SCÈNE IL
( Un lieu écarté pj'ès de rarsenal.) ISRAEL BERTUCCIO et PHILIPPE CALENDARO.
CALENDARO
Eh bien ! Israël , quel succès a obtenu ta plainte ?
ISRAEL BERTUCCIO
Un succès très heureux.
CALENDARO
Est-il possible ? sera-t-il donc puni ?
ISRAEL BERTUCCIO
Oui.
CALENDARO
Comment? par une amende ou la prison?
Par la mort.
ACTF. DEUXIÈMII. 51
CALEXDAUO.
Oil tu rêves,oii tu songes à te venger de ta propre main, selon mon conseil.
ISRAEL BERTUCCIO
Oui, et, pour me venger d'un seul homme, j'abandonnerais la grande vengeance que nous méditons pour Venise ? je changerais une vie d'espérance contre une vie d'exil ? j'écraserais un scorpion, et je laisserais en proie à mille autres mes amis, ma famille et mes concitoyens? Non, Calendaro ; en expiation de ce sang qui a coulé avec honte , je verserai tout celui de l'homme qui m'a outragé. Mais j'en verserai d'autre encore. Nous ne frapperons pas seulement pour des griefs particuliers: de tels motifs suffisent aux passions égoïstes et aux hommes violens^ mais ils sont indignes d'un tyrannicide.
CALENDARO
Tu as plus de patience que je ne me soucie d'en montrer. Si j'avais été témoin de l'outrage que tu reçus de Barbaro , je l'aurais tué ou je serais mort moi-même dans l'inutile effort de contenir ma rage.
ISRAEL BERTUCCIO
Dieu merci, tu n'y étais pas autrement tout eût été
perdu; et comme les choses se sont passées, notre cause est encore prospère.
CALENDARO
Tu as vu le Doge qu'a-t-il répondu ?
ISRAEL BERTUCCIO
Qu'il n'y avait aucun châtiment pour des hommes tels que Barbaro.
CALENDARO
Je t'avais prévenu qu'il était inutile d'en attendre justice.
ISRAEL BERTUCCIO
Du moins j'ai endormi le soupçon en montrant de la confiance; si je m'étais contraint, il n'est point de sbire qui n'eût tenu l'œil ouvert sur moi , comme pouvant méditer une vengeance secrète.
CALENDARO
Mais pourquoi ne t es-tu pas adressé au Conseil? Le Doge n'est qu'un mannequin, qui peut à peine obtenirjustice pour lui-même : pourquoi t'adresser à lui ?
ISRAEL BERTUCCIO
Tu le sauras plus tard.
CALENDARO
Pourquoi pas maintenant ?
ISRAEL BERTUCCIO
Attends jusqu'à minuit... Prends tes listes et dis à nos amis de se préparer ; que tous soient prêts à frapper le grand coup, peut-être dans quelques heures : nous avons long-temps attendu un moment propice; ce moment sera marqué peutêtre par l'aurore de demain; de plus grands retards pourraient doubler nos dangers. Fais en sorte que tous soient exacts au rendez-vous, et tous armés, excepté ceux des seize qui resteront au milieu des troupes pour attendre le signal.
CALE?JDARO.
Ces paroles heureuses ont répandu une nouvelle vie dans mon cœur. Je suis dégorité de nos conseils prolongés. Les jours succédaient aux jours, et ne faisaient qu'ajouter d'autres anneaux k notre chaîne, ou un nouvel affront pour nous ou pour nos frères, qui augmentaient la force et l'orgueil de nos tyrans... Agissons. Je me soucie peu du résultat; que ce soit la mort ou la liberté, je suis fatigué de ne trouver ni l'un ni l'autre.
ISRAEL BERTUCCIO
Nous serons libres dans la vie ou dans le trépas. La tombe n'a point de chaînes. As-tu préparé toutes les listes , et les seize compagnies sont-elles portées au nombre complet de soixante ?
CALENDARO
Toutes, excepté deux qui ont vingt-cinq hommes de moins.
ISRAEL BERTUCCIO
Peu importe, nous pouvons nous en passer, Quelles sont ces deux compagnies?