‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 74 sur 423 · LIVRE II, CIL · texte numérisé non relu

LIVRE II, CIL

tante, dès qu'il suppose que, taudis qu'il a dormi ou qu'il a pensé a autre eliose , cette révolution s'est faite eonune à l'ordinaire, il peut juger de la longueur de la durée qui s’est écoulée pendant son sommeil. Mais , lorsque Adam et Été étalent seuls au monde , si au lieu de ne dormir que pendant le temps qu’on emploie ordinairement au sommeil, ils eussent dormi vingtquatre heures sans Interruption, cet espace de vingt-quatre heures aurait été absolument perdu pour eux, et ne serait jamais entré dans le compte qu'ils faisaient du temps.

§ 6. L'idée de la succession ne nous vient pas du mouvement.

C’est ainsi qu'en réfléchissant sur cette suite de nouvelles idées qui se présentent à nous l'une après l'autre , nous acquérons l’idée de la succession. Que si quelqu'un se ligure qu’elle vient plutôt de la réflexion que nous faisons sur le mouvement par le moyen des sens, il changera peut-être de sentiment pour entrer dans ma pensée, s’il considère que le mouvement même excite dans son esprit une idée de succession, justement de lu même manière qu'il y produit une suite continue d'idées distinctes les unes des autres. Car un homme qui regarde un corps qui se meut actuellement n'y aperçoit aucun mouvement, a moins que ce mouvement n'excite en lui une suite constante d’trfees successives : par exemple, qu’un homme soit sur la mer lorsqu’elle est calme, par un beau jour et hors de la vue des terres, s'il jette les yeux vers le soleil , sur la mer ou sur son vaisseau, une heure de suite , fl n'y apercevra aucun mouvement, quoiqu'il soit assuré que deux de ces corps , et peut-être tous trois , nient fait beaucoup de chemin pendant tout ce temps-là. Mais s’il aperçoit que l’un de ces trois corps ait changé de distance à l’égard de quelque antre corps , ce mouvement n'a pas plutôt produit en lui une nouvelle idée, qu'il reconnaît qu’il y a eu du mouvement. Mais quelque part qu'un homme se trouve , toutes choses étant en repos autour de lui, sans qu'il aperçoive le moindre mouvement durant l'espace d’une heure, s'il a eu des pensées pendant cette heure de repos , il apercevra les différentes idées de ses propres pensées, qui tout d'une suite ont paru les unes après les autres dans son esprit ; et par là il observera et trouvera de la succession où il ne saurait remarquer aucun mouvement.

APITRE XIV. 95

§ 7. Et c’est là, je crois, la raison pourquoi nous n'apercevons pas des mouvements fort lents, quoique constants; parce qu'en passant d'une partie sensible ù une autre, le changement de distance est si lent qu’il ne cause aucune nouvelle idée en nous, qu'nprês un long temps écoulé depuis un terme jusqu’à f autre. Or, comme ces mouvements successifs ne nous frappent point par une suite constante de nouvelles idées qui se succèdent immédiatement l’une à l’autre dans notre esprit , nous n’avons aucune perception de mouvement : car , comme le mouvement consiste dans une succession continue , nous ne saurions apercevoir cette succession sans une succession constante d’idées qui en proviennent.

S 8. On n’npcrçoit pas non plus les choses qui se meuvent si vite qu'elles n’affectent point les sens , parce que les differentes distances de leur mouvement ne pouvant frapper nos sens d’une manière distincte, elles ne produisent aucune suite d’idées dans l'esprit. Car lorsqu'un corps sc meut en rond, en moins de temps qu'il n'en faut à nos idées pour pouv oir sc succéder dans notre esprit les unes aux autres , il ne parait pas être en mouvement, mais semble être un cercle parfait et entier de la même matière ou couleur que le corps qui est en mouvement , et nullement une partie d'un cercle en mouvement.

S 9. Nos idées se succèdent dans notre esprit, dans un certain degré de vitesse.

Qu’on juge après cela, s'il n’est pas fort probable que pendant que nous sommes éveillés, nos idées sc succèdent les unes aux autres dans notre esprit , à peu près de la même manière que ces ligures disposées en rond au dedans d'une lanterne , que la chaleur d’une bougie fait tourner sur un pivot. Or , quoique nos idées se suivent peut-être quelquefois un peu plus vite et quelquefois un peu plus lentement , elles vont pourtant, à mon avis, presque toujours du même train dans un homme éveillé ; et il me semble même que la vitesse et la lenteur de cette succession d'idées ont certaines bornes qu'elles ne sauraient passer.

