BE L'HISTOIIŒ DE LA RÉPUBLIQUE DE VENLSE
PAR P. DARD , DE I,'aCADÉMIE FRANÇAISE.
Depuis trente ans la république n'avait pas déposé les armes. Elle avait acquis les provinces de Brescia , de Bergame, de Crème, et la principauté de Ravenne.
Mais ces guerres continuelles faisaient beaucoup de malheureux et de niécontens. Le Doge François Foscari , à qui on ne pouvait pardonner d'en avoir été le promoteur, manifesta une seconde fois, en 1442 , et probablement avec plus de sincérité que la première , l'intention d'abdiquer sa dignité. Le conseil s'y refusa encore. On avait exigé de lui le serment de ne plus quitter le dogat. Il était déjà avancé dans la vieillesse, conservant toujours beaucoup de force de tète et de caractère , et jouissant de la gloire d'avoir vu la république étendre au loin les limites de ses domaines pendant son administration.
Au milieu de ses prospérités , de grands ciiagrins vinrent mettre à l'épreuve la fermeté de son âme.
Son fils, Jacques Foscari, fut accusé , en i445 , d'avoir reçu des présens de quelques princes ou seigneurs étrangers, notamment, disait-on , du duc de Milan , Philippe Visconti. C'était non seulement une bassesse , mais une infraction des lois positives de la république.
Le conseil des Dix traita cette affaire comme s'il se fût agi d'un délit commis par un particulier obscur. L'accusé fut amené devant ses juges, devant le Doge, qui ne crut pas pouvoir s'abstenir de présider le tribunal. Là, il fut interrogé , appliqué à la question * , déclaré coupable , et il entendit, de la bouche de son père, l'arrêt qui le condamnait au bannissement perpétuel, et le reléguait à Naples de Romanie pour y finir ses jours.
Embarqué sur une galère pour se rendre au lieu de son exil, il tomba malade à Trieste. Les sollicitations du Doge obtinrent , non sans difficulté , qu'on lui assignât une autre résidence. Enfin le conseil des Dix lui permit de se retirer à Trévise, en lui imposant l'obligation d'y rester sous peine de mort, et de se présenter tous les jours devant le gouverneur.
11 y était depuis cinq ans, lorsqu'un des chefs du conseil des Dix fut assassiné. Les soupçons se portèrent sur lui : un de ses domestiques qu'on avait vu à Venise fut arrêté et subit la torture. Les bourreaux ne purent lui arracher aucun aveu. Ce terrible tribunal se fit amener son maître , le soumit aux mêmes épreuves; il résista à tous les tourmens, ne cessant d'attester son innocence ** ;
* • E dalagli la corda per arcre da lui la vcrilà ; cbiaiuaio il coiisiglio de' Dieei colla giuola , uel 'quale fù meeser lo Doge, fù scnleniialo. ( Marin Sanuto, Vile de" Duchi , F. l'oscaii. J
'*<Efù tormeDla(o ne mai confessa cosa alcuua, pure pa «ealconsiglio de' Dieci di conUiiarlo iii • lita alla Ciinen.» (ffiM.) Voici le leile du 'ngemenl; iCùm J ■ obua Foscari, per oicasliiiicm pcixus
mais on ne vil (iyiis rette constance que de l'obstination ; de ce qu'il laisjut If lait , on conclut que ce fait existait : on attribua sa fermeté à la magie, et on le relégua à la Canée. De cette terre lointaine, le banni, digne alors de quelque pitié, ne cessait d'écrire à son père , à ses amis, pour obtenir quelque adoucissement à sa déportation. N'obtenant rien, et sachant que la terreur qu'inspirait le conseil des Dix ne lui permettait pas d'espérer de trouver dans Venise une seule voix qui s'élevât en sa faveur , il fit une lettre pour le nouveau duc de Milan , par laquelle , au nom des bons offices que Sforce avait reçus du chef, de la république, il implorait son intervention en faveurd'un innocent , du fils du Doge.
Cette lettre , selon quelques historiens , fut confiée à un marchand qui avait promis de la faire parvenir au duc , mais qui , trop averti de ce qu'il avait à craindre en se rendant l'intermédiaire d'une pareille correspondance, se hâta, en débarquant à Venise , de la remettre au chef du tribunal. Une autre version , qui paraît plus sûre, rapporte que la lettre fut surprise par un espion attaché aux pas de l'exilé *.
