‹ Œuvres de Lord Byron (volume 2)Chapitre 66 sur 277 · MICHEL STENO · texte numérisé non relu

MICHEL STENO

Doge , je desire te parler un moment , ainsi qu ù cette noble dame que j'ai cruellement offensée. V\ht au ciel que la douleur , la honte ou le repentir que j éprouve fussent capables d'anéantir le passé inexorable. Mais puisque cela ne se peut , disons-nous du moins adieu en chrétiens , et séparons-nous en paix. C'est avec un cœur contrit que j'implore non votre pardon , mais votre pitié , et que j'offre pour vous à Dieu mes prières , quelque faibles qu'elles soient.

ANGIOLINA

Sage Benintende , aujourd'hui premier juge de Venise c'est à toi que je m'adresse pour répondre à ce seioneur. Apprends au débauché Sténo que jamais les infâmes paroles d'un homme tel que lui n'ont excité dans le cœiu" de la fille de Loredano d'autre sentiment que la pitié d'un moment. Plût au ciel que d'autres n'eussent eu pour lui que le mépris ! Je préfère mon honneur à un millier dévies qu'on ajouterait au nond)re de mes jours ; mais je ne voudrais pas qu'un seul homme perdît la sienne pour avoir attaqué ce qui est au-dessus de toute puissance humaine... la conscience de la vertu, qui ne demande sa récompense qu'à elle-même et non à ce qu'on appelle une bonne renommée. Les mensono^es de Sténo firent sur moi leffet du vent sur un rocher. Mais hélas ! il est des esprits plus irritables sur qui de tels outrages tombent comme l'ouragan sur les flots... Il est des âmes à qui 1 ombre du déshonneur paraît plus terrible que la mort dans ce monde et l'éternité dans l'autre... des hommes dont le seul défaut est de tressaillir aux railleries du vice • des hommes qui , à l'épreuve des séductions des plaisirs et des tortures de la douleur , deviennent faibles quand le nom sur lequel ils élevaient leurs espérances est exposé à un souffle impur, et qui sont jaloux comme l'aigle sur son aire. Puisse 4. a

vouloir prolonger de quelques minutes l'heure qui m'a été accordée... Encore une douleur cruelle , celle de te dire adieu , et j'aurai tout terminé avec le temps.

ANGIOLINA

Hélas ! et c'est moi qui en suis la cause innocente ; ce funeste mariage, cette union de deuil que ta complaisance pour la volonté de mon père te fit promettre sur son lit de mort , voilà ce qui te coiite la vie.

LE DOGE

Cesse de le croire. II y a toujours eu dans mon âme le pressentiment de quelque grand revers ; ce qu'il y a de surprenant, c'est qu'il ne se soit réalisé qu'aujourd'hui... Cependant mon sort m'avait été prédit.

ANGIOLINA

Comment! prédit?

LE DOGE

Il y a long-temps ,... si long-temps que l'époque en est douteuse dans ma mémoire; mais elle est conservée dans nos annales ! Lorsque , jeune encore , je servais le sénat et la république comme podestat et capitaine de la ville de Tiévise , le jour d'une solennité , le prélat qui portait la sainte hostie excita mon imprudente colère pai* un retard prolongé et par la réponse insolente qu'il fit à mes reproches. Je levai le bras, et, le frappant, je le fis chanceler sous son saint fardeau. En se relevant il porta vers le ciel sa main tremblante d'une pieuse colère , puis me montrant du doigt l'hostie tombée par terre , il se tourna vers moi et me dit : « L'heure viendra où celui que tu as renversé te renversera ; la gloire abandonnera ta maison , la sagesse chancellera dans ton âme , et , alors que ton esprit sera dans toute sa maturité , une folie du cœur s'emparera de toi. Les passions te déchireront lorsqu'elles cessent d'exister chez les hommes ou se changent en vertus. La dignité qui couronne les autres têtes n'ornera la tienne que pour te la faire tranclier ; les honneurs ne seront pour toi que les hérauts de la destruction ; tes cheveux blancs t'annonceront la honte et la

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