‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 79 sur 423 · LIVRE II, CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE XIV

delà des limites du monde , nu il u’y a aucun corps

$ 25. Car supposons que de ce lieu jusqu'au corps qui borne l’univers, il y eût 5839 llenes, ou millions de lieues (car le monde étant fini, ses bornes doivent être à une certaine distance) , comme nous supposons qu'il y a 5639 années depuis le temps présent Jusqu'à la première existence de quelque corps au commencement du monde : nous pouvons appliquer dans notre esprit cette mesure d’une année à la durée qui a existé avant la création , au delà de la durée des corps ou du mouvement , tout de même que nous pouvons appliquer la mesure d'une lieue à l’espace qui est au delà des corps qui terminent le monde ; et ainsi , par l'une de ces idées , nous pouvons aussi bien mesurer la durée , là où il n’y avait point de mouvement , que nous pouvons , par l'autre , mesurer en nous-mêmes l’espace, là où il n’y a point de corps.

S 26. Si l'on m’objecte ici, que la manière dont j'explique le temps, je suppose ce que je n’ai pas droit de supposer , savoir , que le inonde n’est ni étemel ni infini : je réponds qu’il n’est pas necessaire pour mon dessein , de prouver en cet endroit que le monde est fini , tant à l’égard de sa durée que de sou étendue. Mois comme cette dernière supposition est pour le moins aussi facile à concevoir que celle qui lui est opposée , j’ai , sans contredit , la liberté de m’en servir aussi bien qu’un autre a celle de supposer le contraire ; et je ne doute pas que quiconque voudra faire réflexion sur ce point , ne puisse aisément concevoir en lui-même le commencement du mouvement , quoiqu’il ne puisse comprendre celui de la durée prise dans toute son étendue. Il peut aussi, en considérant le mouvement, venir jusqu’à un dernier point, sans qu'il lui soit possible d’aller plus avant II peut de même donner des bornes au corps et à l’étendue qui appartient au corps ; mais c’est ce qu’il ne saurait faire à l’égard de l’espace vide de corps, parce que les dernières limites de l’espace et de la durée sont au-dessus de

■ * Ce vide, qo’oo peut concevoir dans le temps, s marquerait, comme relui de l'espace, que le temps cl

- t’espace vont aussi bien aux possibles qu’aux existants, v Au reste, de toutes les manières chronologique* , eetie

- de compter le* années depuis le commencement du e monde est la moins convenable, quand ce ne serait qu’à « cause de la grande différence qu’il y a entre le* soixante- « dix interprètes et le texte hébreu , sans toucher à d’au- « tre* raisons. .

notre conception *, aussi bien que les dernières bornes du monde , qui passent la plus vaste capacité de l’esprit; ce qui est fondé, à l’un 4 à l’autre égard, sur les mêmes raisons, comme nous le verrons ailleurs.

S 27. Comment nous vient l’idée de l’éternité.

Ainsi de la même source que nous vient l’idée du temps, nous vient aussi celle que nous nommons éternité. Car , ayant acquis l’idée de la succession et de ta durée , en réfléchissant sur cette suite d’idées qui se succèdent en nous les unes aux autres, laquelle est produite ou par les apparences naturelles de ces idées , qui d'ellesmémes viennent se présenter constamment à notre esprit pendant que nous veillons, ou par les objets extérieurs, qui affectent successivement nos sens ; ayant d’ailleurs acquis , par le moyen des révolutions du soleil , les idées de certaines longueurs de durée , nous pouvons Ecouter , dans notre esprit , ces sortes de longueurs les unes aux autres , aussi souvent qu'il nous plaît * : et après les avoir ainsi ajoutées , nous pouvons les appliquer à des durées passées ou à venir ; ce que nous pouvons continuer de faire sans jamais arriver à aucun terme , poussant ainsi nos pensées à l’infini, et appliquant la longueur d’une révolution annuelle du soleil à une durée qu’on suppose avoir été avant l'existence du soleil , ou de quelque autre mouvement que ce soit. II n’y a pas plus d’absurdité ou de difficulté à cela , qu'à appliquer la notion que j’ai du mouvement que fait l’ombre d’un cadran pendant une heure du jour, à la durée de quelque chose qui soit arrivée la nuit passée , par exemple , à la flamme d’une chandelle qui aura brûlé pendant ce temps-là; car cette flamme, étant présentement éteinte, est entièrement séparée de tout mouvement actuel ; et il est aussi impossible que la durée de cette flamme , qui a paru pendant nne heure la nuit passée, eo-

• « C’est que le temps et l’espace marquent des posât sibilités au delà de la supposition des existences. Le i temps et l’espace sont de la nature des vérités éternelles, « qui regardent également le i»ocsihle ei l'existant. ■

• « Mais, pour en Urer la nollon de Yéternité, U faut ■ concevoir de plus que la même raison subsisté toujours « pour aller plus loin. C’est celte considération des raisons « qui achève la notion de l'infini, ou de l’indéfini, dans

