ACTE CINQUIEME. t
mais une victime chargée de liens et traînée à l'autel que seul vous pouviez desservir. Je ne connaissais pas... je ne cherchais pas... je ne désirais pas... je ne songeais pas à mon élection quand elle me parvint à Rome, etj'obéis; mais à mon arrivée je trouvai qu'outre la vigilance jalouse qui vous faisait traverser les meilleures intentions de votre souverain , . vous aviez profité de l'interrègne de mon voyage poiu mutiler encore le peu de piiviléges laissés au Doge de \enise. Je supportai tout cela , et je laurais toujours supporté, si mes foyers domestiques n'avaient été souillés par la flétrissure de votre licence ; et je vois parmi vous le lâche débauché... juge digne d'un tel tribunal.
BENiNTENDE , C interrompant.
Michel Sténo est ici en vertu de sa charge , comme membre des Quarante j les Dix ayant demandé au Sénat une Junte de patriciens pour nous aider dans un procès difficile et nou veau jusqu'à présent, il a été absous de la peine prononcée contre lui , parce que le Doge, qui devait protéger les lois, cherchant à les abolir, ne peut exiger qu'on punisse les autres par les statuts qu'il nie et viole lui-même !
LE DOGE
Lui puni !... j'aime mieux le voir là sur son siège , se rassasier de ma mort , que soumis à cette peine dérisoire que votre perfide apparence de justice avait prononcée contre lui. Quelque lâche que fut son crime , il est innocent comparé à ses protecteurs.
BENINTENDE
Comment se peut-il que l'auguste Doge de Venise , chargé du poids d'une vie octogénaire et de tant d'honneurs , ait laissé sa fureur, comme celle d'un enfant , dompter tout sentiment , toute sagesse et toute crainte , parce qu'il a été provoqué par l'offense d'un jeune homme?
LE DOGE
Une étincelle produit la flamme ; c'est la dernière goutte qui fait déborder la coupe , et la mienne était déjà pleine. Vous opprimie/. le prince et le peu[)le. J ai voulu délivrer l'un et
l'autre , et j'ai échoué. Le pi'ix du succès aurait été la gloire, la vengeance , la victoire. Venise aurait rivalisé dans l'histoire avec la Grèce et Syracuse , quand elles furent délivrées et florissantes pendant des siècles , et mon nom eût été mis à .côté de ceux de Gélon et de Thrasybule. Déçu dans mon espoir , je sais que la peine du vaincu est l'infamie et la mort pour le présent j l'avenir nous jugera, quand Venise ne sera plus, ou qu'elle sera libre: jusqu'alors la vérité restera muette. N hésitez pas : je n'aurais point eu de pitié • je n'en demande aucime. Ma vie a été jouée contre un hasard dangereux ; j'ai perdu; satisfaites-vous. Je serais resté seul au milieu de vos tombeaux ; vous pouvez accourir au mien et le fouler aux pieds , comme vous avez foulé mon cœur pendant que j'ai vécu.
BENINTENDE
Vous avouez donc et vous reconnaissez la justice de notre tribunal ?
LE DOGE
J'avoue que je n'ai pas réussi. La fortune est femme : depuis ma jeunesse elle m'avait comblé de ses faveurs ; ma faute a été d'espérer qu'elle daignerait encore sourire à mes cheveux blancs.
BENINTENDE. '
Vous ne réclamez donc en rien contre notre équité ?
Nobles vénitiens , ne m irritez pas par vos questions. Je suis résigné à tout ce qu'il y a de pire ; mais il y a encore dans mes veines quelques gouttes du sang de ma jeunesse, et je ne suis pas d'une patience à l'épreuve. Je vous prie de m' épargner un interrogatoire qui ne sert qu'à changer un procès en débats. Tout ce que je répondrais ne pourrait que vous offenser et plaire à vos ennemis... nombreux déjà comme une armée. Il est vrai que ces sombres murailles n'ont point d'écho... mais les murailles ont des oreilles... bien plus, elles ont des langues ; et si la vérité n'a pas d'autie moyen de franchir cette enceinte , vous-mêmes , vous qui me condara-