Ce fut un nouveau délit dont on eut à punir Jacques Foscari. Réclamer la l)roteclion d'un prince étranger était un crime dans un sujet de la république. Une galère partit sur-le-champ pour l'amener dans les prisons de Venise. A son arrivée il fut soumis à l'estrapade **. C'était une singulière destinée pour le citoyen d'une république et pour le fils d'un prince , d'être trois fois dans sa vie appliqué à la question. Cette fois la torture était d'autant plus odieuse qu'elle n'avait point d'objet, le fait qu'on avait à lui reprocher étant incontestable.
Quand on demanda à l'accusé , dans les intervalles que les bourreaux lui accordaient, pourquoi il avait écrit la lettre qu'on lui produisait, il répondit que c'était précisément parcequ'il ne doutait pas qu'elle ne tombât entre les mains du tribunal ; que toute autre voie lui avait été fermée pour faire parvenir ses réclamations; qu'il s'attendait bien qu'on le ferait amener à Venise , mais qu il avait tout risqué pour avoir la consolation de voir sa femme , son père et sa mère , encore une fois.
Sur cette naïve déclaration, on confirma sa sentence d'exil; mais on l'aggrava , en ajoutant qu'il serait retenu en prison pendant un an. Cette rigueur dont on usait envers un malheureux était sans doute odieuse; mais cette politique , qui défendait à tous les citoyens de faire intervenir des étrangers dan^
• sionis etmorlisHeimolai Donati, fuil retentus, et examinatus, ri propter sigDiGcationeSjlesliGcaliones,
■ piscriplurasquse liabenlur coulraeum, clarè .ipparet ipsuiu esse reum criuiinis prtedicli;5cd propter
• Id caiilationch et verba quae sibi reperta sunt , de quibus existil indicia manifesta . videtur , propter
• obstiiiataiQ mentein suara , non esse piissibie extrahere ab ipso illam Terilalem, quae clara est per «scripturas et per tesliGcalionea , quoniam in fune aliquani née Toceni, nec gemiluni , sed solum in-
• Ira deotes voces ipse videtur et audilur iufia se loqui , etc.. Tamen non est standum in i»lis termi-
■ iiis, propter bonorem slalûs nostri et pro multis respeclibus , prœserlira quod regimen nostrum oe-
• eupalur in bac re , et quia interdictum est atopliùs progrcdere ; vadit pars quod diclus Jacobus «Foscari , propter «a quse habeninr de illo, mittatur ic confînium in civitale Caneae, etc. nNotice sur le procitâe Jacques Foscari dam un volume intitulé, Baccolla di mimorie slorichc e aune dote, per forinar la Storia dell' eccellentissimo eonsigiio de' Dieci dalla sua prima istiluzione sino a' giorui iioslri , '«Wn lé diverse variazioni e riforme nelle varie epnehe siiceesje. ( Archives ée Venise.
' La notice citée ct^degsus, qui icapportc les actes de cette procédure.
** Kbbe prima per sapere la verilà Irenla squassi di cnrda. (.Wari'ii 5amifo, Vile de' Diichi, F. Foscari.)
APPKNDJCE. ;].)5
les affaires intérieures de la république, était sage; elle était chez eus. une maxime de gouvernement, et une maxime inflexible. L'historien Paul Morosini * a conté que l'empereur Frédéric III , pendant qu'il était l'hùte des Vénitiens , demanda, comme une faveur particulière, l'admission d'un citoyen dans W. grand Conseil, et la gr^ice d'un ancien gouverneur de Candie, gendre du Doge, et banni pour sa mauvaise administration, sans pouvoir obtenir ni l'tme ni l'autre.
Cependant on ne {)ut refuser au condamné la permission de voir sa femme , ses enfans , ses parens, qu'il allait quitter pour toujours. Cette dernière entrevue même fut accompagnée de cruauté , par la sévère circonspection qui retenait les épanchcmeas de la douleur paternelle et conjugale. Ce ne fut point dans l'intérieur de leur appartement , ce fut dans une des grandes salles du palais, qu'une femme, accompagnée de ses quatre fils, vint faire les derniers adieux à son mari ; qu'un père octogénaire , et la dogaresse accablée d'infirmités, jouirent un moment de la triste consolation de mêler leurs larmes à celles de leur exilé. Il se jeta à leurs genoux en leur tendant des mains disloquées par la torture, pour les supplier de solliciter quelque adoucissement à la sentence qui venait d'être prononcée contre lui. Sou père eut le courage de lui répondre : « Non , mon fils ; respectez votre arrêt , et obéissez sans murmure à la Sei-
• gneurie **. u A ces mots il se sépara de l'infortuné, qui fut sur-le-champ embarqué pour Candie.
