ACTE TROISIEME. ôî
I,E DOGE
Pas encore... Mais j'ai résolu de risquer le peu de vie qui me reste: le dé était jeté quand j'écoutai la première fois ta trahison... Ne tressaille point, c'est le mot; je ne puis instruire ma langue à qualifier ces projets par des noms hypocrites, quoique je puisse les exécuter. Dès que je me laissai tenter, moi, ton souverain , sans te faire conduire en prison,, je devins ton complice le plus coupable ; tu peux maintenant à ton tour, si tu veux, en agir avec moi comme j'en agis avec toi.
ISRAEL BERTUCCIO
Ces paroles étranges, seigneur, sont peu méritées; je ne suis point un espion ; nous ne sommes point des traîtres.
Nous! nous!... N'importe... tu as acquis le droit de dire nous... Mais je réponds à ta question... Si notre entreprise réussit , si Venise libre et florissante , quand nous ne serons plus , appelle les générations futures à nos tombeaux , et fait semer des fleurs par les mains de ses enfans sur les restes de ses libérateurs , alors le succès consacrera notre dévouement, et nous serons comme les deux Brutus dans les annales de l'avenir. Mais si nous échouons dans nos plans secrets et en employant des moyens sanglans pour un but louable , nous serons des traîtres , bon Israël... , toi, comme celui qui était ton souverain il y a six heures , et à présent ton complice de rébellion.
ISRAEL BERTUCCIO
Ce n'est pas le moment de discuter cela , ou je pourrais vous répondre... Allons au rendez -vous, nous risquons d'être observés en demeurant trop long-temps ici.
LE DOGE
Nous sommes observés , nous l'avons été.
ISRAEL BEKTUrciO.
Nous sommes observés ! Découvrons ceux qui nous ob- .•jervent... Et ce crlaive...
60 MARINO FALIRRO.
LE DOGE
Remets-le dans le fourre;iu; il n'y a point ici de témoins mortels... Regarde , que voijs-tu ?
ISRAEL BERTUCCIO
Je ne vois, à l'obscure clai^té de la lune , que la statue colossale d'un guerrier sur son coursier de marbre.
Ce guerrier fut le père de mes aïeux , et cette statue lui fut décernée par la ville, qui, deux fois, lui dut sa délivrance : crois-tu qu'il nous obsei-ve , ou iron ?
ISRAEL BERTUCCIO
Seigneur , ce sont là des illusions : Je marbre n'est jîas doué de la vue.
LE DOGE
Mais la mort a des yeux. Je te dis, Israël, qu'il y a dans cesmonumens un esprit qui agit et voit, invisible lui-même, quoiqu'il se fasse sentir... S'il est un charme capable d'évoquer les morts, c'est une entreprise telle que la nôtre. Crois-tu que les Ames des héros de ma race peuv(;nt goûter le repos, quand moi, leur dernier descendant, je m'abaisse à comploter , sur le bord de leur tombe, avec des plébéiens ?
ISRAEL BERTUCCIO
Il eût mieux valu réfléchir à cela avant de vous joindre à notre grande entreprise... Vous repentez-vous?
LE DOGE
Non... mais je sens, et je sentirai jusqu'à lu fin ;je ne puis sans quelque hésitation anéantir tout d'un coup une glorieuse vie, m'abaisser au rôle que je dois jouer , et immoler des hommes par surprise. Cependant ne doute pas de moi. Cette même sensibilité , et le souvenir de ce qui m'a réduit à cette position, sont vos meilleurs garans. Il n est point parmi tes complices d'artisan plus outragé que moi, plus humilié , plus avide de vengeance ; celle que ces tyrans cruels me forcent d'adopter en retour de leur mépris est telle, que ma haine en est doublée.
ISRAEL BERTUCCIO
Partons... Ecoutez... l'beure sonne.