LIVRE II, Cil
succession ou non ? Si elle n'enferme aucune succession , iis sont obligés du faire voir la différence qu’il y a entre la notion qu'ils ont de In durée , lorsqu'elle est appliquée A un être éternel , et celle qu’ils en ont , lorsqu’elle est appliquée à un être fini; parce qu’ils trouveront peut-être d’autres personnes que moi , qui , leur faisant un libre aveu de la faiblesse de leur entendement dans ce point , déclareront que la notion qu’ils ont de la durée les oblige à concevoir que , de tout ce qui a de la durée , la continuation en a été plus longue aujourd'hui qu'hier. Que si , pour éviter de mettre de la succession dans l’existence éternelle, ils recourent à ce qu’on appelle dans les écoles punctum stans , point fixe et permanent ; je crois que cet expédient ne leur servira pas beaucoup a éclaircir la chose ou A nous donner une idée plus claire et pins positive d’une durée infinie , rien ne me paraissant plus inconcevable qu'une durée sans succession. Et , d'ailleurs , supposé que ce point permanent signifie quelque chose, comme il n’a aucune quantité de durée finie ou infinie 1 , on ne peut l'appliquer A la durée infinie dont nous parlons. Mais , si notre faible capacité ne nous permet pas de séparer la succession d’avec la durée quelle qu’elle soit , notre Idée de l'éternité ne peut être composée que d’une succession infinie de moments, dans laquelle. toutes choses existent. Du reste , si quelqu'un a ou peut avoir une Idée positive d’un nombre actuellement infini , je m'en rapporte & lui-même. Qu’il voie quand c’est que ce nombre infini , dont il prétend avoir l'idée , est assez grand pour qu’il ne puisse y rien ajouter luimême; car, tandis qu’il peut l’augmenter, je m’imagiue qu’il sera convaincu en lui-même , que l’idée qu’il a de ce nombre est un peu trop resserrée pour faire une infinité positive.
§ 1 7. Je crois qu’une créature raisonnable, qui, faisant usage de son esprit , veut bien prendre la peine de réfléchir sur son existence ou sur celle de quelque autre être que ce soit , ne peut éviter d'avoir l’idée d’un être tout sage qui n’a eu aucun commencement ; et , pour moi , je suis assure d’avoir une telle Idée d’une durée infinie. Mais cette négation d’un commencement, n’étant qu’une négation d’une chose positive , ne peut guère me donner une idée positive de l'infinité, à laquelle je ne saurais parvenir, quelque essor que je donne 4 mes pensées pour m’en former
' ,Voa et/ jim ntum , disent ]<■* scolastiques.
VPITRE XVII. 119
une notion claire et complète. J'avoue, dis-je, que mon esprit se perd dans cette poursuite , et qu’après tous mes efforts, je me trouve toujours en deçà Un but , bien loin de l'atteindre.
S 18. /Voit* n’avons point d'idée positive d'un espace infini.
Quiconque pense avoir une idée positive d’un espace infini , trouvera , je m'assure , s’il y fait un peu de réflexion , qu'il n'a pas plus d'idée du plus grand que du plus petit espace. Car, pour ce dernier , qui semble le plus aisé à concevoir , et le plus proportionné ô notre portée , nous ne pouvons au fond y découvrir autre chose qu’une idée comparative de petitesse qui sera toujours plus petite qu'aucune de celles dont nous avons une idée positive. Toutes les idées positives que nous avons de quelque quantité que ce soit , grande ou petite , ont toujours des bornes , quoique nos idées de comparaison , par où nous pouvons toujours ajouter à l’une et ôter de l’autre, n'en aient point ; car ce qui reste , soit grand ou petit, n’étant pas compris dans l'idée positive que nous avons , est dans les ténèbres , et ne consiste à notre égard que dans la puissance que nous avons d'étendre l’un et de diminuer l'autre , sans jamais cesser. Un pilon et un mortier réduiront tout aussitêt une partie de matière à l’indivisibilité , que l’esprit du plus subtil mathématicien ; et un arpenteur pourrait aussitôt mesurer à la perche l’espace infini , qu’un philosophe s’en former l’idée par la pénétrante vivacité de son esprit , ou le comprendre par la pensée, ce qui est en avoir une idée positive. Il peut de même se former l’idée d’un cube d’un demi-pouce, d'un quart ou d'un huitième de pouce , et toujours en diminuant , Jusqu’il ce qu’il ne lui reste dans l'esprit que l’idée de quelque chose d’extrêmement petit , mais qui cependant ne parvient point 4 cette petitesse incompréhensible que la division peut produire. Son esprit est aussi éloigné de ce reste de petitesse , que lorsqu'il a commencé la division ; et par conséquent il ne vient jamais à avoir une idée claire et positive de cette petitesse qui est la suite d’une infinie divisibilité.
S 19. Ce qu’il y a de positif et de négatif dans notre idée de l'infini.