L'antiquité vit avec autant d'horreur que d'admiration un père condamnant ses fils évidemment coupables. Elle hésita pour qualifier de vertu sublime ou de férocité cet effort'qui paraît au-dessus delà nature humaine **"; mais ici, où la première faute n'était qu'une faiblesse, ou la seconde n'était pas prouvée, où la troisième n'avait rien de criminel , comment concevoir la constance d'un père qui voit torturer trois fois son fils unique , qui l'entend condamner sans preuves, et qui n'éclate pas en plaintes; qui ne l'aborde que pour lui montrer un visage plus austère qu'attendri , et qui , au moment de s'en séparer pour jamais, lui interdit les murmures et jusqu'à l'espérance ? Gomment expliquer une si cruelle circonspection , si ce n'est en avouant, à notre "lionte , que la tyrannie peut obtenir de l'espèce humaine les mêmes efforts que la vertu ? La servitude aurait-elle son héroïsme comme la liberté ?
Quelque temps après ce jugement , on découvrit le véritable auteur de l'assassinat dont Jacques Foscari portait la peine ; mais il n'était plus temps de réparer cette atroce injustice , le malheureux était mort dans sa prison.
* Ilistori» di Venezia, lib. XXIIf.
** Marin Sanuto, dans sa Cbroniqiie, y île rfe' Duchi , se sert ici , sans en oToir eu l'imenlion, d'uni: expression assez énergique : < Il doge era veccbio, in decrepita elà , ed cammioata con una mazzetta : > E quando gli ando parlogli molto constantemenle clie parea cbe non fosse suo iîgliuolo , licet Fosse
• ligliuolo unico, e iacopn disse, Messer padre , vi prego che procuriate per me, accioc cbè io lorni a
• casa niia. Il Doge disse : Jacopo, \3 e obbe disci a quello cbe vuole la lerra, e non cercar più ollre. »
'* Cela (ut un acle que l'on ne sçaurait ny suflisameiit louer , ny assez blasmer : car, ou c'eslait une excellence de vcrlii qui rendait ainsi son cœur inipa>siblc , ou une violence de passion qui le rendait insensible; dont ne l'une ne l'autre n'est chose petile, ainsi surpassant l'ordinaire d'buniaine nature et lenani ou de la diTinilé ou de la besU'alilé. Mais il est plus raisonnable que le jugement des lioninies s'accorde à sa gloire , que la faiblesse desjugeans fasse descroire sa ïerlu. Mais pour lors, quand il se fut retiré , lout le monde demoura sur la place , comme Iransy d'horreur et de frayeur , jnr un longUinps sans mot dire , pour avoir veu ce qui avait clé fail. (P/ii(ar<;uc, Valerius Pul'lirela.)
356 LES DEUX FOSCAill.
11 me reste à raconter les suites des malheurs du père. L'histoire les atlributlr à l'impatience qu'avaient ses ennemis et ses rivaux de voir vaquer sa place. Elle accuse formellement Jacques Lorédan , l'un des chefs du conseil des Dix, de s'être livré contre ce vieillard aux conseils d'une haine héréditaire , et qui depuis long-temps divisait leurs maisons ".
François Foscari avait essayé de la faire cesser, en offrant sa Glle à l'illustré amiral P. Loredano , pour un de ses Cls. L'alliance avait été lejetée , et l'inimitié s'en était accrue. Dans tous les conseils, dans toutes les affaires, le Doge trouvait toujours les Loredano prêts à combattre ses propositions ou ses intérêt?. 11 lui échappa un jour de dire qu'il ne se croirait réellement prince que lorsque Pierre Loredano aurait cessé de vivre. Cet amiral mourut quelque temps après d'une incommodité assez prompte qu'on ne put expliquer. 11 n'en fallut pas davantage aux malveillans pour insinuer que François Foscari, ayant désiré cette mort , pouvait bien l'avoir hâtée.
Ces bruits s'accréditèrent encore lorsqu'on vit aussi mourir subitement Marc Lorédan , frère de Pierre , et cela dans le moment où , en sa qualité d'avogador, il instruisait un procès contre André Donato , gendre du Doge, accusé de péculat. On écrivit sur la tombe de l'amiral qu'il avait été enlevé à la patrie par le poison.
