‹ Œuvres de Lord Byron (volume 2)Chapitre 19 sur 277 · ACTE DEUXIEME · texte numérisé non relu

ACTE DEUXIEME

Ï.V. DOGE

Du sénat ?

ANGIOLINA

Je n'aurais pas voulu l'interrompre pendant qu'il remplissait son devoir et celui du sénat.

Le devoir du sénat ! Vous vous trompez , c'est nous qui avons des devoirs à remplir envers le sénat.

ANGIOLINA

Je croyais que le Doge était le maître à Venise.

LE DOGE

Il le sera... Mais laissons cela. Choisissons un entretien plus gai : comment vous trouvez-vous ? ètes-vous sortie ;' Le jour est sombre ; mais le calme des vagues favorise la rame léffère du gondolier. Avez-vous vu ce matin vos amies? OU avez-vous préféré rester seule pour faire de la musique ? Est-il quelque chose que vous désiriez , que le faible pouvoir laissé au Doge puisse vous procurer ? Par quelle magnificence , par quels plaisirs puis-je contenter votre cœur et le dédommager de tant d'heures d'ennui passées avec un vieillard consumé de soucis ? parlez , vous serez satisfaite.

ANGIOLINA

Vous êtes toujours plein de bontés pour moi 5 je n'ai rien à désirer ni à demander , si ce n'est de vous voir plus calme et plus souvent.

LE DOGE

Plus calme ?

ANGIOLINA

Oui , plus calme , monseigneur... Ah ! pourquoi vous éloignez-vous ? pourquoi marchez-vous seul à grands pas , et laissez-vous voir sur votre visage des émotions qui ne trahissent pas tout ce qui les fait naître, mais qui en disent encore trop ?

LE DOGE

Qui en disent trop?.... Eh quoi?.... que voit-on sur mon visage?

ANGIOLINA

Un cœur inquiet et agité.

LE DOGE

Ce n'est rien , ma fille ; vous savez que des soucis journaliers accablent tous ceux qui gouvernent cette république précaire , tantôt attaquée par les Génois au dehors , et tantôt par ses propres citoyens mécontens C'est là ce qui

nie rend plus pensif et moins tranquille que de coutume.

ANGIOUNA.

Cependant ces soucis ont toujours existé , et jamais je ne vous avais vu comme vous êtes ces jours-ci. Pardonnezmoi , il y a dans votre cœur quelque chose de plus que le souci de vos fonctions publiques. Une longue habitude et des talens comme les vôtres vous les ont rendues légères , et vous en ont même fait un besoin pour préserver votre âme de la stagnation. Ce ne sont point des voisins hostiles ni d'autres périls qui peuvent vous alarmer , vous qui avez essuyé tous les orages, sans jamais succomber; vous qui êtes parvenu au faîte du pouvoir , sans jamais chanceler en route ; vous qui , monté si haut , pouvez encore fixer vos regards au-dessous de vous , sans être ébloui. Les galères de Gênes seraient dans le port , la guerre civile exercei^ait ses fureurs dans la place de Saint-Marc , que vous ne seriez point ébranlé ; mais vous tomberiez comme vous vous êtes

élevé, avec un front inaltérable Vos sentimens actuels

sont d'une autre espèce ; quelque chose a ému votre orgueil plutôt que votre patriotisme.

LE DOGE

L'orgueil, Angiolina? hélas! on ne m'en a pas laissé.

ANGIOLINA

Oui, le même péché qui perdit les anges est celui qui s'empare le plus aisément des mortels qui approchent le plus des anges. Les lâches ne sont que vains; un grand cœur se laisse aller à l'orgueil.

LE DOGE

J'avais dans le fond de mon âme l'orgueil de l'honneur... de votre honneur; mais changeons de discours.

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