Tome X
Le doge de Venise , qui avait prévu par ce traité une guerre non moins dangereuse que celle qu'il avait terminée presque en même temps par le traité de Lodi , était alors parvenu à une extrême vieillesse. François Foscari occupait cette première dignité de l'Élat dès le i5 avril il^i'd. Quoiqu'il fût déjà âgé de plus de cinquante- un ans à l'époque de son élection , il était cependant le plus jeune des quarante -un électeurs. Il avait eu beaucoup de peine à parvenir au rang qu'il convoitait , et son élection avait été conduite avec beaucoup d'adresse. Pendant plusieurs tours de scrutin , ses amis les plus zélés s'élaient abstenus de lui donner leur suffrage pour que les autres ne le considérassent pas comme un concurrent redoutable *. Le conseil des Dix craignait son crédit parmi la noblesse pauvre , parce qu'il avait cherché à se la rendre favorable, tandis qu'il était procurateur de Saint-Marc , en faisant employer plus de trente mille ducals à doter les jeunes filles de bonne maison ou à établir déjeunes gentilshommes. On craignait encore sa nombreuse famille, car alors il ét^it père de quatre enfans, et marié de nouveau; enfin on redoutait son ambition et son goût pour la guerre. L'opinion que ses adversaires s'étaient formée de lui fut vérifiée par les évènemens; pendant trente-quatre ans que Foscari fut à la tête de la république, elle ne cessa point de combattre. Si les hostilités étaient suspendues durant quelques mois, c'était pour recommencer avec plus de vigueur. Ce fut l'époque où Venise étendit son empire sur Brescia, Bergame, Ravenne et Crème ; où elle fonda sa domination de Lombardie , et parut sans cesse sur le point d'asservir toute cette province. Profond, courageux, inébranlable, Foscari communiqua aux conseils son propre caractère ; et ses talens lui firent obtenir plus d'influence sur la république que n'eu avaient exercé la plupart de ses prédécesseurs. Mais si son ambition avait eu pour but l'agrandissement de sa famille, elle fut cruellement trompée ; trois de ses fils moururent dans les huit années qui suivirent son élection; le quatrième, Jacques, par lequel la maison Foscari s'est perpétuée, fut victime de la jalousie du conseil des Dix , et empoisonna par ses malheurs les jours de son père*"* .
En effet, le conseil des Dix , redoublant de défiance envers le chef de l'État , lorsqu'il le voyait plus fort par ses talens et sa popularité, veillait sans cesse sur Foscari pour le punir de son crédit et de sa gloire. Au mois de février i445 , Michel Bevilacqua , Florentin , exilé à Venise , accusa en secret Jacques Foscari auprès des inquisiteurs d'État d'avoir reçu du duc Philippe Visconti des présens
• Marin Sanulo, Tile de Duclii di f'eneila, p. 9C7. " ffolf ci coiilrf , p. 06?.
APPENDICE. 36i
d'argent et de joyaux . pur les mains des gens de sa maison. Telle était l'odieuse procédure adoptée à Venise, que . sur eelte accusation secrète , le Gis du Doge , du représentant de la majesté de la république . fut mis à la torture. On lui arracha par l'estrapade l'aveu des charges portées contre lui ; il fut relégué pour le reste de ses jours à Napoli de Romanic, avec obligation de se présenter tous les matins au commandant de la place *. Cependant le vaisseau qui le portait ayant louché à Trieste, Jacques, grièvement malade de la torture . et plus encore de rhumiliation qu'il avait éprouvée , demanda en grâce au conseil des Dix de n'être pas envoyé plus loin. Il obtint cette faveur par une délibération du 28 décembre i446 ; il fut rappelé à Trévisc , et il eut la liberté d'habiter tout le Trévisan indifféremment '*.
Il vivait en paix à Trévise, et la fille de Léonard Contarini, qu'il avait épousée le 10 février i44i. était venue le joindre dans son exil, lorsque, le 5 novembre i45o , Almoro Donato, chef du conseil des Dix , fut assassiné. Les deux autres inquisiteurs d'État, Triadano Grilti et Antonio Venieri, portèrent leurs soupçons sur Jacques Foscari , parce qu'un domestique à lui , nommé Olivier, avait été vu ce soir-là même à Venise, et avait des premiers donné la nouvelle de cet assassinat. Olivier fut mis à la torture; mais il nia jusqu'à la fin , avec un courage inébranlable, le crime dont on l'accusait, quoique ses juges eussent la barbarie de lui faire donner jusqu'à quatre-vingts tours d'estrapade. Cependant, comme Jacques Foscari avait de puissans motifs d'inimitié contre le conseil des Dix qui l'avait condamné , et qui témoignait de la haine au Doge son père, on essaya de mettre à son tour Jacques à la torture, et Ion prolongea contre lui ces affreux tourmens, sans réussir à en tirer aucune confession. Malgré sa dénégation , le conseil des Dix le condamna à être transporté à la Canée. et accorda une récompense à son délateur. Mais les horribles douleurs que Jacques Foscari avait éprouvées avaient troublé sa raison; ses persécuteurs , touchés de ce dernier malheur, permirent qu'on le ramenât a Venise, le 26 mai i55i. Il embrassa son père, il puisa dans ses exhortations quelque courage et quelque calme, et il fut reconduit immédiatement à la Canée '^**. Sur ces entrefaites, Nicolas Erizzo, homme déjà noté pour un précédent crime, confessa, en mourant, que c'était lui qui avait tué Almoro Donato ****.
