‹ Œuvres de Lord Byron (volume 2)Chapitre 40 sur 277 · ACTE TROISIEME · texte numérisé non relu

ACTE TROISIEME

LE UOGE.

Ceux (|u'uiiis6aienl; à moi le sang, l'aiiiitie, I âge et nos conununs exploits... les sénateurs.

ISRAEL BERTUCCIO

Vous avez prononcé leur arrêt... il est juste.

LE DOGE

Oui , il te semble juste... il est juste pour toi. Tu es un patriote, un Gracchus plébéien... l'oracle des rebelles... le tribun du peuple... Je ne te blâme pas, tu obéis à ta vocation; ils t'ont frappé, opprimé, méprisé... J'ai été victime comme toi ; mais toi tu n'as jamais parlé avec eux ; tu n as jamais partagé leur pain et leur sel ; leur coupe n'a jamais effleuré tes lèvres; tu n'as point été élevé avec eux; tu n'as point mêlé tes larmes aux leurs ; tu n'étais point de leurs fêtes ; tu n'as jamais répondu à leur sourire par un sourire ; tu n'as point mis en eux ta confiance ; tu ne les as point portés dans ton cœur comme je l'ai fait. Vois mes cheveux... ils sont blanchis par l'âge comme ceux des anciens du Conseil ; je me souviens du temps où ils étaient noirs comme l'aile du corbeau , lorsque nous allions saisir notre proie autour des îles conquises sur le perfide musidman ; poiu-raije les voir souillés de sang ? Chaque coup de poignard me semblera yn siiicidc.

ISRAEL BERTUCCIO

Doge , Doge , cette hésitation serait indigne d'un enfant ; si vous n'êtes pas retombé dans une seconde enfance, rappelez votre courage et ne vous couvrez pas de honte vous et moi. Par le Dieu du ciel! j'aimerais mieux renoncer à notre entreprise ou y échouer, que de voir l'homme que j'honore reculer dans un si noble dessein par une timide faiblesse. Vous avez vu couler votre sang et celui de l'ennemi dans les combats; vous l'avez répandu vous-même; pouvez-vous donc vous effrayer du sang que vont restituer de vieux vampires nourris du sang de tant de milliers d'hommes ?

LE DOGE

Suis-moi, j'irai aussi loin que toi-même, \e frapperai au-

tant de coups ; ne pense pas que je chancelle : oh non , c'est la certitude de tout ce que je dois exécuter qui me fait trembler ainsi j mais laisse-moi épancher ces derniers regrets, dont la nuit et toi vous êtes seuls témoins, sois-y indifférent comme elle. Quand l'heure arrivera , ce sera moi qui donnerai le signal de mort , et qui frapperai le premier coup. Tu me verras dépeupler les palais et renverser les arbres généalogiques les plus élevés , écraser leurs fruits sanglans, et rendre leurs fleurs stériles... Voilà ce que je veux faire... Je le dois... je l'ai juré! rien ne peut me détourner de ma destinée ; mais je tremble en considérant ce que je vais être et ce que je fus... Viens avec moi.

ISRAEL BERTUCCIO

Raffermissez votre courage; je ne sens point de semblables remords, je ne les comprends pas... pourquoi changeriez-vous d'avis ?... Vous avez agi et vous agissez librement.

LE DOGE

Oui... lu ne sens point de remords; ni moi, ou je te poignarderais ici même pour sauver un millier de vies par ce meurtre , qui n'en serait plus un. Tu ne sens point de remords... tu vas à cette boucherie comme si ces patriciens étaient des victimes désignées au couteau. Quand tout sera fini , tu seras libre et content , et tu laveras avec calme tes mains ensanglantées. Mais moi , qui irai plus loin que toi et tes compagnons dans ce massacre , je serai... je verrai... je sentirai... ô Dieu! 6 Dieu! Tu dis vrai, et tu fais bien de répondre que j'agis librement, et cependant tu te trompes... j'agirai, n'en doute pas... ne crains rien; je serai ton compUce le plus impitoyable ; mais je n'agirai pas librement , ni d'après mes sentimens véritables , qui me crient de m'arrêter... Il y a un enfer dans moi et autour de moi... comme le démon qui croit et tremble , je suis forcé d'accomplir un acte qui me fait horreur... Quitte-moi, quitte-moi! va rejoindre tes compagnons , je vais à la hâte rassembler les vassaux de notre maison ; sois assuré que la grande cloche

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