ACTE QUATRIÈME
vues roiigies du sang des Génois , des Sarrasins et des Huns, avec lequel se confondait celui de Venise , mais de Venise triomphante. Aujourd'hui point de mélange dans le sang qui va vous colorer de nouveau ! celui des barbares ne pourra plus nous réconcilier avec l'horrible aspect de cette teinte de pourpre : les amis ou les ennemis seront tous des citoyens. Ai-je donc vécu jusqu'à mes quatre-vingts ans pour être l'auteur d'un tel carnage , moi surnommé le sauveur de la république , moi dont le nom faisait voler en l'air les chapeaux d'un million de citoyens et excitait les cris de toute la cité , suppliant le ciel de répandre sur moi les bénédictions , la gloire et de longues années ?... J'ai donc vécu pour être témoin de ce jour!... Mais ce jour, fatal dans nos annales , sera suivi par des siècles de bonheur. Le doge Dandolo survécut à ses quatre-vingt-dix étés pour vaincre des rois et refuser leurs diadèmes. Je déposerai une couronne , et je renouvellerai la lil:)erté de l'Etat... Mais , grand Dieu ! par quels moyens !... Un noble but les justifiera... Que sont quelques gouttes de sang humain ? Que dis-je ! le sang des tyrans n'est point du sang humain. Tels que des Molochs incarnés , ils se repaissent du nôtre jusqu'à ce que le temps soit venu de les rendre aux tombeaux qu'ils ont peuplés... O monde ! ô mortels ! qu'êtes-vous , et que sont vos meilleurs desseins , si nous devons punir les crimes par tl autres crimes , et nous hâter d'égorger nos ennemis, comme s'il n'y avait pour eux que cette porte de la mort, tandis que peu d'années suffiraient pour rendre le glaive superflu ? Faut-il que moi , sur les bords de ces régions inconnues , j'envoie devant moi tant de hérauts pour m'y précéder ?... Bannissons ces pensées... (^Moment de «/t'^ce.,.) Ecoutons! N'entends-je pas un murmure de voix lointaines et le bruit mesuré des pas d'une troupe armée .^ Nos désirs évoquent-ils donc même des fantômes de sons?... Ce ne peut être... le signal n'a pas retenti encore... Quetarde-t-il ?... Le messager de mon neveu devrait être près d ici ; peut-être lui-même , en ce moment , ébranle-t-il sur ses gonds pesans le portail de la tour où se
])alance la cloche lugubre qui ne sonne que pour la mort dun prince , ou dont les tintemens sinistres n'annoncent que les périls de l'Etat... Qu'elle sonne ! et que ce tocsin soit le plus terrible et le dernier; qu'elle sonne jusqu'à ce que la tour chancelle!... Quoi! le silence règne encore! J'irais moi-même , si mon poste n'était ici pour être le centre où se réuniront les élémens discordans qui composent les ligues de cette espèce , et pour encourager les faibles ou ceux qui hésiteraient , si l'on nous résiste... car , si les patriciens soutiennent un combat , ce sera dans le palais que l'action sera la plus chaude ; c'est donc ici mon poste comme chef de tousles mouvemens... Mais écoutons ! 11 vient... il vient, le messager de mon neveu, du brave Bertuccio... Quelles nouvelles m'apporte-t-il ?... Est-il en marche ?.... A-t-il réussi ?... Qui vois-je ici!... Tout est perdu!... Mais je ferai encore un effort.
(Un seigneur de la nuit^isi^nov di notte) entre avec des gardes , etc.^
LE SEIGNEUR DE LA NUIT
Doge , je t'arrête pour haute trahison.
LE DOGE
Moi , ton prince , coupable de trahison ?.,. Qui sont ceux qui osent voiler leur propre trahison sous im tel ordre ? LE SEIGNEUR DE LA NUIT , montrant son ordre. Voici l'ordre du conseil des Dix assemblés.
LE DOGE
Et où sont-ils ? et pourquoi sont-ils assemblés ? Non , un tel Conseil ne peut être légitime que lorsque le prince y préside, et c'est moi que cela regarde... Je t'ordonne de me conduire à la chambre du Conseil.
LE SEIGNEUR DE LA NUIT
Doge ! cela ne se peut ; les Dix ne sont pas assemblés dans le lieu ordinaire de leurs séances , mais dans le couvent de Saint-Sauveur.
LE DOGE
Tu oses donc me désobéir .f*