11 n'y avait aucune preuve , aucun indice contre François Foscari , aucune raison même de le soupçonner. Quand sa vie entière n'aurait pas démenti une imputation aussi odieuse, il savait que son rang ne lui promettait ni l'impunité ni même l'indulgence. I^a mort tragique de l'un de ses prédécesseurs l'en avertissait, et il n'avait que trop d'exemples domestiques du soin que le conseil des Dix prenait d'humilier le chef de la république.
Cependant Jacques Lorédan, fils de Pierre, croyait ou feignait de croire avoir à venger les pertes de sa famille **. Dans ses livres de compte (car il faisait le commerce , comme à cette époque presque tous les patriciens ) il avait inscrit de sa propre main le Doge au nombre de ses débiteurs , pour la mort , Y était-il dit, de mon père et de mon oncle ***. De l'autre côté du registre, il avait laissé une page en blanc, pour y faire mention du recouvrement de cette dette; et en effet, après la perte du Doge, il écrivit sur son registre: 11 me l'a payée , Vha pagata.
Jacques Lorédan fut élu membre du conseil des Dix, en devint un des trois chefs , et se promit bien de profiter de cette occasion pour accomplir la vengeance qu'il méditait.
Le Do^e, en sortant de la terrible épreuve qu'il venait de subir pendant le procès de son fils, s'était retiré au fond de son palais; incapable de se livrer aux affaires, consumé de chagrins, accablé de vieillesse, il ne se montrait plus en public, ni même dans les conseils. Cette retraite , si facile à expliquer dans
• Je sui» principalenient dans ce récit une lelalion manuscrite de la déposition de François Fus cari, qui est dans le \olume intitulé : Rarcolta ai memorie storicke e annedaic , per formar la Sloria dell' eccellentissimù consiglio de Dieci. ( Archives de Venise. )
" Uasce taaien injurias, quamvis imaginarias, non làm ad animum rtvoea(eral JacobusLaiiredauiis defunclorum uepos, quàm in aleccdarium vindictam opportuuaiu. ( Palazzi, Fasii ducale».
•" Noie précédente , et l'bisloire vénitienne de Vianolo.
un vieillard oclogciiaire si malheureux , déplut aux décemiirs, qu, vouUucnl y voir un murmure contre leurs arrêts.
Lorédan coiumenc^a par se plaindre devant ses collègues du lorl que ks infirmités du Doge, sou absence dans le conseil, apportaient à l'expédition des affaires; il Gnit par hasarder, et réussit à faire la proposition de le déposer. Ce I) était pas la première fois que Venise avait pour prince un homme dans la caducité ; l'usage et les lois y avaient pourvu : dans ces circonstances , le Doge était suppléé par le plus ancien du conseil. Ici. cela ne suffisait pas aux ennemis de Foscari. Pour donner plus de solennité à la délibération , le conseil des Dix demanda une adjonction de vingt-cinq sénateurs; mais, comme on n'en énonçait pas l'objet , et que le grand Conseil était loin de le soupçonner, il se trouva que Marc Foscari , frère du Doge , leur fui donné pour )'un des adjoints. Au lieu de l'admettre à la délibération , on enferma ce sénateur dans une chambre séparée, et on lui fil jurer de ne jamais parler de cette exclusion qu'il éprouvait , en lui déclarant qu'il y allait de sa vie ; ce qui n'empêcha pas qu'on n'inscrivît son nom au bas du décret, comme s'il y eût pris part *.
Quand on en vint à la délibération , Lorédan la provoqua en ces termes ** : « Si l'utilité publique doit imposer silence à tous tes intérêts privés, je ne doute « pas que nous ne prenions aujourd'hui une mesure que la patrie réclame , que n nous lui devons. Les Étals ne peuvent se maintenir dans un ordre de choses « immuable : vous n'avez qu'à voir comme le nôtre est changé, et combien il « le serait davantage s'il n'y avait une autorité assez ferme pour y porter re- « mède. J'ai honte de vous faire remarquer la confusion qui règne dans les con- « seils , le désordre des délibérations, l'encombrement des affaires , et la légèreté « avec laquelle les plus importantes sont décidées ; la licence de notre jeimesse , « le peu d'assiduité des magistrats, l'introduction de nouveautés dangereuses. « Quel est l'effet de ces désordres? de compromettre notre considération. « Quelle en est la cause ? l'absence d'un chef capable de modérer les uns , de di- « riger les autres, de donner l'exemple à tous, et de maintenir la force des « lois.