Le malheureux Doge, François Foscari , avait déjà cherché à plusieurs reprises à abdiquer une dignité si funeste à lui-même et à sa familie. Il lui semblait que , redescendu au rang de simple citoyen, comme il n'inspirerait plus de crainte ou de jalousie, on n'accablerait plus son 6ls par ces effroyables persécutions. Abattu par la mort de ses premiers enfans , il avait voulu, dès le 26 juin 1433, déposer une dignité durant l'exercice de laquelle sa patrie avait été tourmentée par la guerre, par la peste et par des malheurs de tout genre*"^***. Il renouvela cette proposition après les jugemens rendus contre son fils;
' Marin Saniilo , p. }6S.
" Ibid., Tile, p. iiaô.
••• Ibid. , p. ii58.— M. Ani. Sahellico; dtc. m , (i*. ir , 187.
'"■ IHd., p. iiSg.
'■"• IHd. , p. io3i.
-3r,2 LES DEUX FOSCARI.
«nais le conseil des Dix le retenait forcément sur le trône, coniinc il retenaii son fiis dans les fers.
En vain Jacques Foscari , obligé de se présenter chaque jour au gouverneur de la Canée, réclamait contre l'injustice de sa dernière sentence, sur laquelli' la confession d'Erizzo ne laissait plus de doutes. En vain^il demandait grâce au farouche conseil des Dix; il ne pouvait obtenir aucune réponse. Le désir de revoir son père et sa mère , arrivés tous deux au dernier terme de la vieillesse, le désir de revoir une patrie dont la cruauté ne méritait pas un si tendre amour, se changèrent en lui en une vraie fureur. Ne pouvant retourner à Venise pour y vivre libre, il voulut du moins y aller chercher un supplice. 11 écrivit au duc de Milan, à la fin de mai i456, pour implorer sa protection auprès du sénat : et, sachant qu'une telle lettre serait considérée comme un crime, il l'exposa lui-même dans un lieu où il était sûr qu'elle serait saisie par les espions qui l'entouraient. En effet , la lettre étant déférée au conseil des Dix , on l'envoya chercher aussitôt, et il fut conduit à Venise le i() juillet i456 *.
Jacques Foscari ne nia point sa lettre ; il raconta en même temps dans quel but il l'avait écrite, et comment il l'avait fait tomber entre les mains de son délateur. Malgré ces aveux , Foscari fut remis à la torture, et on lui donna trente tours d'estrapade, pour voir s'il conûrmerait ensuite ses dépositions. Quand on le détacha de la corde, on le trouva déchiré par ces horribles secousses. Les juges permirent alors à son père, à sa mère, à sa femme et à ses his, d'aller le voir dans sa prison. Le vieux Foscari , appuyé sur un bâton , ne se trama qu'avec peine dans la chambre oià son CIs unique était pansé de ses blessures. Ce fils demandait encore la grâce de mourir dans sa maison. — « Re- » tourne à ton exil, mon fils, puisque ta patrie l'ordonne, lui dit le Doge, et » soumets-toi à sa volonté. » Mais , en rentrant dans son palais, ce malheureux vieillard s'évanouit, épuisé par la violence qu'il s'était faite. Jacques devait encore passer une année en prison à la Canée, avant qu'on lui rendît la même liberté limitée à laquelle il était réduit avant cet événement; mais à peine fut-il débarqué sur cette terre d'exil, qu'il y mourut de douleur**.