• les progrès possibles. Ainsi les sens ne sauraient suffire

* à faire former ces notions, et dans le fond on peut dire « que Fidée de Yabsolu est antérieure , dans la nature des « choses , à celle des borne. s qu’on ajoute. Mais nous ne « reroîuqotms la première qu'en commençant par ce qui

l « est borné , el qui frappe nos msi. »

existe avec aucun mouvement qui existe présentement , ou qui doive exister ù l'avenir , qu'il est impossible qu'aucune portion de durée , qui oit existé avant le commencement du monde, coexiste avec le mouvement présent du soleil. Mais cela n'empéchc pas que si j’ai l’idée de la longueur du mouvement que l'ombre fait sur un cadran , en parcourant l'espace qui marque une heure , je ne puisse mesurer aussi distinctement en moi-même In durée de cette chandelle qui a brûle la nuit passée , que je puis mesurer la durée de quoi que ec soit qui existe présentement : et c’est ne faire , dans le fond , autre chose que d'imaginer que si le soleil eût éclairé de ses rayons un cadran , et qu’il se fût mû avec lé même degré de vitesse qu'il cette heure , l'ombre aurait passé sur ce cadran depuis une de ces divisions qui marquent les heures jusqu’à l'autre, pendant le temps que la chandelle aurait continué de brûler.

§ 28. La notion que j’ai d'une heure, d’un Jour ou d'une année , n’étant que l’idée que je me suis formée de la longueur de certains mouvements périodiques , dont il n’y en a aucun qui existe tout à la fois, mais seulement dans les idées que j’en conserve dans ma mémoire , et qui me sont venues par vole de sensation ou de réflexion; je puis , avec la même facilité, et par la même rnison , appliquer dans mon esprit la notion de toutes ces différentes périodes à une durée qui ait précédé toute sorte de mouvement , tout aussi bien qu'à une chose qui n’ait précédé que d'une minute , ou d'un jour , le mouvement qui emporte le soleil dans ce moment-ci. Toutes les choses passées sont dans un égal et parfait repos ; et à les considérer sous ce point de vue, il est indifférent qu’elles aient existé avant le commencement du monde ou seulement hier. Car, pour mesurer la durée d’une chose par un mouvement particulier, il n’est nullement nécessaire que cette chose coexiste réellement avec ce mouvcmcnt-là, ou avec quelque autre révolution périodique ; il faut seulement que j'aie dans mon esprit une idée claire de la longueur de quelque mouvement périodique, ou de quelque autre intervalle de durée , et que je l'applique à la duree de la chose que je veux mesurer.

S 29. Aussi voyons-nous que certaines gens comptent que, depuis la première existence du monde jusqu'à l’année 1 689 , il s’est écoulé .">639 années , ou que la durée du inonde est égale à

3639 révolutions annuelles du soleil, et que d’autres l'étendent beaucoup plus loin , comme les anciens Égyptiens, qui, du temps &' Alexandre, comptaient 23,000 années depuis le règne du soleil, et les Chinois d'aujourd'hui, qui donnent au monde 3,2(>9,ouo années ou plus. Quoique je ne eroic pas que les Égyptiens et les Chinois nient raison d’nttribuer une si longue durée à l'univers, je puis pourtant imaginer ccttc durée tout aussi bien qu'eux, et dire que l'une est plus grande que l’autre, de la même maniéré que je comprends que la vie de Mathusatem a été plus longue que celle d ’Énoch. Et supposé que le calcul ordinaire de 3689 années soit véritable ( et il peut l'être aussi bien que tout autre), cela ne m'empêche nullement d’imaginer ce que les autres entendent , lorsqu'ils donnent au monde mille ans de plus, parce que chacun peut aussi aisément imaginer ( je ne dis pas croire ) que le monde a duré 30,000 ans, que 5639 années; par la raison qu'il peut aussi bien concevoir la durée de 50,000 ans, que celle de 5039 années. D’où il parait que pour mesurer la durée d'une chose par le temps , il n'est pas nécessaire que la chose soit coexistante an mouvement , ou à quelque autre révolution périodique, que nous employons pour en mesurer la durée : il suffit pour cela , que nous ayons l'idée de la longueur de quelque apparence régulière et périodique , que nous puissions appliquer en nous-mêmes A cette durée, avec laquelle le mouvement, ou cette apparence particulière , n'aura pourtant jamais existé.

S 30. De Vidée de l’éternité.

Car , comme dans l'histoire de la création , telle que Moïse nous l'a rapportée , je puis imaginer que la lumière a existé trois jours avant qu’il y eût ni soleil ni aucun mouvement , et cela simplement en me représentant que la durée de la lumière, qui fut créée avant le soleil, fut si longue , qu’elle aurait été égale û trois révolutions diurnes du soleil , si alors cet astre se fût mû comme à présent; je puis avoir, par le même moyen , une idée du chaos , ou des anges , comme s'ils avaient été créés une minute , une heure , un jour , une année , ou mille années , avant qu’il n'y eût ni lumière , ni aucun mouvement continu. Car, si je puis seulement considérer la durée comme égale à une minute, avant l'existence ou le mouvement d'aucun corps , je puis ajouter une minute de plus , et encore une autre, jusqu'à ce que j'arrive a

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