1 Ouest le temps où nos décrets étaient aussitôt exécutés que rendus; où « François Carrare se trouvait investi dans Padoue avant de pouvoir être seule- « ment informé que nous voulions lui faire la gueijei" Nous avons vu toul le n contraire dans la dernière guerre contre le duc dewHan. Malheureuse la reft publique ^ui est sans chef!
« Je ne vous rappelle pas tous ces inconvéniens et leurs^'suites déplorables « pour vous affliger, pour vous effrayer, mais pour vous faire souvenir que vous « êtes les maîtres , les conservateurs de cet État fondé par vos pères , et de la li- « berlé que nous devons à leurs travaux , à leurs institutions. Ici le mal indique '( le remède. JNous n'avons point de chef, il nous en faut un. Notre prince esl « noire ouvrage, nous avons donc le droit de juger son mérite quand il s'agit « de l'élire , et son incapacité quand elle se manifeste. J'ajouterai que le peuple, « encore bien qu'il n'ait pas le droit de prononcer sur les actions de ses maîtres ,
Ilfaul cr|i(.ndanl remarquer <(uc , dans a nolicc où l'on raconle ce fail . la dclilicralinn esl rap portée , que es vinglcinq adjointe y sont nommés , ri quf le nom de Maic Foseari nr «y IroiiTe pas, '■ Celle harangue se lil daii»! a notice rilcc ci dessus.
358 LES DEUX FOSGARl.
« apprendra ce changement avec transport. C'est la Providence, je n'en douli' « pas , qui lui inspire elle-même ces dispositions, pour vous avertir que la ré- « publique réclame cette résolution , et que le sort del'État est en vos mains.»
Ce discours n'éprouva que de timides contradictions ; cependant la délibéralion dura huit jours. L'assemblée ne se jugeant pas aussi sûre de l'approbation universelle que l'orateur voulait le lui faire croire, désirait que le Doge donnât lui-même sa démission. 11 l'avait déjà proposée deux fois , et on n'avait pas voulu l'accepter.
Aucune loi ne portait que le prince fût révocable : il était au contraire à vie ; et les exemples qu'on pouvait citer de plusieurs doges déposés prouvaient que de telles révolutions avaient été le résultat d'un mouvement populaire.
Mais, d'ailleurs , si le Doge pouvait être déposé, ce n'était pas assurément par un tribunal composé d'un petit nombre démembres, institué pour punir les crimes , et nullement investi du droit de révoquer ce que le corps souverain de l'Etat avait fait.
Cependant le tribunal arrêta que les six conseillers de la Seigneurie et les chefs du conseil des Dix se transporteraient auprès du Doge, pour lui signiûer que l'excellenlissime conseil avait jugé convenable qu'il abdiquât une dignité dont son âge ne lui permettait plus de remplir les fonctions. On lui donnait i,5oo ducats d'or pour son entretien, et vingt-quatre heures pour se décider *.
Foscari répondit sur-le-champ avec beaucoup de gravité que deux fois il avait voulu se démettre de sa charge; qu'au lieu de le lui permettre, on avait exigé de lui le serment de ne plus réitérer cette demande; que la Providence avait prolongé ses jours pour l'éprouver et pour l'affliger; et que cependant on n'était pas en droit de reprocher sa longue vie à un homme qui avait employé quatrevingt-quatre ans au service de la république; qu'il était prêt encore à lui sacrifier sa vie ; mais que , pour sa dignité, il la tenait de la république entière , et qu'il se réservait de répondre sur ce sujet , quand la volonté générale serait légalement manifestée.
Le lendemain , à l'heure indiquée , les conseillers et les chefs des Dix se présentèrent. Il ne voulut pas leur donner d'autre réponse. Le conseil s'assembla sur-le-champ , lui envoya'demander encore une fois sa résolution , séance tenante; et la réponse aya^Bté la même, on prononça que le Doge était relevé de son serment et déposé o^a'dignile ; on lui assignait une pension de i,5oo ducats d'or, en lui enjoignant de sortir du palais dans huit jours, sous peine de voir tous ses biens confisqués **.
