‹ Œuvres de Lord Byron (volume 2)Chapitre 170 sur 277 · ACTE TROISIEME · texte numérisé non relu

ACTE TROISIEME

JACOPO FOSCARI

Alors ma dernière espérance est déçue. Je pouvais endurer la prison... ellle était à Venise; je pouvais supporter la torture , il y avait quelque chose dans l'air natal qui soutenait mon courage comme un vaisseau qui , agité par les orages de l'océan , continue sa course orgueilleuse sur les vagues soulevées ; mais , loin de Venise , dans cette île maudite d'esclaves, de captifs, d'infidèles... mon âme, telle que le débris d'un naufrage , semblait dépérir dans mon sein , et j'y mourrai peu à peu si Ton m'y renvoie.

MARINA

Et ici ?

JACOPO FOSCARI

Je mourrai tout d'un coup et d'une mort moins longue et moins douloureuse. Quoi! voudraient -ils me refuser le sépulcre de mes pères , comme ma maison et mon héritage ?

MARINA

Mon époux! j'ai demandé de l'accompagner sans partager ce désespoir ; ton amour pour une patrie ingrate et tyrannique est une passion et non du patriotisme. Quant à moi , pourvu que je puisse te voir calme et libre dans la jouissance de la terre et de l'air, peu m'importe sous quel climat, dans quelle contrée ; cet amas de palais et de maisons n'est point un paradis; ses premiers habitans furent de malheureux exilés.

JACOPO FOSCARI

Oui , et je sais combien ils étaient malheureux.

MARINA

Pourtant tu sais que , bannis et fuyant les Tartares dans ces îles... leur antique énergie, qui était tout ce qui leur restait de l'héritage de Rome, fonda peu à peu la Rome de l'océan. Un malheur qui souvent conduit à d'heureux résultats doit -il donc t accabler ainsi .^^

JACOPO FOSCARI

Si j'avais quitté ma terre natale, comme les anciens patriarches , errant à la recherche d'une autre région avec leurs troupeaux ; si j'avais été banni comme les Juifs de

Sion , ou, comme nos pères, expulsés pur Attila de la fertile Italie, dans ces îles désertes, j'aurais donné quelques larmes à ma première patrie, objet de mes pensées ; mais ensuite je me serais réuni à mes compagnons d'infortune pour me créer une nouvelle patrie et un autre Etat. Peut-être j'aurais pu supporter cela... cependant je ne sais.

MARINA

Pourquoi non ? C'était un sort commun à des milliers d'hommes , et que des myriades doivent subir encore.

JACOPO FOSCARI

Oui... nous n'entendons parler que des travaux de ceux qui survécurent dans une nouvelle patrie, de leur nombre, de leurs succès. Mais qui peut compter ceux dont les cœurs se brisèrent en silence après le départ , et qui périrent de cette maladie * qui offre à la vue les vastes prairies de la terre natale sur l'abîme des flots , et produit une telle illusion pour le pauvre exilé, que, dans son déliie, on a peine à l'empêcher d'y porter ses pas! Ne vous souvient-il plus de cette mélodie ** qui charme les douloureux regrets du triste

* La calenture. Les dernières productions de lord Byron ont été sévèrement critiquées en Angleterre, où l'orgueil national s'est effarouché de la préférence accordée parle poète à la littérature dramatique delà Erance. On lui a fait même la guerre sur les mots. Nous croyons pouvoir relever ici le critique, qui prétend que lord Byron a tort d'appeler calenture , et non pas nostalgie, la maladie qu'il décrit ailleurs.

Calenture n'est pas seulement, comme le veut le critique , la traduction du mot calentura, qui, en espagnol, est un terme générique signifiant fièvre ; c'est aussi une espèce de nostalgie, un délire frénétique dont les marins sont spontanément atteints dans les voyages de long cours , particulièrement dans le voisinage de la ligne équinoxiale ou vers les tropiques.

L'invasion de la calenture a lieu , le plus souvent , la nuit et pendant le sommeil: le malade se réveille en délirant ; il court sur le pont ou sur les gaillards du vaisseau ; il croit voir, au milieu des ondes , des arbres , des forêts, des prairies émaillées de fleurs ; et, transporté de joie , il se précipite à la mer, croyant descendre sur une pelouse de gazon. Il périt ainsi , à moins que ses compagnons ne soient assez agiles et assez robustes pour l'arrêter. Je dis assez robustes, car sa force musculaire est telle dans cette crise , que quatre hommes vigoureux ont peine à s'opposer- à ce caprice delà démence, a. p.

"* Allusion au rant/, des vaches et au\ effets de cet air suisse, t,. p.

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