Dès lors, et pendant quinze mois, le vieux Doge, accablé d'années et de chagrins, ne recouvra plus la force de son corps ou celle de son âme; il n'assistait plus à aucun des conseils, et il ne pouvait plus remplir aucune des fonctions de sa dignité. Il était entré dans sa quatre-vingt-sixième année; et, si le conseil des Dix avait été susceptible de quelque pitié, il aurait attendu en silence la fin , sans doute prochaine , d'une carrière marquée par tant de gloire et de malheurs. Mais le chef du conseil des Dix était alors Jacques Loredano , fils de Marc et neveu de Pierre, le grand-amiral, qui , toute leur vie , avaient été ennemis acharnés du vieux Doge. Ils avaient transmis leur haine à leurs enfans , et cette vieille rancune n'était pas encore satisfaite ***. A l'instigation de Loredano , Jérôme Barbarigo , inquisiteur d'État , proposa au conseil des Dix, au mois d'octobre i457, de soumettre Foscari à une nouvelle humiliation. Dès que ce magistrat ne pouvait plus remplir ses fonctions, Barbarigo,
* Marin Sauuto, p. ii6a.
" Id., p. u63. — Navagiero, Storia Venei., p. 1118.
*■• Vellof Saudi, Shiia chite Venez., jil. Il , lit,. Vlll , p. 7j5, p. 717-
APPENDICE. o(\^
demanda qu'on nommai un autre Doge. Le conseil, qui avail refusé par deux fois l'abdication de Foscari , parce que la constitution ne pouvait la permettre , hésita avant de se mettre en contradiction avec ses propres décrets. Les discussions dans le conseil et la Junte se prolongèrent peudanl huit jours, jusque fort avant dans la nuit. Cependant on Qt entrer dans l'assendiiée Marco Foscari, procurateur de Saint-Marc, et frère du Doge, pour qu'il fût lié par le redoutable serment du secret, cl qu'il ne put arrêter les menées de ses ennemis. Enlin le conseil se rendit auprès du Doge, el lui demanda d'abdiquer volontairement un emploi qu'il ne pouvait plus exercer." J'ai juré, répondit le )) vieillard . de remplir jusqu'à ma mort , selon mon honneur et ma conscience , M les fonctions auxquelles ma patrie m'a appelé. Je ne puis me délier moi- » même de mon serment; qu'un ordre des conseils dispose de moi , je m y sou- » mettrai, mais je ne le devancerai pas. » Alors une nouvelle délibération du conseil délia François Foscari de son serment ducal , lui assura une pension de a, 000 ducats pour le reste de sa vie , et lui ordonna d'évacuer en trois jours le palais, et de déposer les ornemens de sa dignité. Le Doge, ayant remarqué parmi les conseillers qui lui portèrent cet ordre un chef de la Quarantie qu il ne connaissait pas , demanda son nom : « Je suis le fils de Marco Memmo , » lui dit le conseiller, o Ah ! ton père était mon ami , » lui dit le vieux Doge eu soupirant. Il donna aussitôt des ordres pour qu'on transportât ses efTets dans une maison à lui; et le lendemain, 25 octobre, on le vit, se soutenant à peine et appuyé sur son vieux frère, redescendre ces mêmes escaliers sur lesquels, trente-quatre ans auparavant, on l'avait vu installé avec tant de pompe , et traverser ces mêmes salles où la république avait reçu ses sermens. Le peuple entier parut indigné de tant de dureté exercée contre un vieillard qu'il respectait et qu'il aimait ; mais le conseil des Dix fit publier une défense de parler de cette révolution , sous peine d'être traduit devant les inquisiteurs d'Etat. Le 20 octobre, Pascal Malipieri, procurateur de Saint-Marc, fut élu pour successeur de Foscari ; celui-ci n'eut pas néanmoins l'humiliation de 'ivre sujet la où il avait régné. En entendant le son des cloches qui sonnaient en actions de grâces pour celte élection il mourut subitement d'une hemorrhagic causée par une veine qui s'éclata dans sa poitrine *.
" Le Doge , blessé de trouver constamment un contradicteur et un censeur si amer dans son frère, lui dit un jour en plein conseil: « Messire Augustin, vous faites tout votre possible pour hâter ma mort; vous vous flattez de me succéder ; mais, si les autres vous connaissent aussi bien que je vous connais . ils n'auront garde de vous élire. » Là-dessus il se leva , ému de colère, rentra dans son appartement, et mourut quelques jours après. Ce frère, contre lequel il s'était emporté , fut précisément le successeur qu'on lui donna. C'était un mérite dont on aimait à tenir compte , surtout à un parent, de s'être mis en opposition avec le chef de la république. » Daru , Hlsloire de l^enise, vol. II , sect. XI, p. 533.
• Slarii» Sanulo, PiU de' Duchi di Veneiia , p. 1 164.— Chronieon Eugulwum, t. XXI, p. 992— i'<"> inforo (la Soldo, Iitoria Bresciana, I. X.\l, p. 891. — Navigero, Storia Feneiiana,t, XXIII, p. iiao.— M. A. Sabellico, dec. m, /(/.. VIII.