Le lendemain ce décret fut porté au Doge , et ce fut Jacques Lorcdan qui eut la cruelle joie de le lui présenter. 11 répondit : « Si j'avais pu prévoir que ma » vieillesse fût préjudiciable à l'État, le chef de la république ne se serait pas » montré assez ingrat pour préférer sa dignité à la patrie; mais cette vie lui ayant » éfé utile pendant tant d'années, je voulais lui en consacrer jusqu'au dernier u moment. Le décret est rendu , je m'y conformerai. » Après avoir parlé ainsi , il se dépouilla des marques de sa dignité , remit l'anneau ducal, qui fut brisé en sa présence: et dès le jour suivant il quitta ce palais qu'il avait habité pendant.
* Ce décret e»l rapporte textuellement dans h nolics. •■ JjU notice lapporle aussi ce décrei.
Uenle-cinq ans, accoinpa-né de son trèie, de ses païens el de ses amis. Un secrétaire qui se trouva sur le perron l'invita à descendre par un escalier dérobé, atin d'éviter la foule du peuple qui s'était rassemblé dans les cours ; mais il s'y refusa , disant qu'il voulait descendre par où il était monté ; et , quand il lut au bas de l'escalier des Géans , il se retourna , appuyé sur sa béquille , vers le palais, en proférant ces paroles : « Mes services m'y avaient appelé, la malice de )> mes ennemis m'en fait sortir. »
La foule qui s'ouvrait sur son passage , el qui avait peut-être désiré sa mort , était émue de respect et d'attendrissement *. Rentré dans sa maison , il recommanda à sa famille d'oublier les injures de ses ennemis. Personne, dans les divers corps de l'Étal, ne se crut en droit de s'étonner qu'un prince inamovible eût été déposé sans qu'on lui reprochât rien; que l'État eût perdu son chef, à l'insu du sénat et du corps souverain lui-même. T^e peuple seul laissa échapper quelques regrets: une proclamation du conseil des l»ix prescrivit le silence le plus absolu sur celte affaire , sous peine de mort.
Avant de donner un successeur à François Foscari . une nouvelle loi fut rendue, qui défendait au Doge d'ouvrir et de lire, autrement qu'en présence de ses conseillers, les dépêches des ambassadeurs de la république et les lettres des princes étrangers **.
Les électeurs entrèrent au conclave , et nommèrent au dogal Pascal Malipier, le ôo octobre i/jSy. La cloche de Saint-Marc, qui annonçait à Venise son nouveau prince, vint frapper l'oreille de François Foscari; celle fois sa fermeté l'abandonna : il éprouva un tel saisissement, qu'il mourut le lendemain *"*.
La république arrêta qu'on lui rendrait les mêmes honneurs funèbres que s'il fût mort dans l'exercice de sa dignité ; mais, lorsqu'on se présenta pour enlever ses restes , sa veuve , qui de son nom était Marine Nani , déclara qu'elle ne le souffrirait point ; qu'on ne devait pas traiter en prince, après sa mort, celui que, vivant, on avait dépouillé de la couronne; el que, puisqu'il avait consumé ses biens au service de l'État, elle saurait consacrer sa dot à lui faire rendre les derniers honneurs **'"'. On ne tint aucun compte de celte résistance ; et, malgré les protestations de l'ancienne dogaresse , le corps fut enlevé , revêtu des ornemens ducaux , exposé en publié , et les obsèques furent célébrées avec la pompe accoutumée. Le nouveau Doge assista au convoi en robe de sénateur.
La pitié qu'avait inspirée le malheur de ce vieillard ne fut pas tout-à-fait stérile. Un an après on osa dire que le conseil des Dix avait outre-passé ses pouvoirs ; et il lui fut défendu, par une loi du grand Conseil, de s'ingérer à l'avenir déjuger le prince, à moins que ce ne fût pour cause de félonie *****.
Un acte d'autorité tel que la déposition d'un doge , inamovible de sa nature , aurait pu exciter un soulèvement général . ou au moins occasioner une division dans une république autrement constituée que Venise. Mais, depuis trois ans, il existait dans celle-ci une magislralure , ou plutôt une autorité, devant laquelle tout devait se taire.
• On lit dans la nolicc ces propres iiiuls ■. • Se foue slato i'i loro poiere , uotenlieri h avrebbero rts- <lituito. • •• Hi!.î. i/i yet'ciiu, difaoio Morôsini ,\\l. XXIV. ■•• HUI.diPietroJ-ustiniani, lib. VIII.
""fli"s(. d'Egiia(iV,lili. VI, cap. th. Ce décret est du 2ô orlobrc i458. La uoticelc i apporte.-
3(i{) LES DEUX FOSGARI.