ACTE TROISIÈME. 7t
sou est caché dans les institutions de Venise , poison fatal aux sources de la vie , aux liens de l'humanité , à tout ce qu'il y a de sacré parmi les hommes. Tous ces patriciens étaient mes amis : je les aimais , ils répondaient honorablement à mon amitié; nous avions servi et combattu ensemble; nous avions mêlé nos larmes et nos plaisirs ; nous nous étions alliés par des mariages; nous croissions en âge et en honneurs , jusqu'à ce que leur propre désir , et non mon ambition , les porta à me choisir pour leur prince. Et alors adieu la mémoire de nos liaisons ; adieu notre concert de pensées ; adieu tous les nœuds de ces anciennes amitiés entre les hommes qui survivent à leur génération et à de nobles exploits appartenans à l'histoire ; adieu , consolation de nos vieux jours , toi qui nous fais voir le tableau d'un demi-siècle sur le front d'un frère , toi qui évoques autour de nous une foule d'autres compagnons déjà dans la tombe, qui viennent nous entretenir tout bas du passé , et semblent encore appartenir à la vie aussi long-temps que de cette troupe jadis si gaie, si brave et si glorieuse, il existe deux vieillards pour soupirer au souvenir de ceux qui ne sont plus, et pourparler de ces actions, qui sans eux ne seraient plus rappelées que par le marbre silencieux... Hélas ! que vais-je faire?
ISRAEL BEUTUCCIO.
Seigneur, vous êtes énui; ce n'est pas le moment de penser à ces choses.
LE DOGE
Accordez-moi un moment de patience... Je ne recule pas. Observez avec moi les sombres vices de ce gouvernement : depuis l'heure qu'ils me proclamèrent Doge , Doge nommé par eux, adieu le passé ; je mourus pour tous ceux qui avaient été mes amis , ou plutôt ils furent morts pour moi • plus d'alliés , plus de famille , plus de vie privée ; tout me fut ravi. On ne s'approcha plus de moi, c'eiit été me donner de l'ombrage ; on ne pouvait plus m'aimer , la loi ne le disait pas ; on me traversa dans tout , c'était la politique du Sénat...
on se joiia de moi , c'était un devoir pour un patiùcien ; on m'outragea , c'était le droit du Sénat : on ne pouvait me rendre justice, c'eût été donner des soupçons; j'étais donc l'esclave de mes propres sujets, et l'ennemi de mes amis ; j'avais des espions pour gardes... le manteau ducal pour puissance... la pompe pour la liberté... des geôliers pour conseil... des inquisiteurs pour amis... et la vie était pour moi un enfer. Il me restait une source de repos , ils l'ont empoisonnée ! mes chastes dieux domestiques ont été brisés dans mes foyers , et sur leurs autels sont venus s'asseoir la licence hideuse et le mépris au rire insultant.
\ous avez été outragé cruellement , et vous serez noblement vengé dans quelques heures.
LE DOGE
J'avais tout supporté... je souffrais... mais je supportai mon sort jusqu'à ce que la coupe amère a enfin débordé... jusqu'à ce dernier affront, non seulement toléré , mais encore sanctionné... je me suis enfin dépouillé de tout ce qu'il me restait de ces sentimens qu ils avaient anéantis depuis long-temps pour moi-même dans le serment de leur fausse fidélité. Ce fut en le prononçant qu'ils abjurèrent leur ami, et créèrent un souverain, comme les enfans se créent un jouet pour le briser après en avoir amusé leurs caprices ! Depuis cette heure , je n'ai plus trouvé que des sénateurs soupçonneux en opposition avec le Doge, (hssimulant une haine et une crainte mutuelles : eux, craignant qu'il n'arrachât la tyrannie de leurs mains ; et lui , abhorrant les tyrans. Pour moi donc ces hommes ne comptent plus dans la vie privée, et ne peuvent réclamer des liens qu'ils ont rompus eux-mêmes ; je les considère comme des sénateurs coupables d'actes arbitraires... Qu'ils soient condamnés comme tels!
CALENDARO
Et maintenant songeons à agir. Allons, compagnons, à nos postes, et que cette nuit soit la dernière employée ei*