ACTE TROISIEME
MARINA
C'est faux ! vous veniez ici pour jouir d'un lâche triomphe en contemplant froidement des maux infinis. Vous veniez pour être sollicité en vain... pour observer nos larmes, pour repaître vos yeux du triste état auquel vous avez réduit le fils d'un prince... mon époux ; en un mot, vous veniez fouler aux pieds les malheureux , ce qui fait horreur au bourreau autant que lui-même fait horreur à tous les hommes ! Avez-vous réussi? Nous sommes malheureux, seigneur, aussi malheureux que pouvaient nous rendre vos complots, et que la vengeance pouvait le désirer; êtes-vous insensibles , sénateurs de Venise ?
LOREDANO
Comme des rochers.
Frappés de la foudre, ils ne sentent pas, mais ils n'en sont pas moins brisés. Viens, Foscari , allons, laissons ce lâche , seul digne habitant de ce cachot qu'il a rempli souvent, mais qui ne le sera jamais comme il devrait l'être tant qu'il n'y gémira pas sous le poids des fers. ( Le Doge entre. )
JACOPO FOSCARI
Mon père !
LE DOGE, r embrassant.
Jacopo! mon fils!... mon fils!
JACOPO FOSCARI
Mon père! mon père! qu'il y a long-temps que je ne t'avais entendu prononcer mon nom... notre nom!
LE DOGE
Mon fils , si tu pouvais savoir !
JACOPO FOSCARI
J'ai rarement murmuré, seigneur!
LE DOGE
Je sens trop que tu dis vrai.
MAmisx, montrant Loredano, Doge, regardez!
I,E DOGE
Je le vois... que veux-tu dire?
MARINA
Prudence !
T.OREDANO.
C'est la vertu dont cette noble dame aurait surtout besoin ; elle fait bien de la recommander.
MARINA
Misérable ! ce n'est pas une vertu , mais la politique de ceux qui sont forcés de communiquer avec le vice. C'est comme telle que je la recommande, de même que je la recommanderais à quelqu'un dont les pas seraient dans le sentier d'une vipère.
LE DOGE
Ma fille, paroles superflues; je connais Loredano depuis long-temps.
LOREDANO
Vous pourriez le connaître mieux...
MARINA
Oui , il ne pourrait pas le connaître pire.
JACOPO FOSCARI
Mon père , ne perdons pas ces heures à écouter d'inutiles reproches... est-ce, en effet, notre dernière entrevue.*^
LE DOGE
Tu vois ces cheveux blancs.
JACOPO FOSCARI
Et je sens d'ailleurs que les miens ne blanchiront jamais. Embrassez-moi, mon père! Je vous aimai toujours... et jamais plus qu'aujourd'hui : je vous confie mes enfans... les enfans de votre dernier enfant. Qu'ils soient pour vous tout ce qu'il fut lui-même jadis, et jamais ce qu'il est à présent; ne pourrai-je pas les voir aussi ?
Non... pas ici.
JACOPO FOSCARI
Ils peuvent voir leur père paitout.