Quiconque jette les yeux sur l’infinité se fait d’abord une idée fort étendue de la chose A quoi il l'applique, soit espace ou durée ; et peut-être sc fatignc-t-il lui-même 4 force de multiplier
dons son esprit cette première idée. Cependant, après tous ses efforts , il ne se trouve pas plus près d'avoir une idée positive et distincte de ce qui reste pour en faire un infini positif, que le paysan d'Horace en avait de l'eau qui devait passer dans le canal d’un fleuve qu'il trouva sur son chemin.
Rusticus ex spécial dum deflu&t amnis, at ille
Labitur, et labetur in ooiue volubilis æ>um *.
S JO. U y a des gens qui croient avoir une idée
positive de l'éternité et non de l’espace.
J'ai vu quelques personnes qui mettent une si grande différence entre une durée infinie , et un espace infini , qu'ils se persuadent à euxmémes qu’ils ont une idée positive de l’éternité, mats qu'ils n’ont ni ne peuvent avoir aucune idée d'un espace infini. Voici , à mon avis, d’où vient cette erreur : c'est que ces gens-là trouvant, par les réflexions solides qu'ils font sur les causes et les effets, qu'il est nécessaire d'admettre quelque Etre éternel , et par conséquent de regarder l'existence réelle de cet Être, comme correspondante à l’idée qu'ils ont de l’éternité ; et d'autre part , ne voyant pas qu'il soit nécessaire , mais jugeant au contraire qu'il est apparemment absurde que le corps soit infini , ils concluent hardiment qu'ils ne sauraient avoir l'idée d'un espace infini , parce qu'ils ne sauraient imaginer la matière infinie : conséquence fort mal tirée , à mon avis , parce que l’existence de la matière n’est non plus nécessaire à l'existence de l’espace, que l'existence du mouvement ou du soleil l'est a la durée , quoiqu'on soit accoutumé de s'en servir pour la mesurer; et je ne doute pas qu'un homme ne puisse aussi bien pvoir l'idée de 1 0000 lieues en carré sans penser g un corps de cet étendue , que l’idée de 10000 années sans songer à un corps qui ait existé aussi longtemps. Pour mol , il ne me semble pas plus malaisé d’avoir l’idée d'un espace vide de corps, que de penser à la capacité d’un boisseau vide de blé , ou au creux d'une noix sans cerneau. Car , de ce que nous avons une idée de l'infinité de l'espace, il ne s'ensuit pas plus nécessairement qu’il y ait un corps solide infiniment étendu , qu’il est nécessaire que le monde soit < (cruel , parce que nous avons l’idée d'une durée infinie, fît pourquoi, je vous prie , nous irions-
1 Itorat. Epist. Lib. /, Ep. II. v. 45. « 11 altend que « le flema soit écoulé -, mai» »es Oui» rapide» coulrnl , et • couleront pendant toute la durée de» siècle». »
nous figurer que l'existence réelle de la matière soit nécessaire pour soutenir notre idée d’un espace infini , puisque nous voyons que nous avons une idée claire d’une durée infinie à venir, tout de même que d'une durée infinie déjà passée , quoiqu'il n’y ait personne , à ce que je crois , qui s'imagine qu'on puisse concevoir qu'une chose existe ou ait existé dans cette durée à venir? Car il est aussi impossible de joindre l'idée que nous avons d'une durée à venir à une existence présente ou passée, que de faire que l’idée du jour d'hier soit la même que celle d'aujourd’hui ou de demain , ou que d’assembler les siècles passés et à venir, et les rendre pour ainsi dire contemporains. Mais si ces personnes se figurent d’avoir des idees plus claires d’une durée infinie, que d'un espace infini , parce qu’il est certain que Dieu a existé de toute éternité , au lieu qu’il n’y a point de matière réelle qui remplisse l'étendue de l'espace infini : cependant , comme il y a des philosophes qui croient que l'espace Infini êst occupé par l’infinie omni-présence de Dietl , tout de même que la durée infinie est occupée par l’existence éternelle de cet Être suprême , il faudra qu’ils conviennent que ces philosophes ont une idee aussi claire d'un espace infini que d’une durée infinie , quoique dans l’un ou l'autre de ces cas ils n’aient, à mon avis, ni les uns ni les autres, aucune idée positive de l’infinité. Car, quelque Idée positive de quantité qu’un homme ait dans son esprit, il peut répéter cette idée, et l’ajouter à la précédente , avec autant de facilité qu’il peut ajouter ensemble , aussi souvent qu'il veut, les idées de deux jours ou de deux pas : idées positives de longueurs qu'il a dans sou esprit. D'ou il s'ensuit que si un homme avait une idée positive de l’infini, soit duree ou espace, il pourrait joindre deux infinis ensemble, et même faire un infini infiniment plus grand que l'autre : absurdités trop grossières pour devoir être réfutées.
S Si. Les idées positives que C on croit avoir de l’infinité causent des méprises sur cet article.
Si cependant, après tout ce que je viens de dire , il se trouve des gens qui se persuadent à eux-mêmes qu'ils ont des idées claires et positives de l'infinité, il est juste qu'ils jouissent de ce rare privilège, et je serais bien aise ( aussi bien que d'autres personnes que je conuais , qui confessent ingénument que ces idées leur man-