‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 76 sur 423 · S I)E L’ENTENDE · texte numérisé non relu

S I)E L’ENTENDE

pour les faire servir de mesure l'une a l'autre. Comme la durée ne peut être mesurée que par In durée même , non plus que l’étendue par autre chose que pnr l'étendue , nous ne saurions retenir auprès de nous une mesure constante et 1 invariable de In durée ( qui consiste dans une succession perpétuelle ) , comme nous pouvons garder des mesures de certaines longueurs d'étendue, telles que les pouces, les pieds, les aunes, etc., qui sont composées de parties permanentes de matière. Aussi n'y a-t-il rien qui puisse servir de régie propre à bien mesurer le temps , que ce qui a divisé toute la longueur de sa durée en parties apparemment égales, par des périodes (jui se suivent constamment. Pour ce qui est des parties de la durée qui ne sont pas distinguées, ou qui ne sont pas considérées comme distinctes et mesurées par de semblables périodes , elles ne peuvent pas être comprises si naturellement sous la notion du temps, comme il parait par ces sortes de phrases : Avant tous tes temps , et Lorsqu’il n’y aura plus de temps.

S 19. Les révolutions du soleil et de la lune sont les mesures du temps les plus commodes.

Comme les révolutions diurnes et annuelles du soleil ont été , depuis le commencement du monde, constantes, régulières, généralement observées de tout le genre humain , et supposées égales entre elles, on a eu raison de s’en servir pour mesurer la durée. Mais parce que la distinction des jours et des années a dépendu du mouvement du soleil , cela a donné lieu à une erreur fort commune ; c'est qu'on s'est imaginé que le mouvement et la durée étaient la mesure l'un de l'autre. Car les hommes étant accoutumés à se servir pour mesurer la longueur du temps des idées de minutes , à' heures, de jours, de mois, d’années, etc. , qui se présentent à l'esprit dès qu'on vient à parler du tenjps ou de la durée, et ayant mesuré différentes parties du temps par le mouvement des corps célestes, ils ont été portés & confondre le temps et le mouvement , ou du moins à penser qu'il y a une liaison nécessaire entre ces deux choses. Cependant toute autre apparence périodique , ou altération d'idées qui arriverait dans des espaces de durée équidistants en apparence, et qui serait constamment et universellement observée , servirait aussi bien à distinguer les intervalles du temps , qu'aucun des moyens qu'on ait employés oour cela. Supposons, par exemple, que le soleil,

IIENT HUMAIN.

que quelques-uns ont regardé comme un feu , eût été allumé à la même distance de temps qu'il parait maintenant chaque jour sur le même méridien , qu'il s'éteignit ensuite douze heures après, et que, dans l'espace d'une révolution annuelle, ce feu augmentât sensiblement en éclat et en chaleur, et diminuât dans la même proportion : une apparence abisi réglée 11e servirait-elle pas il tous ceux qui pourraient l’observer, à mesurer les distances de la durée , sans mouvement, tout aussi bien qu’ils pourraient le faire â l’nide du mouvement? Car si ces apparences ('talent constantes , à portée d'être universel lement observées, et dans des périodes équidistantes , elles serviraient également au genre humain pour mesurer le temps , quand même il n’y aurait aucun mouvement.

S 20. Ce n'est pas par te mouvement du soleil et de la lune que le temps est mesuré , mais par leurs apparences périodiques.

Car si la gelée, ou une certaine espèce de fleurs revenaient réglémcnt dans toutes les parties de la terre à certaines périodes équidistantes, les hommes pourraient aussi bien s’en servir, pour compter les années, que des révolutions du soleil. Et en effet, il y a des peuples, en Amérique, qui comptent leurs nnnées par la venue de certains oiseaux qui , dans quelques-unes de leurs saisons , paraissent dans leur pays, et dans d'autres se retirent. De même , un accès de fièvre, un sentiment de faim ou de soif, une odeur, une certaine saveur, ou quelque autre idée que ce fût , qui reviendrait constamment dans des périodes équidistantes, et se ferait universellement sentir, seraient également propres à mesurer le cours de la succession , et A distinguer les distances du temps. Ainsi, nous voyons que les aveugles-nés comptent assez bien pnr années , dont ils ne peuvent pourtant pas distinguer 1rs révolutions pnr des mouvements qu'ils ne [khi vent apercevoir. Sur quoi je demande , si un aveugle qui distinguerait les années par In chaleur de l’été et par le froid de l'hiver, par l’odeur d'une fleur dans le printemps, ou par le goût d'un fruit dans l’automne, n'aurait point une meilleure mesure du temps, que les Romains avant la réformation de leur calendrier pnr Jules César, ou que plusieurs autres peuples , dont les années sont fort irrégulières , maigre le mouvement du soleil , dont ils prétendent faire usage ?

Un des plus grands embarras qu'on rencontre

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