CHAPITRE XVI
De quelques Mires modes simples.
S l*r. De quelques autres modes simples.
J'ai fait voir , dans les chapitres précédents , comment l'esprit , ayant reçu les idées simples par le moyen des sens , s’en sert pour s’élever jusqu'à l’idée même de l’Infinité, qui, bien qu’elle paraisse plus éloignée d’aucune perception sensible que quelque autre idée que ce soit , ne renferme pourtant rien qui ne soit composé d'idées simples qui nous sont venues par voie de sensation , et que nous avons ensuite jointes ensemble , par le moyen de cette faculté que nous avons de répéter nos propres Idées. Mais , quoique les exemples que j’ai donnés jusqu'ici de modes simples , formés des idées simples qui nous sont venues par les sens , pussent suffire pour montrer comment l'esprit vient à connaître ces modes , cependant , en considération de la méthode, je parlerai encore de quelques autres , mais en peu de mots : après quoi je passerai aux idées plus composées.
§ 2. Modes du mouvement.
Il ne faut qu’entendre le français pour comprendre ce que c’est que glisser, rouler, pirouetter, ramper, se promener, courir, danser, sauter, voltiger, et plusieurs autres termes qu’on pourrait nommer; car, dès qu'on les entend , on a dans l’esprit tout autant d’idées distinctes de différentes modifications du mouvement. Or, les modes du mouvement répondent à ceux de l’étendue ; car vite et lent sont deux différentes idées du mouvement, dont les mesures sont prises des distances du temps et de l’espace, jointes ensemble , de sorte que ce sont des idées complexes qui comprennent temps et espace avec du mouvement.
$ 3. Modes des sons.
La même diversité se rencontre dans les sons. Chaque mot articulé est une differente modification du son : d'où ii parait qu'à la faveur de ces modifications l'ime peut recevoir, par le sens de l’ouie , des idées distinctes en nombre presque infini. Outre les cris distincts qui sont particuliers aux oiseaux et autres bêtes , les sons peuvent être modifiés par le moyen de diverses notes de différente étendue , jointes ensemble ; ce qui fait cette idée complexe que nous nommons un air, et qu'un musicien peut avoir pré-
seule A l'esprit , lors même qu'il n'entend ui ne forme aucun son , en réfléchissant sur les Idées de ces sons , qu’il assemble ainsi tacitement en lui-même et dans sa propre imagination.
$ 4. Modes des couleurs.
Les modes des couleurs sont aussi fort divers.
Il y en a quelques-uns que nous regardons simplement comme différents dcgTés , ou pour parler eu termes de l'art, comme des nuances tC une même couleur. Mais parce que nous fnisons rarement des assemblages de couleurs, pour l'usage , ou pour le plaisir , sans que la ligure y oit quelque part , comme dans la peinture , daus les ouvrages de tapisserie , de broderie , etc. , ! les assemblages de couleurs les plus connus appartiennent pour l'ordinaire aux modes mixtes , parce qu'ils sont composés d'idées de différentes espèces , savoir , de ligure et de couleur , comme sont la beauté , t arc-en-ciel , etc.
S 5. Modes des saveurs et des odeurs.
Toutes les saveurs et les odeurs composées sont aussi des modes composés des idées simples de ces deux sens. Mais on y fait moins de réflexion, parce qu’en général on manque de noms pour les exprimer , et par la même raison Il n’est pas possible de les désigner en écrivant. C'est pourquoi je m'en rapporte aux pensées et à l'expérience de mes lecteurs , sans m’arrêter a en faire l’énuibération.
S 6. Mais il est bon de remarquer en général , que ces modes simples qui ne sont regardés que comme différents degrés de la même idée simple, quoiqu'il y en ait plusieurs qui en eux-mémes sont des idées fort distinctes de tout autre mode, n'ont pourtant pas ordinairement des noms distincts, et ne sont pas remarqués comme des Idées distinctes , lorsqu'il n’y a entre eux qu'une très-petite différence. De savoir si les hommes ont négligé de prendre connaissance de ces modes, et de leur donner des noms particuliers, faute' d'avoir des mesures propres à les distinguer exactement , ou bien parce qu'après qu’on les aurait ainsi distingués , cette connaissance n'aurait pas été fort nécessaire, ni d'un usage général , j'en laisse la décision b d'autres. Il suffit pour mon dessein , que je fasse voir que toutes nos idées simples ne nous viennent dans l'esprit que par sensation et par réflexion ; et que , lorsqu'elles y ont été introduites , notre esprit peut les répéter et combiner en différentes manières , et faire ainsi de nouvelles idées com-
plexes. Mais quoique le blanc, le rouge, ou le doux, etc., n'aient pas été modifiés, ou qu'on n'en ait pas formé des Idées complexes par différentes combinaisons désignées par certains noms , et rangées après cela en différentes espèces, il y a pourtant quelques autres idées simples, comme l'unité, la durée, le mouvement dont nous avons déjà parlé , et aussi la puissance et la pensée , desquelles on a formé une grande diversité d'idées complexes qu'on a eu soin de distinguer par differents noms.
S 7. Pourquoi quelques modes ont des noms, et d'autres n’en ont pas.
Et voici, Â mon avis , la raison pourquoi on en a usé ainsi : c'est que , comme le grand intérêt des hommes roule sur la société qu'ils ont entre eux , rien n'était plus nécessaire que la connaissance des hommes et de leurs actions , jointe au moyen de s'instruire les uns les autres de ces actions. C'est pour cela , dis-je , qu’ils ont formé des idées d'actions humaines modifiées avec une extrême précision , et qu'ils ont donné à chacune de ces idées complexes, des noms particuliers, afin qu'ils pussent plus aisément conserver le souvenir de ces choses qui se présentaient continuellement à leur esprit , en discourir sans de grands détours et de longues circonlocutions , et les comprendre plus facilement et plus promptement, puisqu’ils devaient A toute heure en instruire les autres , et en être instruits eux-mêmes. Que les hommes aient eu cela en vue , je veux dire , qu'ils nient été principalement portés A former différentes idées complexes , et A leur donner des noms , pour le but général du langage, l'un des plus prompts et des plus courts moyens qu'on ait pour s'entrc-communiquer ses pensées , c'est ce qui parait évidemment par les noms que les hommes ont inventés dans plusieurs arts ou métiers , pour les appliquer A differentes idées complexes de certaines actions composées qui appartiennent A ces différents métiers , afin d'abréger le discours , lorsqu’ils donnent des ordres concernant ces actions-IA, ou qu'ils en parlent entre eux. Mais parce que ces idées ne se trouvent point en général dans l'esprit de ceux A qui ees occupations sont étrangères , les mots qui expriment ces actlons-IA sont inconnus A la plupart des hommes qui parlent la même langue. Tels sont les mots de friser', amalgamer', sublimation . coho-
1 Terme d'imprimerie.
* Tenues do chimie.