S I o. Cette conjecture , qui paraîtra peut-être étrange, est fondée sur ce que j'observe que nous ne saurions apercevoir de la succession dans les impressions qui se font sur nos sens, que lorsqu’elles ont un certain degré de vitesse ou de lenteur; si, par exemple, l'impression est extrêmement prompte, nous n'y sentons aucune S

succession , même lorsqu'il est évident qu'il y a une succession réelle. Qu’un boulet de canon passe au travers d’une chambre , et que dans son chemin il emporte quelque membre du corps d’un homme, c’est une chose aussi évidente qu’aucune démonstration puisse l’étre, que le boulet doit percer successivement les deux côtés opposés de la chambre. II n’est pas moins certain qu'il doit toucher une certaine partie de la chair avant l’autre et ainsi de suite ; et cependant je ne pense pas qu’aucun de ceux qui ont jamais senti ou entendu un tel coup de canon, qui ait percé deux murailles éloignées l'une de l’autre , ait pu observer aucune succession dans la douleur ou dans le son d’un coup si prompt. Cette portion de durée où nous ne remarquons aucune succession , c’est ce que nous appelons un instant : portion de durée qui n’occupe justement que te temps auquel une seule idée est dans notre esprit sans qu'une autre lui succède , et où , par conséquent , nous ne remarquons absolument aucune succession

S 1 1 . La même chose arrive lorsque le mouvement est si lent qu’il ne fournit point à nos sens une suite constante de nouvelles idées dans le degré de vitesse qui est requis pour faire que l’esprit soit capable d'en recevoir de nouvelles. Et alors , comme les idées de nos propres pensées trouvent de la place pour s'introduire dans notre esprit entre celles que le corps qui est en mouvement présente à nos sens, le sentiment de ce mouvement se perd ; et le corps , quoique dans un mouvement actuel , semble être toujours en repos, parce que sa distance d'avoc quelques autres corps ne change pas d'une manière visible aussi promptement que les idées de notre esprit se suivent naturellement l’une l'autre. C’est ce qui parait évidemment par l’aiguille d'une montre , par l'omhre du cadran solaire , et par plusieurs autres mouvements continus, mnis fort lents, où, après certains intervalles, nous apercevons , par le changement de distance qui arrive au corps en mouvement , que ce corps s’est mû , mais sans que nous ayons aucune perception du mouvement actuel.

* « Cette définition de Ytnstnnt se doit, je crois, en-

- icmlre de la notion populaire , comme cette que le vul-

- gaire a du point. Car, à la ligueur, le point et linitan/ • ne sont point des parties du lenips ou de l’espace , et

- n’ont point de parties non plus. Ce sont des extrémités « | des limites ] seulement. -

Cette suite de nos idées est la mesure des autres successions.

C’est pourquoi il me semble qu'une constante et régulière succession d’idées, dans un homme éveillé , est comme la mesure et la règle de toutes tes autres successions ’. Ainsi, lorsque certaines choses sc succèdent plus vite que nos idées, comme quand deux sons ou deux sensations de douleur, etc., n’enferment dans leur succession que la durée d’une seule idée, ou lorsqu’un certain mouvement est si lent qu’il ne va pas d’un pas égal avec les idées qui roulent dans notre esprit , je veux dire avec la même vitesse que ces Idées se succèdent les unes aux autres , comme lorsque , dans leur cours ordinaire , une ou plusieurs idées viennent dans l’esprit entre celles qui s’offrent à la vue par les différents changements de distance qui arrivent à nn corps en mouvement , ou entre des sons et des odeurs dont la perception nous frappe successivement ; dans tous ces cas le sentiment d'une constante et continuelle succession se perd; de sorte que nous ne nous en apercevons qu’à certains intervalles de repos qui s’écoulent entre-deux.

§ I S. Notre esprit ne peut s’arrêter longtemps

sur une seule idée qui reste purement la

même.

Mais , dira4-on , - s’il est vrai que , tandis qu’il

• y a des idées dans notre esprit , elles se succè-

• dent continuellement , Il est Impossible qu’un

• homme pense longtemps à une seule chose. » Si l’on entend par là qu’un homme ait dans l’esprit une seule idée qui y reste longtemps purement la même, sans qu’il y arrive aucun changement, je crois pouvoir dire qu’en effet cela n'est pas possible. Mais comme je ne sais pas de quelle manière se forment nos idées, de quoi elles sont composées , d’où elles tirent leur lumière et comment clics viennent à paraître, je ne saurais rendre d’autre raison de ce fait que

■ lin homme tourmenté par la douteur, oo par quelque attente, ne peut presque penser qu'à ce qu’il gouffre , et plus son Ame est occupée de ce seul objet, plus le temps lut parait long. D’un autre oMé, celui qni est amusé par un concert, par une conversation vive et enjouée, etc. , éprouve une succession d’idées très-rapides, et le temps lui semble extrêmement court. Au reste, si l'idée de durée oc s’acquérait quo par la succession des idées dans notre esprit , cette succession devrait nous paraîtr e également rapide dans tons les temps. Mais tout homme capable de quelque attention, sent qu'il y a des temps où ses idées ont un monvement lent , et d'autres où elles en ont un plus rapide.

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