mais pur les changements perpétuels de la succession , dont les parties périssent incessamment : c'est ce que nous appelons durée. Et les modes simples de ccttc durée sont toutes ses différentes parties , dont nous avons des idées distinctes , comme les heures , les jours, les années , etc ; le temps et Y éternité.

§ 2. L’idée que nous en avons, nous vient de la réflexion que nous faisons sur la suite des idées qui se succèdent dans notre esprit.

La réponse qu'un grand homme fit à celui qui lui demandait ce que c’était que le temps : Si non rogas , intelligo, Je comprends ce que c’est lorsque vous ne me le demandez pas; c'est-à-dire, plus je m’applique à en découvrir la nature , moins je la comprends : cette réponse , dis-je , pourrait peut-être faire croire à certaines personnes que le temps , qui découvre toutes choses , ne saurait être connu lui-même. A In vérité, ce n'est pas sans raison qu'on regnrde la durée , le temps et l’éternité comme des choses dont la nai turc est, à certains égards, bien difficile à pé-

DK L'ENTENDEMENT HUMAIN.

nétrer. Mois , quelque éloignées qu'elles paraissent être de notre conception , cependant , si nous les rapportons à leur véritable origine , je ne doute nullement que l'une des sources de toutes nos connaissances , qui sont la sensation et la réflexion , ne puisse nous eu fournir des idées aussi claires et aussi distinctes, que de plusieurs autres qui passent pour beaucoup moins obscures; et nous t rou\erons que l'idée de l’éternité ellemême découle de la même source d'où viennent toutes nos autres idées.

S 3. Pour bien comprendre ce que c’est que le temps et l'éternité , nous devons considérer avec attention quelle est l'idée que nous avons de la durée et comment elle nous vient. Il est évident , à quiconque voudra rentrer en soi-méme et remarquer ce qui se passe dans son esprit , qu’il y a dans son entendement une suite d'idées qui se succèdent constamment les unes aux autres pendant qu’il veille. Or la réflexion que nous (oisons sur cette suite de différentes idées qui paraissent l’une après l’autre dans notre esprit , est ce qui nous donne l'idée de la succession; et nous appelons durée , la distance qui est entre quelque partie de cette succession, ou entre les apparences de deux idées qui se présentent à notre esprit. Car , tandis que nous pensons ou que nous recevons successivement plusieurs idées dans notre esprit, nous connaissons que nous existons; et ainsi la continuation de notre être ( c'est-à-dire notre propre existence), et la continuation de tout autre être, laquelle est commensurablc à la succession des idées qui paraissent et disparaissent dans notre esprit, peut être appelée durée de nous-mêmes, et durée de tout autre être coexistant avec nos pensées.

§ 4. Que la notion que nous avons de la succession et de la durée nous viennent de cette source, je veux dire de la réflexion que nous faisons sur cette suite d'idées que nous voyons paraître l'une après l'autre dans notre esprit , c'est ce qui me semble suivre évidemment de ce que nous n'avons aucune perception de la durée, qu'en considérant cette suite d'idées qui se succèdent les unes aux autres dans notre entendement. En effet, dès que cette succession d'idées vient à cesser , la perception que nous avions de la durée cesse aussi, comme chacun l’éprouve clairement par lui-même lorsqu'il vient à dormir profondément : car , qu’il dorme une heure ou un jour , un mois ou une année, il n’a aucune perception de la durée des choses tandis qu'il

dort ou qu'il ne songe à rien. Celte duree est alors tout & fait nulle à son égard , et il lui semble qu'il n'y a aucune distance entre le moment où il a cesse de penser en s'endormant, et celui où il commence à penser de nouveau. Et je ne doute pas qu’un homme eveilté n'éprouvât la même chose s’il lui était possible de n'avoir qu'une seule Idée dans l’esprit, sans qu'il arrivât aucun changement à cette idée et qu'aucune autre vint lui succéder. Et nous voyons que lorsqu'une personne arrête ses pensées avec une extrême application sur une seule chose , en sorte qu'elle ne remarque point cette suite d'idées qui sc succèdent les unes aux autres dans son esprit , elle laisse échapper , sans y faire réflexion , une bonne partie de la durée qui s'écoule pendant tout le temps qu'elle est dans cette sorte de contemplation , s'imaginant que ce temps-là est beaucoup plus court qu'il ne l'est effectivement. Que si le sommeil nous fait regarder ordinairement les parties distantes de la duree comme un seul point , c'est parce que , tandis que nous dormons, cette succession d'idées n'a pas lieu dans notre esprit. Car, si un homme vient à songer en dormant, et que ses songes lui présentent une suite d'idées différentes, il a, pendant tout ce tempslà , une perception de la durée et de la longueur de cette durée. Ce qui , a mon avis, prouve évidemment que les hommes tirent les idées qu’ils ont de la durée, de la réflexion qu'ils font sur cette suite d'idées dont ils observent la succession dans leur propre entendement ; sans quoi ils ne sauraient avoir aucune idée de la durée , quoi qu'il pût arriver dans le monde

§ S. Nous pouvons appliquer Vidée de la durée à des choses qui existent pendant que nous dormons.

En effet , dés qu'un homme a une fois acquis l’idée de la durée par la réflexion qu'il a faite sur la succession et le nombre de scs propres pensées , il peut appliquer cette notion à des choses qui existent tandis qu'il ne pense point; tout de même que celui à qui In vue ou l’attouchement ont fourni l'idée de l'étendue, peut appliquer cette idée à différentes distances , où il ne voit ni ne touche aucun corps. Ainsi , quoiqu'un homme n'ait aucune perception de la longueur de la durée qui s'est écoulée pendant qu'il dormait ou qu'il n’avait aucune pensée , cependant , comme il a observé la révolution des jours et des nuits, et qu’il a trouve que la longueur de I cette durée est , en apparence , régulière et cous-

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